Lewis Mumford, 1934 : citations prophétiques pour un monde devenu numérique

Ce sont souvent les gros bouquins qu’on dévore le plus vite. Technique et civilisation est ce genre de pavé, lancé en 1934 en réponse aux déboires de la société industrielle, Lewis Mumford y conte comment l’Histoire entremêle la technique et l’homme dans de sinueuses rencontres toutes éprises de douleurs, d’excès et de symboles. Historien des techniques, Lewis Mumford est aussi un dissident à la marche du progrès, un humaniste qui relate la face cachée de l’innovation avec talent. Comme pour beaucoup de ces illustres personnages, sa pensée s’actualise avec une facilité déconcertante, encore aujourd’hui.

Plutôt que de proposer ici une énième chronique commentée (avec toute la difficulté que cela comporte), j’ai préféré repartir de quelques-uns des passages qui m’ont atteint dans Technique et civilisation (1934), c’est aussi une manière d’annoter mon apprentissage quotidien qui passe bien souvent par ces lectures (et comme ça personne ne pourra reprocher le manque d’exhaustivité). J’appelle également à la vigilance : Mumford écrit Technique et civilisation dans la première partie de sa vie, d’autres ouvrages majeurs ont suivi après-guerre et peuvent trancher à la marge des idées. Voilà pour le contexte.

Nous y sommes, donnons maintenant au futur la perspective du passé, aux technologies modernes le passif de l’analyse de leurs lointaines cousines. Piochez à votre guise dans ce #CitationDropping !

Description de l'image Mumford by LGdL.JPG.

Scribes et taxis, même combat

Sans la perspective du profit commercial, la machine n’aurait pu être inventée si rapidement et développée avec tant de zèle. Les activités artisanales les plus spécialisées étaient fortement enracinées. L’introduction de l’imprimerie, par exemple, fut empêchée pendant vingt ans à Paris par la violente opposition de la corporation des scribes et des écrivains publics.

On ne compte plus dans l’histoire les moments où l’homme refusa la machine. Les tisserands, les ouvriers, les paysans iront même jusqu’à les briser, souvent au péril de leurs vies. L’innovation ne vient jamais sans sa part maudite, et parfois même ne vient qu’avec elle. Le parallèle avec Uber est aujourd’hui évident, au-delà du simple rapport de concurrence entre taxis et VTC « plateformisés », Uber drague une nouvelle division du travail qui elle aussi, occasionne des déboires sociaux.

La Blockchain est-elle une béquille pour ceux qui marchent sans confiance ?

De nombreuses réussites mécaniques ne sont que des solutions temporaires utiles à la société pendant qu’elle apprend à mieux définir ses institutions sociales, ses conditions biologiques et ses buts propres. En d’autres termes, la majeure partie de nos machines sont aussi utiles qu’une béquille quand on s’est cassé la jambe. L’erreur courante est d’imaginer qu’une société dont les individus sont pourvus d’une béquille est meilleure qu’une société où la majorité des gens marchent sur leurs deux jambes. 

En voilà un passage intéressant pour lever le voile sur les fantasmes que nous plaçons dans nos solutions technologiques. Lors de nos longues conversations, Aurélien Grosdidier (@Alatitude) fondateur de latitude77 me faisait remarquer qu’il en était de même avec la Blockchain (si vous ne connaissez pas le sujet, je vous suggère de lire cet article qui explique comment marche la Blockchain).

En effet, on dit souvent que la Blockchain « produit de la confiance », en réalité, elle produit de la transparence comme jamais nous n’en avons produit, ce qui est très différent. Aurélien souligne que la blockchain « rend possibles des transactions numériques, quelles qu’elles soient entre des tiers sans même avoir besoin de confiance », par extension, « elle contourne la nécessité de la confiance par une transparence totalitaire », ce qui en fait un outil de contrôle par la peur.

Voilà, nous manquons de confiance, donc nous créons un outil pour nous en passer : nous utilisons une béquille plutôt que de marcher sur nos deux jambes.

Le livre, ce petit internet qui éloignait déjà les gens les uns des autres

Plus que toute autre invention, le livre imprimé libéra de la domination de l’immédiat et de la proximité. (…) Le papier eut un rôle à peine moins important, dépassant très largement le cadre de la page imprimée (…) Le papier supprima la nécessité des contacts d’homme à homme – les dettes, les actes, les contrats, les nouvelles furent confiés à l’imprimé. 

C’est évident oui, que le livre a fait sauter les frontières, l’espace et le temps. En citant ce passage, je tempère aussi toute une critique de l’internet qui consiste à refuser de but en blanc le numérique sous prétexte qu’il affecte les contacts physiques au profit du virtuel.

Il y a de la vérité dans ce discours, il y a aussi une part de fantasme. Le livre, lui aussi, a éloigné les humains les uns des autres, les rapprochant en même temps. Sortir de la banalité extrême des critiques rapides, c’est en tailler de plus pointues pour le futur !

En 1934, les gens sont déjà sursollicités par la technologie, et Mumford aussi

L’amélioration de la coordination et l’instantanéité des communications ont un autre effet encore : la discontinuité du temps et de l’attention. (…) Le nombre de choses qu’il est possible de faire en une journée a été augmenté par les communications instantanées, mais le rythme en a été brisé. La radio, le téléphone, le journal, sollicitent l’attention, et parmi la multitude des stimuli auxquels les gens sont soumis, il devient de plus en plus difficile d’assimiler et d’affronter une part quelconque de notre environnement – sans parler de l’appréhender dans son ensemble. 

Voilà la face sombre de la citation précédente. De la fenêtre du XXIème siècle,  c’est une assertion banale ! Mais Lewis Mumford tient la plume en 1934, et cette réflexion seule suffit à l’inscrire dans une grande lignée de penseurs technocritiques. Aujourd’hui, n’importe quel cadre dynamique (mais pas que) vous dira à quel point sa journée est hachée par le mail, inefficace de notifications. Et bien sachons qu’internet n’a pas créé cette situation (et d’ailleurs, un Tweet va bien moins vite qu’un message télégraphique, l’économiste Ha-Joon chang l’explique ici).

Jamais sans mon phonographe

La réaction humaine la plus simple que la crainte de la machine pouvait provoquer – la fuite – cessa d’être possible sans entamer la base des moyens de subsistance. La victoire de la machine a été si complète au début du XXème siècle qu’au moment de l’exode saisonnier loin des machines, lors des périodes de vacances (…), les prétendants à l’exil s’échappent en automobile et emportent dans les étendues sauvages un phonographe ou un poste radio.

Jacques Ellul aurait dit qu’on n’échappe pas à ce qu’il nommait le « système technicien », Ivan Illich aurait rappelé que la technologie forme ces « monopoles radicaux » qui ne nous laissent d’autres choix qu’eux-mêmes. D’autres encore, notent notre asservissement sans faille à la machine et à ce nouveau et rassurant pouvoir qu’elle exerce sur nos inquiétudes (la fameuse Big Mother). Enfin, il y a ceux qui, comme Mumford, rappellent que partir en voyage connecté, c’est partir pour de faux (voir, L’impossible voyage connecté, ou comment le numérique a étouffé le sentiment d’aventure).

Pourquoi allons-nous aux toilettes avec notre smartphone ?

Au fur et à mesure que la machine devenait plus active et plus humaine, reproduisant les propriétés biologiques de l’oeil et de l’oreille, les êtres humains qui s’en servaient comme d’un moyen de fuite tendaient à devenir plus passifs et plus mécaniques. Manquant de confiance en leur propre voix (…) ils transportent avec eux un phonographe ou un poste de radio, même en pique-nique. Craignant d’être seuls avec leurs propres pensées, effrayées d’affronter le vide et l’inertie de leurs esprits, ils allument la radio, mangent, parlent et dorment avec un stimulant extérieur continuel : là un orchestre, là un peu de propagande, là un bavardage public considéré comme de l’information.

En lisant cette phrase voyez-vous, je me suis demandé comment nous en sommes venus à ne pas pouvoir aller au cabinet sans emporter nos smartphones. De peur sûrement, de se retrouver seul avec son âme, entre ces quatre murs intimidants. Pas cinq minutes nous n’avons, sans cette prothèse cérébrale.

Quand la demande fait pression sur la production les ouvriers

Ce que le produit apporte à l’ouvrier est aussi important que ce que l’ouvrier apporte au produit. (…) la technique qui cherche à obtenir à tout prix un produit à bon marché est une technique superficielle.

Le paradoxe, c’est que l’on a réussi à construire des technologies qui mettent de côté l’ouvrier pour des produits qui ne sont même pas bon marché. Nous avons également réussi à construire des machines qui ont besoin d’un outil pour fonctionner, et nous avons fait de l’ouvrier cet outil. Alors oui, le climat économique a changé, la société de consommation n’a pas la même tête qu’en 1934 et s’il y a aujourd’hui une course que les industriels tiennent, c’est aussi celle des prix. Quoi qu’il en soit, Mumford a le mérite de cette proposition simple qui nous rappelle que si on l’appliquait chez Foxconn, il y aurait un gros travail à faire auprès du management (qui aux dernières nouvelles souhaitait se défaire de ses salariés, fatigués de devoir gérer « un million d’animaux ».).

Il faut encore beaucoup p(a)nser le numérique

Depuis des centaines d’années (…) nous avons été tentés par un tel excès de foi en la machine que nous avons voulu tout expérimenter avec elle. (…) Lorsque, avec des connaissances et un jugement accru nous découvrirons que quelques-uns de ces usages sont inappropriés, que d’autres sont superflus, que d’autres encore sont les substituts inefficaces d’adaptations plus vitales, nous assignerons à la machine un domaine où elle servira directement en tant qu’instrument, des buts humains. 

Pas grand chose à ajouter ici, sinon que nous sommes face à une pensée éternelle et inviolable. Il reste encore pas mal de boulot !

Image en tête d’article : Turner, Pluie, vapeur et vitesse, 1844. Tout le romantisme de la révolution industrielle, où l’on donne couleur à la grisaille des cheminées, du métal, de la suie, du charbon.

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