Olivier Ertzscheid : « l’homme est un document comme les autres »

Dans sa préface à l’ouvrage du chercheur Olivier Ertzscheid, Antonio Casilli annonce : « il n’y a pas d’algorithme ». Sous-entendu : un algorithme est toujours la décision de quelqu’un d’autre, une intention. Avec L’appétit des géants, pouvoir des algorithmes, ambition des plateformes, Olivier Ertzscheid lève le voile sur ces intentions cachées, dans la lignée de son blog affordance d’où il tire ces quelques 380 pages tout aussi appétissantes.

Et d’ailleurs, comment plonger dans un tel ouvrage (ou pour ce qui nous concerne, sa recension) sans préciser d’entrée ce qu’on entend par « algorithme » et en quoi cette définition est importante. Un algorithme ou « algo » pour les intimes, est une suite d’instructions donnant lieu à un résultat. Rien de très nouveau jusque là, suivant cette définition, une prière est une forme algorithme, tout autant qu’une recette de cuisine. Mais sur internet, ces fameux algorithmes sont devenus l’épicentre de tous les débats car ils sont absolument partout, ils font la pluie et le beau temps. A tel point qu’on parle d’ « algocratie », certains avancent même que 10 algorithmes (ceux de Google, Facebook, et d’autres) « règnent sur le monde ».

Ces (biais) algorithmiques qui nous gouvernent

L’appétit des géants (un magnifique ouvrage, selon son auteur*) est une suite d’articles, chroniques, réactions et parfois même, opinions, qui pointent les travers d’un « nouveau web » gouverné par d’opaques algorithmes. Nouveau, car il aurait bel et bien changé. Internet a initialement mis les documents au centre de son infrastructure, leur libre circulation était une condition de son existence. Or nous serions aujourd’hui plongés dans un « World Life web » ou encore « World Wide Wear » : un réseau dans lequel l’homme est devenu un « document comme les autres », une suite de données personnelles récupérées via les réseaux sociaux et les objets connectés (smartphones, tablettes, montres, mais bientôt aussi votre électroménager, votre voiture, etc.). Le changement de paradigme est ainsi exprimé :

« L’essentiel du web n’a plus pour fonction principale de permettre à des hommes de publier et de relier des documents, mais de permettre à quelques multinationales de collecter l’information sur chacun de nous ».

S’en suit que pour maximiser la collecte, les quelques géants du numérique brûlent l’essentiel de leur innovation à essayer de capter l’attention de leurs usagers de plus en plus efficacement. Facebook, mais aussi les autres (Google, Netflix et consorts) tendent à devenir des superpuissances cognitives présentes à chaque instant de notre vie numérique pour choisir, trier, présenter l’information (à notre place) selon une logique économique que personne n’ignore. Ce qu’Olivier Ertzscheid soulève est un sujet de première importance : ces plates-formes ne peuvent décemment pas ignorer le poids politique qu’elle prennent dans des démocraties en devenir permanent. En cela, ces plates-formes sont loin de n’être que des outils neutres, elles commencent d’ailleurs à s’en apercevoir. Quand Facebook choisit de ne pas montrer des photos de migrants, de censurer L’origine du monde, ou de faire prévaloir des news « positives » pour maximiser les échanges, alors nous sommes déjà dans une forme d’influence algorithmique qui mérite une discussion collective (vous pouvez débuter cette discussion ici). Et il ne s’agit là que de biais connus et (plus ou moins) assumés. Les biais « inconnus » posent tout autant de questions, quand par exemple une intelligence artificielle de Google assimile des personnes de couleur noire à des singes, alors on réalise que l’iceberg algorithmique plonge profond dans le web.

Punchliner

Quand il s’agit d’aborder les raisons de ce « laisser-faire » algorithmique, le ciel s’assombrit. Casilli nous avait prévenu dans la préface : les GAFA ou AFAMA (pour « Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Alphabet ex-Google ») ont la « volonté de désamorcer l’autonomie de leurs usagers » et de « complexifier tout essai d’émancipation ». Dans son récent ouvrage, l’essayiste Philippe-Vion-Dury ajoutait à ce tableau l’explication suivante : nous serions face à un pouvoir maternalisant, une « big mother », aux petits soins pour répondre à nos désirs de confort et de retour du même, à rebours de l’Esprit des Lumières en quelque sorte. Les grandes questions sur le libre arbitre et la servitude volontaire ne sont plus très loin. Et Olivier Ertzscheid d’abonder : « Nous sommes à la fois les ingénieurs crédules et les bêta-testeurs bénévoles d’un nouveau projet Manhattan », qui nous menace d’un « Hiroshima technologique ». Ces quelques formules choc ne font pas du chercheur un vendeur d’apocalypse, mais on ne se réjouit pas non plus pour deux sous dans ces 380 pages.

Profitons-en pour noter le talent certain qu’Ertzscheid déploie pour être ce véritable punchliner. Les nombreux billets (qui font office de petits chapitres) du bouquin parlent pour eux-mêmes :

Les habitués de son blog ne s’en étonneront pas, mais gardons en tête une singularité : Ertzscheid est chercheur et aussi blogueur justement. Le grand avantage réside dans son accessibilité pour le plus grand nombre, dans sa réactivité face aux phénomènes de société ou tout simplement aux news du milieu. Ainsi, l’ouvrage se parcours facilement, dans n’importe quel sens et fragment par fragment. En revanche, vous aurez peut-être l’impression de revoir souvent passer quelques brins d’analyses page après page, sans doute l’inévitable biais que tout recueil tente d’éviter avec plus ou moins de succès. Cependant, cette remarque de forme ne doit pas vous arrêter si vous vous intéressez au sujet (vous devriez !).

En outre, si vous êtes déjà lecteur fidèle du blog, cette addiction ne doit pas non plus vous empêcher d’acquérir l’ouvrage, pour plusieurs raisons :

  1. les chercheurs en France sont particulièrement mal rémunérés, il faut les soutenir. Un livre, c’est un café en plus pour l’auteur
  2. le recueil n’est pas « juste un recueil » : les réagencements et choix éditoriaux ont conservé la crème de la crème (ou alors peut-être était-ce un algorithme)
  3. Personne n’ose lui dire mais O. Ertzscheid devra un jour mettre à jour son site qui date du XVIIIe siècle, la migration risque de coûter un peu (personne n’ignore que c’est aussi pour se donner un style)

Démystifier les algorithmes

Quoiqu’il en soit, la densité et la variété du travail d’Ertzscheid confirme un fait : « Nous sommes dans un âge de transition numérique encore globalement impensé ». Ce faisant, il est absolument certain que cet ouvrage vous surprendra, vous émouvra, vous grandira sur les questions relatives au numérique. J’ai pour ma part beaucoup gambergé sur la notion de « Kakonomie » ou « Low-low exchange » qui décrit cette propension que nous avons à préférer les échanges médiocres aux véritables conversations, tout en prétendant l’inverse. Twitter est une excellente illustration de ce (triste) phénomène tout à fait addictif et absolument chronophage. Le ton libre et appuyé ajoute à l’ouvrage une touche personnelle, journalistique, qui tranche avec le milieu académique tout en veillant à ne pas en perdre l’essence.

Concernant les pistes de sortie, solutions et autres propositions (ce qu’on reproche en général aux chercheurs de ne pas avoir), Ertzscheid ne s’en sort pas trop mal. Si l’on passe sur le fait que son travail de blogueur est déjà substantiel, on notera la promotion d’une « laïcité numérique » d’un « index indépendant du web » et surtout du principe de « redevabilité algorithmique » (ou « responsabilité », si vous préférez). Ce dernier point doit soulever votre attention car il est au centre de débats tout à fait actuels qui concernent la CNIL, le CNNum (conseil national du numérique). Pour réguler, il faut comprendre, démystifier.

Enfin, comment terminer cette chronique sans aborder les Editions C&F qui après (notamment) Surveillance:// les libertés au défi du numérique de Tristan Nitot, et Grandir Connectés d’Anne Cordier, posent avec Ertzscheid une nouvelle pierre à cet édifice complexe qui nous révèle à quel point la technologie est un lieu de débat avec nous-mêmes. Je ne saurai dire si les algorithmes « n’existent pas » comme l’image Casilli, en tout cas les algorithmes « tous seuls » sont aveugles, ils n’ont pas d’yeux : nous devons les avoir pour eux, et Olivier Ertzscheid relève ce défi efficacement.

Image en tête d’article : Moutons Numériques en pleine lecture (le meilleur moyen de ne pas suivre le troupeau)

*L’histoire ne dit pas si O.Ertzscheid a acheté des mots-clés sur Google pour vendre des millions d’exemplaires de son bouquin. Ce serait quand même rigolo.

3 comments

  1. Je suis partagé. D’un côté Olivier Ertzscheid fait un travail de salubrité publique en expliquant les enjeux démocratiques de la vie algorithmique, d’un autre côté je ne peux m’empêcher d’être gonflé quand je lis des diagnostics aussi subtils que « L’essentiel du web n’a plus pour fonction principale de permettre à des hommes de publier et de relier des documents, mais de permettre à quelques multinationales de collecter l’information sur chacun de nous ». Ben non, si c’était ça « l’essentiel » du web on serait pas beaucoup à y passer notre vie juste pour le plaisir d’alimenter les bases de données de Google. Autrement dit, il faudrait peut-être se demander pourquoi les gens passent autant de temps sur Facebook malgré qu’ils sachent que Facebook n’est pas exactement une organisation philanthropique (comme tu le dis : « selon une logique économique que personne n’ignore »). C’est tout le problème, je trouve, de la critique à gros sabots des algorithmes, qui en ne voyant que l’aspect (indéniable) contrôle/coercition/pouvoir/etc. produit un discours hors-sol qui a peu de chances de produire des effets sur nos usages.

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    • Alors plusieurs remarques suite à cette réaction légitime : ma recension y est pour beaucoup dans ton commentaire puisqu’elle « résume » son travail à quelques punchlines. Dans la vraie vie, il ne s’emploie pas qu’à faire du monde une dichotomie avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre (enfin…). L’ouvrage est tellement dense et parle de tellement de choses différentes qu’il a été compliqué de faire dans la subtilité, je disais donc en être en partie responsable, mais c’est aussi le défaut d’un recueil qui aurait mérité plus de travail sur sa logique. Du coup, le format frôle la compilation de réactions (ce que j’explique gentiment dans l’article parce que je ne vois vraiment pas l’utilité de tirer sur l’ambulance). Par contre, je ne vois aucune contradiction entre le fait de passer beaucoup de temps ici ou là (Facebook, etc.) tout en en connaissant les ressorts. Si tant est qu’on les connaisse réellement. Quand je dis « que plus personne n’ignore », je suis d’ailleurs très ambitieux, dans la vraie vie des vrais gens il y a encore du boulot de conscientisation à faire. Je ne parle sûrement qu’à mon lectorat, dont je n’ignore rien de l’intérêt qu’il porte à ces questions. La critique pure autant que le relativisme conduisent parfois à des discours hors-sol : que penser des études de Cardon quand il relativise l’usage de Facebook (cf. dans mes derniers articles), de la statistique pure on efface les enjeux politiques (« oh, mais regardez ils ne sont que 55% à y retourner tous les jours, c’est pas si grave ») et j’exagère à peine. L’un dans l’autre…

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