Artemis II : objectif nul

Merci au journal La Croix de m’avoir invité à rédiger cette tribune « opinion » sur le retour vers la Lune, dans le cadre de la mission Artémis II.

Quatre milliards de dollars et des poussières : voilà ce qu’aura coûté le lancement, ce 1er avril, de la mission Artemis II autour de la Lune. Dix jours de vol pour quatre astronautes confinés dans le vaisseau Orion (9 m³ habitables) avant un amerrissage dans le Pacifique (on leur souhaite d’arriver en un seul morceau). Ce voyage préfigurerait une installation durable sur un astre que les États-Unis disent vouloir exploiter. En ligne de mire, une économie lunaire, au sens propre comme au figuré, dans laquelle sont embarquées une soixantaine de nations (dont la France) à travers les Accords Artemis, unilatéralement impulsés par Washington. Une colocation hors de prix, vendue comme horizon de civilisation. 

La liesse médiatique, elle aussi, a allumé ses propulseurs : les images de la face cachée de la Lune circulent déjà sur les plateformes. Il faut dire que l’affaire n’allait pas de soi. Depuis 2019, l’objectif lunaire flotte dans l’establishment étasunien. Érigé en but suprême par Donald Trump en 2017, le retour vers la Lune est publiquement disqualifié par ce même Trump dès 2019 : à quoi bon, au fond, puisqu’« on l’a déjà fait il y a cinquante ans » ? Il se ravise ensuite, et vacille de nouveau en 2025 : mieux vaudrait aller directement sur Mars. Elon Musk, évidemment, exulte. Lui qui s’accommodait fort bien, quelques années plus tôt, d’une étape lunaire, décrète en 2025 que la Lune n’était qu’une « distraction », puis retourne encore sa veste. Ainsi va la stratégie spatiale impériale : au gré des caprices de cour et des rêves de grandeur privatisés, indexés sur la valorisation de SpaceX – dont le Starship HLS, pièce maîtresse du programme, n’en finit pas d’accumuler les retards.

Une fois l’objectif stabilisé, reste à bâtir la rhétorique capable de justifier une telle dépense (près de cent milliards de dollars depuis 2012). L’habillage sera en autres choses, scientifique. Explorer le pôle Sud lunaire, analyser les glaces d’eau et les molécules piégées dans les régions polaires, rapporter des échantillons inédits, puis, à terme, préparer Mars. S’y ajoute une autre promesse plus spéculative : aller chercher de l’hélium-3 pour d’éventuels réacteurs à fusion nucléaire. Le projet reste suspendu à la mise en place d’infrastructures lourdes. Et même en se plaçant dans l’hypothèse d’une fusion maîtrisée, satisfaire 10 % des besoins électriques mondiaux en 2040 supposerait déjà d’excaver l’équivalent de cinq fois la surface de Paris sur trois mètres de profondeur de régolithe lunaire (1).

Derrière ces objectifs irréalistes plane le spectre d’une « course » au parfum de XXe siècle. En 2026, plusieurs responsables américains recadrent Artemis dans une logique de rivalité avec la Chine : Ted Cruz appelle à « intensifier la course avec Pékin » ; Jared Isaacman, administrateur de la NASA, parle d’une « compétition entre grandes puissances » dont l’issue se jouerait en mois, non en années. Cette mise en scène de l’urgence géopolitique prolonge un vieux récit national : celui d’une destinée manifeste qui, faute de nouvelle frontière terrestre, se cherche désormais un prolongement lunaire. Côté chinois pourtant, le programme suit son calendrier propre et la position officielle de Pékin récuse ce cadrage : cette course, les États-Unis la mènent avec eux-mêmes. Qu’ils arrivent avant ou après Washington ne change d’ailleurs rien pour les Chinois. Dans tous les cas, poser une botte sur la Lune resterait une première.

La science, elle, a bon dos. Le 3 avril, l’administration Trump propose de sabrer dans les agences qui la rendent possible : 47 % de baisse pour la direction des missions scientifiques de la NASA, 55 % pour la National Science Foundation, 13 % pour l’Office of Science du département de l’Énergie. Un étranglement qui menace la capacité des États-Unis à produire des connaissances fondamentales sur l’univers.

L’Europe, dans cette affaire, paie son ticket d’entrée. Le mémorandum signé en 2020 entre l’ESA et la NASA encadre sa participation à la station orbitale lunaire « Gateway » : l’Europe fournit des modules et des composants, et, en échange, obtient quelques vols pour ses astronautes. Vieille loi du spatial habité : on embarque contre contribution pécuniaire ou symbolique, comme jadis l’URSS faisait monter à bord de Saliout un Vietnamien pour taquiner l’Oncle Sam. Mais si Gateway vacille – c’est le cas –, une part substantielle de l’effort européen serait engagée en pure perte. L’ISS fonctionnait déjà sur le même principe, l’Europe y gagnant un accès par sa contribution technique sans jamais maîtriser l’orientation générale du programme.

Reste un argument à cette participation : la « part de rêve ». Il ne tiendra pas longtemps. En attendant de miner la Lune, Washington rouvre sans états d’âme les robinets du vieux monde : les ressources sont autrement plus simples à aller chercher au Venezuela. Il est peut-être temps d’en finir avec ce fétichisme du vol habité comme horizon politique. Et pour l’Europe, d’apprendre enfin à rêver autrement.

(1) Ian A. Crawford, « Lunar resources: A review », Progress in Physical Geography: Earth and Environment, vol. 39, n° 2, 2015, p. 137-167. Notons que ces hypothèses ne tiennent pas compte des niveaux de concentration en 3He en profondeur. La surface à excaver pourrait être beaucoup plus grande.

 

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