Corporate Novlangue : le lexique des anglicismes à la mode

Les anglicismes dans les entreprises

Nous sommes en 1994 et la loi Toubon relative à l’emploi de la langue française contraint les communicants à traduire en français les termes étrangers sur tous leurs supports. Depuis, c’est un raz de marée d’anglicismes qui inonde les conversations d’entreprises. Juste revanche du milieu qui ne souhaite sûrement pas se faire imposer un dictionnaire franco-français si peu vendeur.

Oui, l’appétence pour les anglicismes fait sens dans ce monde qui a radicalement switché vers le tout digital désormais mainstream. A ce titre, de nombreux lexiques ont fleuri ces dernières années afin de répertorier ces termes. Cependant, il est plus que nécessaire de faire une petite mise à jour, ou oserais-je dire : un « update » du novlangue des entreprises et du monde des médias.

Avant de commencer, voici un petit rappel sur la définition de ce qu’est le Novlangue (définition Wikipédia) :

Le novlangue (traduit de l’anglais Newspeak) est la langue officielle d’Océania, inventée par George Orwell pour son roman 1984 (publié en 1949). Le principe est simple : plus on diminue le nombre de mots d’une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l’affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les gens stupides et dépendants. Ils deviennent des sujets aisément manipulables par les médias de masse tels que la télévision.

Mais passons. Voici pour commencer un premier constat : le mail en tant qu’outil de communication majeur est plus que jamais à l’origine de beaucoup d’anglicismes. En dehors des désormais classiques FYI (For you information), « Forwarder » ou « Reply-all », beaucoup d’autres termes sont devenus courants :

Dropper : Envoyer, renvoyer ou faire passer un message (souvent un mail) d’une adresse électronique à une autre.

Exemple : « Mélissa, tu peux dropper l’invitation pour le comité de pilotage du lundi 12 ? »

Pending (ou « pendant », prononcé à l’anglaise) : action ou réaction en suspens, c’est à dire en attente d’un traitement ou d’une confirmation.

Exemple : « Au dernier comité de pilotage, nous n’avons pas réussi à traiter un certain nombre de points qui sont restés pending. Affaire à suivre. »

Postponer : Reporter un rendez-vous à une échéance ultérieure.

Exemple : « Mélissa, si t’as trop de réponses pending à ton invitation, n’hésite pas à postponer le comité d’un lundi. »

Workshop : Réunion thématique censée permettre un brainstorming efficace en enfermant le plus longtemps possible un maximum de gens dans une pièce sans fenêtres.

Exemple : « T’as reçu l’invit’ de Mélissa pour le workshop ? Oublie pas ta bouteille d’eau ! »

Flagger : Attribuer une caractéristique à un humain ou a un objet.

Exemple : « Mélissa, évite d’ajouter Thomas à l’invit’ du workshop, il est flaggé syndicaliste et il parasite toutes les réunions. »

Tagger : Affubler un humain ou un objet d’un flag permettant de le distinguer d’autres objets ou humains flaggés différemment.

Exemple : « Alors Mélissa, tu flags ou tu tags ? »

Slot : Morceau de temps disponible pour caler une réunion, un comité ou un workshop.

Exemple : « Dis à Mélissa de dropper fissa l’invit’ du COPIL, sinon personne ne va être dispo sur ce slot et ça fait déjà trois fois qu’on postpone. »

En parallèle, un vocabulaire plus général a tendance à s’angliciser :

Merger : fusionner (se dit de projets, réunions, etc.).

Exemple : « Mélissa, pour le copil du 12, merge-le avec le comité projet. De toute façon c’est sur le slot d’après et c’est les mêmes people. A part Thomas. »

Spliter : séparer, diviser (se dit de projets, réunions, etc.).

Exemple : « Euh Mélissa, on va jamais tenir en salle 327 pour le workshop. Faudrait mieux spliter et faire ça sur 2 slots, nan ? »

Descoper : retirer du périmètre, extraire une partie d’un tout pour des raisons de planning.

Exemple : « Mélissa, ton ordre du jour va jamais tenir, ou tu descopes ou tu splites mais tu postpones pas, ok ? »

Insight : élément décrivant la motivation d’un individu ou d’un groupe.

Exemple : « Lors de la réunion syndicale, Mélissa a pu dropper un certain nombres d’insights relatifs à sa position au sein du bureau. »

Input / Output : éléments issus d’une chose un d’une personne, éléments destinés à une chose ou un personne.

Exemple : « Les inputs des équipes Marketing ont fait sens pour comprendre les outputs de la DSI. »

One-to-one : conversation en face à face, par exemple lors d’un bilan annuel.

Exemple : « Mélissa, j’ai bien eu ton mail, là je suis un peu short mais je te laisse me dropper une invit’ sur le slot du vendredi pour un one-to-one. »

Challenger : mettre au défi (un grand classique).

Exemple : « Bon Mélissa, ce fut une bonne année mais pour passer cadre, il va falloir qu’on te challenge encore un peu. »

Focuser : concentrer son attention sur quelque chose.

Exemple : « Pour le semestre qui vient, la direction a décidé de se focuser sur les objectifs business avec un double objectif d’optimisation du R.O.I et de challenge des collaborateurs. »

Exemple 2 : « Dans le cadre d’un focus group, les collaborateurs ont pu flagger les insights importants pour extraire les inputs nécessaires à la constitution d’un challenge ambitieux pour le semestre à venir. »

Incentiver : motiver grâce à une prime de nature quelconque.

Exemple : « Mélissa, j’ai discuté avec Paul et on pense à t’incentiver en te donnant des tickets restaurant si tu atteins tes objectifs. »

Remote (être en) : travailler à distance.

Exemple : « Mélissa ? Pas vue depuis 3 jours, je crois qu’elle s’est mise en remote. »

Il existe également des anglicisme à même d’améliorer la conceptualisation de projets complexes :

Mandatory : qui revêt un caractère obligatoire.
Exemple : « Etant donné les réductions budgétaires, nous avons descopé les incentives de Mélissa qui n’étaient pas mandatory. »
From scratch : ex nihilo (les locutions latines donnent un air pompeux, préférez l’anglais).
Exemple : « Mélissa a quitté son job et ouvert sa boîte dans le digital, from scratch. »
Best-effort : faire de son mieux.
Exemple : « Avec le départ de Mélissa, les équipes en sont réduites au best effort pour maintenir les projets. »
Quick-win : gains rapides (se dit d’une action, d’un projet).
Exemple : « Réunir des fonds était mandatory pour Mélissa, elle a pu faire un quick win avec un investisseur pour racheter les parts de son ancienne boîte. »

Petit jeu de fin de billet, voici quelques lignes avec les termes listés ci-dessus, en prime quelques petits nouveaux malicieusement distillés par-ci par-là. Have fun !

Mélissa eu alors une révélation : targetter les anciens clients de Paul était la best practice à mettre en place pour un quick win sur ce segment de marché. Oui, la stratégie de growth hacking à laquelle elle avait pensé allait certainement porter ses fruits.

Si son ancien employeur avait commoditisé ses produits en se focusant sur les bons insights, le futur allait nécessiter beaucoup plus de challenge, et Mélissa le savait. Elle pris le parti d’opter pour un rethink global : revoir la punchline, repenser les inputs, les outputs et enfin, incentiver son marché pour driver l’audience et dépasser le simple nice-to-have, il fallait désormais du mandatory. Très vite, elle constitua son équipe en one-roof (même si certains nerds préféraient rester en remote) afin de redéfinir totalement le scope de l’offre. C’est à coups de Team-building que Mélissa pu faire matcher des profils différents qui aux premiers abords, n’auraient pas fitté.

En parallèle, la mise en place d’un programme de cross checking avec les data du user tracking devint un pattern inévitable pour itérer et toujours finir successful.

La stratégie finit par faire sens et impacter durablement le marché dans un slot record. Une part de 76% des devices du segment fut conquise, les shareholders reconnurent que la promesse répondait à la douleur en générant un ARPU considérable car les KPI étaient tous au vert (loyalty, Lifetime value, etc.). Encore une fois, nul besoin de benchmarker pour reconnaître la supériorité des OTT face aux industries brick and mortar.

Mélissa envisage désormais une roadmap ambitieuse et challenging, elle ne redoute plus les one-to-one avec Paul.

5 comments

  1. GG à toi, l’article était excellent. Ca s’voit que t’es pas un Noob de l’anglicisme en entreprise.

    Cela dit, j’pense qu’il y aurait moyen de rebondir sur ce travers que l’on retrouve évidemment IG, mais aussi IRL. J’avoue qu’il m’arrive très souvent de dire « J’AFK » au lieu de « Je m’absente », par exemple. Après, j’ai tendance à aimer faire du trolling de langue française. C’mon côté flamer, u know ?

    Toujours dans l’exemple, je ne vais pas dire « j’ai des compétences », nan, j’vais parler de « skills ». J’vais pas dire « côté produits dérivés d’univers geek, j’ai de quoi faire ». Non. Je vais dire « J’ai masse de stuff mec’ ! »

    Continuons : Je ne dis pas « je vais aux toilettes » mais bien « j’afk bio » (marche aussi pour la bouffe, le dodo, et… bref). Ca m’arrive fréquemment de dire non pas « putain, ça coûte cher », mais « 10k gold ? C’te blague ! »

    Je ne dis pas « monter en compétence », je dis « up de mes skills / upgrade de mes skills » (upgrade est très utilisé pour tout ce qui est amélioration, of course). Je ne dis pas « un médecin » je dis « un healer ». (Non, là, je déconne…)
    En revanche, quand je travaille longtemps sur une même tâche (surtout pour m’améliorer) j’vais clairement dire « que je farm ».

    Je ne dis pas « les personnages de ce roman », j’ai souvent tendance à dire « PnJs ». Et je ne dis pas « monstres » mais « mobs ».

    Je ne dis pas « la carte du monde », mais « la map du monde » (ce qui fait quand même mappemonde, et bim !)

    Et je commence à ne plus trouver, il faudrait une conversation entière pour espérer lister tout ce que j’utilise. Bref, les jeux vidéo, c’est pire que l’entreprise : parce que non seulement t’utilises des mots anglais, mais en plus, personne ne te comprends ! C’est un drame de tous les jours dont tout le monde se fout…

    A plus tard :)

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  2. Ah ouais, je vois qu’il y a un sacré level (léveulle), tu me tues là. Je pense qu’on peut faire swiper l’AFK du monde du jeu au monde du travail, pour la pause café c’est idéal. Dis-moi, tu as réussi à conserver un cercle d’amis avec un tel langage (jeune effrontée) ? :)

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    • Merci pour ce précieux complément ! Je ne connaissais pas le Bullshit Bingo (je vois que ça s’appelle « Business Loto » en Français, tant qu’à faire, traduisons. Il y a évidemment une forme de servitude quand on choisit (plus ou moins consciemment) d’opter pur un langage. Difficile d’y échapper, et je n’ai pas d’a priori sur le fait que l’entreprise soit plus asservissante que d’autres structures, privées ou publiques, dans le domaine. Cela étant dit, force est de constater que le vocabulaire qui « déborde » dans la vie quotidienne est souvent celui du marketing, de la publicité. Charge à nous d’en tirer les conclusions, s’il y a une relation dominant-dominé : qui est le maître ? :)

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