Ethics by design, il y a urgence ! [le 12 mai à l’ENS Lyon]

Il semblerait qu’un mouvement de fond traverse les univers numériques : l’éthique. Et ce dans sa traduction la plus proche de nos usages : le design. Les interfaces ou « parcours utilisateurs », bref tout ce qui constitue notre expérience directe du web est en pleine remise en question, notamment depuis la publication du manifeste « Time well spent » par Tristan Harris. L’ancien « philosophe produit » de Google est devenu l’une des figures de l’Ethics by Design, un courant qui propose outils et méthodes pour concevoir des services respectueux du temps et de la vie privée des utilisateurs.

La bonne nouvelle, c’est que Tristan Harris a suscité des vocations, ses idées sont reprises, les projets essaiment. J’ai rencontré Jérémie Poiroux, designer à l’ENS Lyon, il a monté (avec Thibault Savignac et Karl Pineau) le premier colloque de « design éthique » en France, ce sera le 12 mai à Lyon. Mais où va le web ? et le Mouton Numérique sont partenaires de l’événement. Interview.

Mais où va le web ? Qu’est-ce que l’Ethics by Design et en quoi va consister cette journée qui compte parmi ses intervenants des designers et des chercheurs ? 

Designers Ethiques : Nous avons noté que dans beaucoup d’événements dédiés à la pratique du design et de l’UX (User eXperience), les questions relatives à l’éthique du designer gagnaient du terrain. Ce que dit Tristan Harris, et d’autres avant lui, c’est que les modèles économiques tels qu’on les connaît aujourd’hui sont basés sur la captation de notre attention. Il est donc légitime de se demander ce qu’on peut faire, en tant que designer,pour ne pas manipuler les utilisateurs, pour améliorer nos créations en ne pensant pas qu’à leur dimension marketing.

Tristan Harris en un dessin


Il se trouve que chaque année, est organisée une Journée mondiale de l’architecture de l’information (WIAD), notre master en est partie prenante et c’est dans cette logique que nous voulions nous inscrire en proposant cette journée sur le design éthique à l’ENS Lyon. Nous cultivons une démarche assez critique de l’UX, pour nous, le design relève vraiment d’une philosophie qui ne va pas sans poser quelques questions, surtout à l’heure où tout est fait pour renforcer l’addiction des utilisateurs.

Bien souvent sur internet, le design produit procède des modèles économiques. C’est sans doute là où est votre défi : peut-on changer l’un sans changer l’autre ? Du coup, comment ne pas remonter aux racines même des questions que vous adressez, qui sont des questions éthiques oui, mais aussi économiques, philosophiques ?

Oui, nous sommes tout à fait au fait de ces croisements. L’idée est de passer de l’abstrait au concret, il y aura des moments pour les concepts et les pensées, avec Hubert Guillaud (internet actu) et Véronique Routin par exemple, qui établiront une cartographie des pathologies de l’attention. Puis il y aura des moments où chacun devra mettre « les mains dans le cambouis ».

Pour ça, nous organisons des ateliers, cinq au total, pour mettre en pratique les aspects théoriques. Olly Wright par exemple, va parler d’architecture de l’information éthique, James Williams (Time well spent) reprendra les préconisations de Tristan Harris pour concevoir un service estampillé Time Well spent, c’est à dire respectueux du temps de ses utilisateurs. Mais les deux mois qui vont venir vont aussi servir à cadrer ces ateliers et à faire en sorte que chacun puisse en sortir avec des réponses concrètes.

Dans un sens, votre démarche se marie parfaitement avec celle du Mouton Numérique, de notre côté, nous axons l’action sur le mode du débat, avec la ferme volonté de remonter à la racine des controverses, de comprendre ce que nos façons de faire disent de nous, le rôle du designer est donc une vraie question. De votre point de vue, d’où vient le changement et peut-on continuer avec les mêmes méthodes ? 

De notre côté nous ciblons avant tout les professionnels car nous croyons au changement « top-down », un designer qui change ses habitudes peut amener les autres à le faire ensuite. Nous utiliserons des méthodes type Design Thinking pour animer ces séances. Après, nous restons totalement conscients que la méthode n’est pas neutre et peut orienter le résultat.

De ce point de vue, nous faisons la distinction entre « design pour l’environnement » et « design pour le milieu ». Concrètement, le design pour l’environnement vous dira de faire une voiture moins polluante alors que le design pour le milieu va remettre en cause l’utilité même de la voiture et poser des questions bien plus pointues sur nos usages, sur la mobilité et l’urbanisme en général. C’est aussi toute la difficulté : nos méthodes actuelles transportent nos valeurs, il faut donc par exemple se demander si le « design sprint » (prototype en 5 jours) peut s’adapter à une société qui promeut le « slow »… Ou encore, est-ce que le prisme qui demande de remettre l’utilisateur « au centre » ne créé pas parfois des biais ? Ce sont toutes ces questions que nous aborderons pendant la journée du 12 mai dédiée à la conception numérique durable.

Pour aller plus loin :

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