5G : qu’en pensent les libristes ?

Notre époque, entend-on, est une époque de transitions (numérique, écologique, etc.). D’autres la qualifieront d’une époque de crises, d’une crise permanente devenue la norme et dont il faut dire qu’elle s’annonce, elle, durable. Il faudrait donc « transitionner », oui, mais transitionner vers quoi ? La transition numérique, transition dont on dit qu’elle constitue un « moyen sans fin », répondrait ainsi au comment sans vraiment dire le pour quoi. La « numérisation » de nos sociétés est donc en route, mais la question de son sens et de sa désirabilité semble bien secondaire face à ses enjeux économiques et politiques. C’est dans ce contexte qu’est lancée la 5G à l’automne 2020, son déploiement donnant le coup d’envoi à une controverse qui va toucher la société civile et les communautés épistémiques les plus diverses, voire les plus technophiles. Parmi celles-ci, on compte la communauté libre/open source.

Cet article revient sur un travail de recherche effectué par Lucie Sztejnhorn (@LucieSzt) dans le cadre du Master Sociétés contemporaines (Sociologie, politique, culture) de l’Université Paris-Descartes. L’étudiante a pu collecter, au cours d’entretiens, les perceptions et représentations de libristes sur la 5G, dans le but de mieux comprendre leurs divergences et points de ralliement.

Libre et open souce : naissance et divergences 

Le libre/open source prend ses racines dans la culture hacker, qui voit dans l’ordinateur « un instrument libérateur » à même de servir de support à une société affranchie des contraintes hiérarchiques et matérielles. Il est d’abord théorisé dans les années 80 par Richard Stallman, alors étudiant au sein du laboratoire d’informatique du Massachussets Institute of Technology (MIT). Voyant progressivement décliner l’esprit collaboratif et ouvert de ses débuts face à la nouvelle économie du logiciel qui vient contraindre les pratiques de modification des codes source, Stallman lance le projet GNU (GNU’s Not Unix), projet de création d’un nouveau système d’exploitation informatique et qu’il veut entièrement libre – c’est-à-dire répondant à 4 libertés fondamentales : la liberté d’exécuter le programme, d’étudier son fonctionnement et de l’adapter à ses besoins, d’en redistribuer des copies et d’améliorer le programme et de distribuer ces améliorations). Richard Stallman théorisera le logiciel libre comme un mouvement social de lutte contre la propriété intellectuelle sur les logiciels, ancré dans un collectif et reposant sur la liberté (des utilisateurs et des utilisatrices) et la coopération : logiciel libre, société libre[1], affirme-t-il.

Parallèlement, en 1991, Linus Torvald lance le projet Linux, projet de développement d’un noyau (partie du système d’exploitation) sous licence libre, appelant à la contribution de toute personne intéressée. Ainsi se fonde la communauté Linux, dont le succès va pousser Bruce Perens et Eric Raymond à créer le mouvement open source en 1998, équivalent du logiciel libre débarrassé de son aspect « idéologique »[2] : l’efficacité prime, et l’esprit se veut bien plus libéral.

Aujourd’hui les partisan.e.s des logiciels libres et open source, les libristes, se retrouvent autour du terme libre/open source (FOSS ou Free and Open Source Software en anglais), ou emploient l’un des deux termes pour désigner la communauté dans son ensemble. Rarement se revendiquent-ils spécifiquement de l’un de ces courants. En effet, la volonté d’effacer les divergences de vue et d’opinions politiques a longtemps prévalu dans la communauté[3], chacun.e se regroupant autour d’une pratique commune – l’ouverture du code. Le sociologue Fabien Granjon parle de collectif techno-pragmatique, collectif dont les membres font de la technologie existante le principal moyen d’action et dont les valeurs sont « immanentes à l’action »[4] : elles ne sont pas mobilisées dans un véritable projet collectif.

Mais les dissensions au sein du mouvement – qui s’affiche souvent comme « apolitique » tout en étant très hétérogène – se sont multipliées ces dernières années. Il est vrai que le paysage dans lequel évolue le logiciel libre aujourd’hui, entre solutionnisme technologique, montée d’acteurs monopolistiques, surveillance généralisée sur les réseaux, est très différent de celui qui l’a vu naître, et l’unité affichée de la communauté semble de plus en plus complexe à maintenir. En effet, les grandes entreprises du numérique sont devenues les premières contributrices du secteur open source[5] et leur implication est allée grandissante (avec pour point d’orgue le rachat de GitHub, plateforme de développement en ligne, par Microsoft en 2018). Là où pour certain.es, l’investissement et la dépendance des GAFAMs (entre autres) à l’open source sont une preuve de l’efficacité et de la bonne santé du mouvement, d’autres y voient son échec et considèrent cette nouvelle emprise comme un détournement de la finalité première des logiciels libres[6].

Amish et « technobéats »

C’est dans ce contexte que s’est invitée la controverse sur la 5G. Quel rapport entre les libristes et la 5G ? A priori, aucun. La 5G n’est que la cinquième génération des standards de téléphonie mobile. Elle succède à la 1G, qui a permis les appels vocaux, la 2G, qui a permis l’envoi de SMS, la 3G, liée au déploiement d’un accès mobile au web, puis à la 4G qui a permis une augmentation importante du débit des communications sur le réseau mobile. Vient ensuite la 5G, qui sous un terme englobant loge en fait des optimisations disparates[7]. Désignée « Technologie clé » par le gouvernement dans un rapport de 2016[8], la 5G constitue pour l’ARCEP « un véritable « facilitateur » de la numérisation de la société »[9] permettant le développement de nouveaux usages numériques : villes intelligentes (smart-city), industries connectées, véhicule autonome et connecté, développement de la domotique ou de l’e-santé, ville intelligente (smart city), industries connectées, réalité virtuelle…

Les contestations du projet se multiplient au courant de l’été, culminant à l’automne 2020.

« Oui, la France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation. Et j’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile. Je ne crois pas au modèle Amish. »

Le discours, prononcé par Emmanuel Macron devant la fine fleur de la French Tech, va susciter de nombreuses réactions. En renvoyant celles et ceux qui souhaitaient débattre du déploiement de la 5G à l’obscurantisme et au retour à la bougie, ce discours s’inscrit dans une certaine continuité, renvoyant les résistances à des positions réactionnaires et technophobes[10]. Pourtant, la 5G a agité les milieux réputés les plus technophiles. A quelques jours d’intervalles, le Parti Pirate et la Quadrature du Net (LQDN) publient leurs tribunes[11], se positionnant sur son déploiement. Pour le premier, « La 5G est un outil », dont certains usages appellent à la vigilance, mais cela relève de « choix sociétaux » séparés du développement du réseau – qui pourrait avoir un impact environnemental positif. Pour le second, il n’est pas question d’outil mais de « refuser le futur promis par les promoteurs de la 5G ». C’est la surveillance et le « fantasme sécuritaire », dont la 5G est le « totem », qui est pointé du doigt.

Sur les réseaux sociaux, les positions donnent lieu à de vifs échanges – particulièrement véhéments envers LQDN, et que l’on peut résumer ainsi : le Parti Pirate serait « technobéat », La Quadrature du Net « technophobe ». Une incompréhension, pour les principaux intéressés… L’un des porte-paroles du Parti Pirate témoigne : « ça a été considéré comme une prise de position en faveur de la 5G mais en fait on n’a pas donné de conclusion pour ou contre la 5G ». Il défend avant tout l’idée de « prendre des décisions fondées sur la science, la technique, la rationalité », même s’il précise que « ce n’est pas à la science de décider ». Du côté de LQDN, l’un des membres affirme qu’il s’agissait plutôt de s’emparer d’ « un débat symbolique très fort », mais la position n’a pas été comprise. « La formule sur laquelle [LQDN] a trouvé un consensus, c’est l’opposition au totem de la 5G. C’est la pirouette qu’on a trouvée : nous ne sommes pas opposés à la 5G mais au totem de la 5G ».[12] Pour ces deux acteurs importants pour la communauté libriste, un débat semblait se dessiner sur ce que représentait – ou ne représentait pas – la 5G.

Qu’est-ce que les libristes pouvaient avoir à dire sur le sujet ? C’est avec cette question que je suis partie interroger une dizaine d’entre eux[13]. En effet, si l’engagement libriste se constitue autour d’une certaine critique de la technique et lui reconnaît une place dans la société par le biais d’enjeux de pouvoir, il ne laisse pas préfigurer une critique de la technique en soi. Dix libristes, donc, tou.te.s singulie.res, habité.es par une même pratique – l’ouverture du code – mais animé.es de visions extrêmement diverses, riches, assurées ou inquiètes de ce que nous apporte aujourd’hui le progrès technique et de la place qu’il a prise dans nos vies.

Dès les premiers entretiens, la question de la 5G est ainsi apparue très accessoires. Elle est bien sûr évoquée et les réflexions suscitées sont profondes. La 5G est-elle une simple évolution technique, un réseau mobile « qui fait son chemin[14] »? Répond-elle à un besoin ou symbolise-t-elle la dérive consumériste de nos sociétés, « au nom de rêves de modernité un peu ridicules »? La controverse sur la 5G – comme souvent les controverses socio-techniques – met en lumière des conceptions du progrès technique complexes et divergentes.

“en fait le progrès c’est imprimé dans notre… dans notre façon d’être depuis la nuit des temps, donc je pense qu’on ne peut pas éviter le progrès. L’être humain a toujours fait comme ça… toujours en vouloir plus, occuper plus d’espace, et se fabriquer des technologies qui nous permettent de faire de plus en plus de choses. Le progrès c’est juste… c’est la façon de fonctionner de l’être humain.“

Pour certain.es, le mot d’ordre est que l’on n’arrête pas le progrès, ceci n’étant pas un constat enthousiaste mais déterministe. Le progrès technique est comme « dans l’ADN » de l’être humain, ou alors, dans une vision individualiste donnant toute sa place au libre-arbitre, il revient à chacun.e, d’être responsable de sa conduite et de sa consommation. Dans les deux cas, les moyens principaux avancés pour contrer les effets néfastes du numérique sont l’éducation – à l’hygiène numérique, au code etc. – et l’appel au bon sens, à être raisonnable.

“ La technologie de toute façon on ne l’adopte que parce qu’elle est pratique, parce qu’elle est utile, parce qu’elle facilite la vie… Il y a des besoins immédiats qu’on n’identifie pas. Ce qui est beaucoup plus intéressant c’est la bidouillabilité de la technologie. C’est-à-dire que si la technologie est une boîte noire qu’on ne peut pas améliorer, ça a peu d’intérêt.“

Certain.es avancent surtout que ce n’est pas la technique le problème mais les usages que l’on en fait. Ils et elles affichent une forte croyance dans ses effets bénéfiques (même s’ils peuvent se faire attendre). Il faut laisser la technique progresser et contrer ses effets néfastes en se la réappropriant a posteriori grâce à sa flexibilité, et en militant pour sa régulation, l’édiction de loi, et la mise en avant de l’éthique.

Pour d’autres, la controverse sur la 5G est une contestation politique vis-à-vis d’un projet qui veut remplacer l’humain par la technologie.

“ Donc voilà je suis à la fois POUR une rationalisation de ce débat mais aussi POUR l’émotionnalité de ce débat et comprendre qu’y’a d’la symbolique derrière et comprendre qu’y’a d’l’émotion et comprendre que y’a quelque chose de plus profond qui s’est cristallisé autour de cette 5G qui est « Mais dans quelle société va-t-on ? » et « Où est-ce que la technologie… cet espèce de cycle perpétuel de toujours plus de technologie… nous emmène. » “

Les personnes interrogées mettent alors en avant la nécessité d’un militantisme plus politique. Plusieurs reviennent ainsi sur la nécessité d’orienter la recherche scientifique dans le sens de l’intérêt général, critique qui fait écho à l’influence toujours plus importante – et contestée – des acteurs privés dans la recherche publique française, et sur un solutionnisme technologique néfaste, une « numérisation à marche forcée » qui profite à quelques un.e.s et qui « nous empêche de faire société ». Il ne s’agit pas de rejeter la technologie en tant que telle, mais de remettre en cause un « impératif technologique ».

D’autres vont plus loin, questionnant directement le lien entre progrès social et progrès technique. Celui-ci n’a plus de sens et il faut s’interroger collectivement sur nos priorités et nos besoins pour définir un nouveau projet de société.

« même si tu regardes le bonheur qui t’est promis par la 5G tu te dis […] « c’est vraiment ça nos premiers problèmes au niveau de l’humanité ? ». […] ça montre des priorités. Clairement pour moi c’est à ce niveau-là que se pose la question, à savoir que… est-ce que ça facilite vraiment là où on veut mettre l’accent si tu veux en termes de société, où est-ce qu’on veut faire des progrès ? […] Moi j’pense c’est plus au niveau de l’organisation collective et… voilà.

***

Finalement, être « libriste » ne fait pas de vous quelqu’un de déterministe, de techno-optimiste, ou de technocritique. Cela ne vous aide pas non plus à conclure que la technique est neutre ou non, qu’il faut prendre le mal à la racine, ou faire du mieux que vous pouvez avec l’existant et le monde tel qu’il est. Les points de vue s’entremêlent différemment en chacun.e d’entre nous et de là nous cheminons – plus ou moins péniblement – vers la conclusion qui nous semble la plus appropriée. La 5G a ainsi cristallisé les tensions autour du projet qu’elle représente, entre un progrès technique envahissant qui a perdu son sens, et les espoirs qu’il suscite pour la résolution des grandes problématiques auxquelles nous sommes et seront confronté.e.s

Ce que confirme la controverse sur la 5G, c’est que le Libre n’est pas, comme l’explique Fabien Granjon, un « un véritable projet collectif » mais une pratique dont les moyens d’action se diversifient à mesure que les problématiques auxquelles il est confronté évoluent et que son terrain d’action se complexifie, et ne peut être réduit à ses racines ou à son sens premier. En avril dernier, un forum ouvert se demandait même s’il ne fallait pas « en finir avec le Libre »[15]. Si nous n’en sommes pas encore là, pour le mouvement, la route est certainement longue, la voie peut-être libre, mais bien malin qui sait où elle mène.

image : Une antenne 5G en cours d’installation, en mars 2019 en Suisse. © Maxppp – Peter Klaunzer

[1] STALLMAN Richard, GAY Joshua et LESSIG, Lawrence. Free Software, Free Society : Selected Essays of Richard M. Stallman, GNU Press, Free Software Foundation, 2002

[2] BROCA Sébastien. Utopie du logiciel libre. Du bricolage informatique à la réinvention sociale, Le Passager Clandestin, 2013

[3] COLEMAN E. Gabriella. The Political Agnosticism of Free and Open Source Software and the Inadvertent Politics of Contrast, Anthropology Quarterly, Summer 2004

[4] GRANJON Fabien. Du pragmatisme et des technologies numériques. Hermès, La Revue, no. 73. 2015

[5] Voir par exemple LECERF, Gilles. Les GAFAM, champions de l’opensource ? Medium, 28 août 2018 ; HOFFA, Felipe. Who contributed the most to open source in 2017 and 2018? FreeCodeCamp, 27 octobre 2017

[6] Voir par exemple MUSELLI, Laure, Mathieu O’Neil, Fred Pailler & Stefano Zacchiroli. Le pillage de la communauté des logiciels libres. Le Monde diplomatique. 1er janvier 2022.

[7] BOULLIER, Dominique. Quelle 5G ? Pluralisme des stratégies de réseaux, AOC Media, 2 octobre 2020

[8] Technologies Clés pour préparer l’industrie du futur 2020, Ministère de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique (Direction Générale des Entreprises)

[9] 5G et Innovation – Quelles modalités et conditions d’attribution pour les fréquences 5G ? Site de l’ARCEP.

[10] Pour un panorama complet, voir JARRIGE, François. Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014, 420 p.

[11] 5G : Elevons le débat (Parti Pirate) ; Brisons le totem de la 5G (LQDN)

[12] Verbatims Issus d’entretiens réalisés dans le cadre de la recherche.

[13] L’enquête ne prétend aucunement à la représentativité

[14] Verbatims issus d’entretiens semi-directifs dans le cadre d’un travail de recherche de Master 1.

[15] https://dérivation.fr/evenement/forum-ouvert-faut-il-en-finir-avec-le-libre/

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RaphBG
RaphBG
3 mois il y a

Je pense que les auteurs de ce blog ne sont pas insensibles à la pensée de Jacques Ellul voire celle d’Ivan Illich. J’ose donc espérer que vous ne seriez pas choqué que je puisse penser qu’à chaque progrès technique correspond en contrepartie une régression sociale. C’est encore pire lorsque le progrès technique dépasse un certain seuil qui le rend contre-productif…
Les promoteurs de la 5G mettent en avant un argument choc : cette technique est moins énergivore, donc eco-friendly. À cet argument, j’oppose le paradoxe de Jevons ou effet rebond. Puis viennent les effets de bord, les dommages collatéraux, etc.
Donc, comme vous le dites en début d’article, le premier problème n’est pas le comment, mais le pourquoi.