Quand Mistral veut moraliser le pillage

Cette proposition d’Arthur Mensch, cofondateur de Mistral, dans une tribune au Financial Times, mérite qu’on s’y arrête un instant (NB : comme elle est derrière un paywall, vous en trouverez plusieurs descriptifs, comme celui-ci chez Maddyness). Au moment même où les entreprises d’IA générative sont de plus en plus contestées pour avoir entraîné leurs modèles sur des corpus massifs constitués sans consentement ni rémunération, le patron de Mistral propose désormais la mise en place d’un mécanisme de compensation : une « contribution obligatoire basée sur le chiffre d’affaires », destinée à financer la création. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de reconnaître qu’un problème existe, mais d’essayer d’en fixer contractuellement les termes et surtout les modalités politiquement acceptables pour le secteur.

Cette proposition illustre bien la perception variable des mécanismes de redistribution selon la place que l’on occupe dans l’économie de l’IA : du côté de ceux qui la fabriquent, ou du côté de ceux dont le travail se trouve pillé.

Lui qui s’était opposé à la taxe Zucman au motif qu’il s’agissait d’un impôt patrimonial frappant des actifs réputés « peu liquides » explique désormais qu’il faudrait organiser un prélèvement sectoriel afin d’investir dans la création. Le déplacement est notable : on passe d’un refus de la redistribution lorsqu’elle prend la forme d’un impôt général sur le capital, à l’acceptation d’une contribution ciblée dès lors qu’elle peut être pensée comme une façon d’organisation du secteur.

Ce mouvement fait évidemment suite aux révélations de Mediapart – merci Clément Pouré et Soizic Pénicaud – qui ont mis au jour le fait que l’entreprise avait fondé son modèle sur le vol de données. Dans ce contexte, la proposition de Mensch n’a rien d’un soudain éveil à la justice sociale : elle apparaît plutôt comme une tentative de réponse à une crise de légitimité devenue difficile à esquiver.

On pourrait certes y voir une contradiction : le patron de Mistral ouvrirait-il soudain les bras à la redistribution ? Serait-il devenu favorable à davantage de justice fiscale ? La réalité est évidemment plus intéressée. Ce déplacement permet non seulement à l’entreprise de sortir d’une posture strictement défensive, mais aussi d’orienter cette redistribution vers les intérêts du secteur lui-même. Ce qui, de son point de vue, est parfaitement rationnel.

La redistribution n’est donc acceptable qu’à la condition de consolider l’économie de l’IA, en mutualisant le coût politique et moral du pillage des contenus. Avec un tel mécanisme, Mistral, comme toutes les autres entreprises qui participent à cette extraction, n’apparaîtraient plus comme des voleuses, mais comme des contributrices à la création. On pourrait parler ici d’une institutionnalisation de l’accumulation par dépossession, ou plus simplement d’une stabilisation morale du processus d’extraction.

Le débat qui s’ouvre sera donc intéressant. D’un côté, on pourra légitimement juger cette compensation insuffisante : après tout, le commun continue d’entrer dans le processus d’accumulation privée. De l’autre, on pourra estimer que c’est toujours mieux que rien : une première correction, doublée d’un protectionnisme assez pragmatique, dans un contexte où les États cherchent aussi à structurer un secteur national ou européen de l’IA.

La taxe Zucman, toutefois, avait au moins le mérite de proposer une première forme de socialisation, là où ce type de contribution sectorielle reste d’abord une manière d’organiser la viabilité politique du modèle.

Enfin, il faudrait évidemment interroger les montants alloués à un tel fonds de compensation, ainsi que leur fléchage. Qui décide ? Selon quelles règles ? Et pourquoi orienter cette redistribution vers la seule « création », alors que ce n’est pas elle seule qui est pillée, mais le travail social dans son ensemble ?

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