Bio-objets : mythes et promesses de la manipulation du vivant

Le livre la sociologue Céline Lafontaine, Bio-objets, les nouvelles frontières du vivant (Seuil 2021), est une enquête approfondie, et passionnante, sur les dimensions politiques, sociales et culturelles qui ont surgi avec la progression fulgurante des cultures de cellules vivantes en laboratoire. Ces « bio objets » (embryons, cellules souches, microbes, etc.) modifient radicalement notre conception du vivant. Par-delà les nombreuses questions éthiques qu’ils posent, ils sont l’expression matérielle d’une « économie de la promesse » qui vient alimenter un nouveau rapport au corps, à sa finitude, à ses limites.

Entre promesses et prophéties

En 1907, l’embryologiste américain Ross Harrisson extrait un tissu nerveux d’un embryon de grenouille. On réalise alors que des cellules peuvent être maintenues en vie, et même se développer, en dehors du corps. La vie « in vitro » est ponctuée de ces multiples expériences que relate la sociologue. Une autre étape importante ; le prélèvement d’une lignée cellulaire cancéreuse (HeLa) sur une femme, Henrietta Lacks, décédée d’un cancer de l’utérus. Outre le fait que ce prélèvement ait été fait sans consentement, il rendra d’emblée visible les grandes questions éthiques et politiques posées par la manipulation du vivant.

Les débuts de la vie in vitro sont aussi pleins de promesses, et les promesses sont souvent liées aux extrapolations construites à partir de constats que l’on peine encore à s’expliquer faute de connaissance scientifique. Un de ces constats est que les cellules sont très flexibles, malléables. Bien qu’elles meurent au bout d’un certain temps (c’est l’apoptose), on peut les congeler, les décongeler, et donc les ramener à la vie. C’est le début de la « cryopolitique » : une intensification du pouvoir scientifique sur la vie, que permet la maîtrise du froid et son usage dans le domaine. Ce froid nourrit tous les espoirs, et désespoirs. Il permet la congélation d’espèces disparues à des fins de préservation (voir The frozen ark), tout comme il annonce la possibilité de congeler par exemple, une personne malade (cryonie) : « dans l’espoir quel les avancées biomédicales permettront un jour de la guérir ou d’inverser les effets délétères du vieillissement ».

A mesure qu’elle détaille son sujet, Céline Lafontaine s’en inquiète. L’essentiel de ce qui est produit et financé dans le champ des bio-objets repose sur une conception très prospective des retombées scientifiques : une économie de la promesse. Malgré les incertitudes, les risques, l’avenir est comme écrit, « déjà-là ». Peut-être plus qu’ailleurs dans le domaine des technosciences, le paradigme d’un futur linéaire déjà prédéterminé, planifié, est vif. Les promesses de vitalité, de santé, de résurrection donnent à la recherche ses directions, et le présent se retrouve comme capté par ses promesses, sommé de les faire advenir, nous assistons de fait à une « futurisation du présent » et son miroir, une « présentification du futur ».

Manipulation du vivant et bio-citoyenneté néolibérale

Les bio-objets reproductifs suscitent de nombreux bouleversements. Temporels d’abord : ils ouvrent des possibilités contre-intuitives, comme le fait de pouvoir féconder avec le sperme d’un mort et ainsi créer une filiation inédite. Les implications identitaires qui peuvent découler de ce cas extrême, ou de cas plus « réguliers » de procréation assistés sont peu étudiés, rappelle la chercheuse. Parmi les relations sociales particulières qui émergent, il faut aussi compter avec « l’attachement » que peut susciter un bio-objet, dans la mesure où celui-ci incarne un désir d’enfant à venir, mais non encore advenu. La sociologue rapporte ainsi qu’en 2018, 4000 ovocytes sont détruits suite à un accident de réfrigération à l’hôpital universitaire de Cleveland. Cet événement suscitera un émoi important, et demandera à ce que les « parents » soient accompagnés psychologiquement. Une « mère » affectée par la perte de ses embryons congelés organisera même une cérémonie funéraire. C’est aussi lors de ce genre d’événements que la position ambiguë de l’industrie vis-à-vis des bio-objets émerge : tout le propos de Céline Lafontaine consiste à dire que selon la situation et la personne qui les envisage, leur statut change. Ainsi, des embryons congelés sont successivement des entités vivantes porteuses d’espoir, ou du simple « matériel génétique » détaché du corps des femmes.

La sélection génétique est également devenue un sujet de société. Le tri de gamète est un argument publicitaire fort pour les compagnies spécialisées dans la procréation assistée. L’entreprise California Cryobank par exemple, se targue de ne conserver que 1% des dons de ses pourvoyeurs, qui doivent répondre à des critères de poids, de taille, etc. Cette normativité reproduit les discriminations existantes, et valide une représentation stéréotypée, genrée et racialisée du corps humain. Qu’on ne s’y trompe pas, études à l’appui, la sociologue rappelle que cette tentation eugéniste n’est pas le fait des parents écrit Lafontaine, ceux-ci préfèrent mimer une ressemblance physique entre eux-mêmes et l’enfant à naître, ce qui en revanche tend à invisibiliser le dispositif qui aura permis sa naissance.

Dans un autre registre, les pratiques de congélation d’ovocytes se répandent et induisent de profondes mutations culturelles. Chez Facebook, qui facilite ce service pour certaines de ses employées, c’est une occasion de rétablir l’équilibre entre les femmes qui veulent faire carrière et les hommes, un sujet que nous avions déjà abordé en 2017. D’apparence féministe, le discours est néanmoins plus complexe. Pour Céline Lafontaine, la congélation d’ovocytes signale surtout l’approfondissement d’une « bio-citoyenneté » néolibérale. Celle-ci s’illustre par une multiplication de mouvements sociaux autour d’enjeux comme les traitements expérimentaux, la sélection embryonnaire, la lutte contre le vieillissement et l’accès généralisé aux technologies de procréation. C’est aussi un signe que pour beaucoup de femmes, les cycles biologiques sont inadaptés aux impératifs de performance. L’autonomie reproductive et la liberté de choix sont alors employés à justifier la défense d’un modèle ultralibéral, qui agit à la fois comme un poison et un remède à lui-même à travers la technoscience, palliatif aux contraintes naturelles. L’argument féministe est d’autant plus fragile qu’en réalité, les raisons pour lesquelles les femmes congèlent leurs ovocytes ne sont pas liées à la performance, il s’agit surtout se donner du temps pour trouver le partenaire idéal et diminuer la pression de l’infertilité anticipée.

Une industrie contradictoire

Un chapitre entier du livre de Céline Lafontaine est dédié à la question de la standardisation des procédés consistant à manipuler le vivant. Entre autres choses, cette standardisation permet de convertir ces objets en produits, puis de les inscrire dans les logiques traditionnelles du capitalisme industriel. Des comités, des règles, des chartes se chargent ensuite, sur le modèle du Guidance on good cell culture practice (GCCP), de légitimer et authentifier les pratiques scientifiques nouvelles, et déterminer le champ de ce qu’il est possible ou non de faire, suivant des règles éthiques que l’on se sera fixé à cette fin. Dans le cadre de l’économie de la promesse, avance Lafontaine, cet appareillage bureaucratique dit « la bonne science » sans fondamentalement interroger sa légitimité propre. Comme l’écrivent Catherine Larrère et Raphael Larrère dans leur ouvrage Bulles technologiques (Eyrolles, 2017), « la rôle de ces comité n’est pas de questionner la pertinence sociale de innovations, ni même leurs véritables enjeux éthiques, mais, de manière beaucoup plus pragmatique, de délimiter et d’encadrer leurs risques potentiels afin de les rendre socialement acceptables ». On retrouvera ces procédés dans d’autres champs des technosciences, comme l’intelligence artificielle et ses « biais », qu’il faut résoudre plus qu’il ne faut interroger son déploiement à tous crins dans tous les champs de la vie et du travail.

L’industrialisation de la manipulation du vivant a pour effet concret de favoriser la collecte et la surproduction de bio-objets, cellules, embryons, qui terminent dans des bio-banques suivant une logique que la sociologue n’hésite à comparer à une forme nouvelle d’extractivisme. Cette explosion est problématique. Tout d’abord, elle repose sur des imaginaires pleins d’espoirs qui sont très loin du possible scientifique. La « hype » laisse entendre que des miracles sont à portée, notamment grâce aux cellules souches : création d’organes artificiels, guérison de la maladie de Parkinson ou de la maladie d’Alzheimer. Le traitement médiatique grandiloquent sur les découvertes scientifiques n’y est pas pour rien. Les effet ne sont pas neutres : il n’est pas rare que des individus appellent directement les laboratoires et demandent à bénéficier de traitements expérimentaux, pour eux-mêmes ou un enfant malade, sans réaliser les risques, ni même l’état de la recherche. C’est le passage de l’économie de la promesse à l’économie de l’espoir. Dans les cas les plus extrêmes, cela peut entraîner la mort, comme celle d’une femme de 75 ans décédée après une liposuccion, la ponction de tissu adipeux censée permettre un traitement futur contre Alzheimer ayant entraîné sa mort. Bien souvent, aux Etats-Unis notamment, des cliniques privées promettent des traitements à base de cellules souches sans aucune garantie, et ces espoirs conduisent les patients à accepter des prélèvements et à livrer leur consentement alors même qu’il est impossible d’anticiper les usages qui seront fait de leurs « dons ».

Par ailleurs, l’enthousiasme médiatique contraste avec la réalité du travail des scientifiques. La manipulation des cellules souches, et notamment des cellules souches pluripotentes induites (IPS) est encore artisanale. Elles sont imprévisibles, ne se comportent pas toujours comme on l’attend, se nécrosent… Leur culture demande un suivi humain resserré qui entre en contradiction avec la logique industrielle. Le cas de la bio-impression est à ce titre éclairant. La sociologue relate une étude qu’elle a menée en 2017 chez Poietis, une influente startup française du domaine. Au cours de ses nombreux entretiens, elle a constaté que les scientifiques eux-mêmes étaient très critiques vis-à-vis du modèle de l’économie de la promesse. Plusieurs chercheurs, écrit-elle, sont « préoccupés par la distance qui ne cesse de se creuser entre l’état concret des recherches dans le champ de la bio-impression et les attentes des patients ». La bio-impression est bien plus complexe que ce que laisse entendre le vocable utilisé dans les médias. Ainsi, la notion même « d’impression », qui fait écho à l’imprimerie, et donc à une certain vision du progrès, est erronée tant les procédures diffèrent. Les tissus « imprimés » s’écrasent, bougent et se transforment de façon encore très aléatoire. Pourtant, admettent les chercheurs et les chercheuses, l’imaginaire médiatique et l’économie de la promesse déterminent en grande partie les modalités de financement des recherches, l’une d’entre elles précise : « Il faut quelquefois tordre un peu la façon dont on envisageait sa recherche pour arriver à entrer dans le moule de l’offre. Et puis, aussi, toujours promettre toujours plus, parce que si, nous, on a promis ça et que le voisin il a promis deux fois plus, c’est lui qui décrochera les sous. » 

***

Dans la dernière partie de l’ouvrage, Céline Lafontaine prend le temps de revenir sur les liens entre biologie, cybernétique et théorie de l’information. Elle détaille les échanges disciplinaires et les jeux d’influence ayant permis une progressive importation du modèle informationnel en biologie. Là encore, ses démonstrations se basent sur de nombreux de travaux de chercheurs, dont les siens, et notamment son ouvrage L’Empire cybernétique, publié en 2004.

Elle posera également un regard critiques sur les techniques d’édition du génome (CRISPR-Cas9) et rôle des ingénieurs et scientifiques qui rejettent la responsabilité de l’usage de ces outils sur la société, suivant une rhétorique de l’inévitabilité du progrès des sciences et des techniques décrite plus haut. Elle note par exemple que lors de l’annonce de la naissance de jumelles chinoises dont l’ADN avait été modifié en dehors de tout cadre éthique pour les rendre résistantes au VIH, la dénonciation unanime de la communauté scientifique était plus subtile qu’un simple refus de cette pratique : « Lorsque l’on observe de plus près les réactions des chercheurs, on constate en effet que ce n’est pas la bio-modification en tant que telle qui soulève leur opprobre, mais le caractère précipité et les conditions dans lesquelles cette expérimentation s’est déroulée ».

Sans plus entrer dans les détails du livre, et dans les innombrables exemples et références qu’articule la sociologue, il faut noter que ses démonstrations sont convaincantes et finement sourcées. Outre le sérieux du travail de recherche accompli, la force de l’ouvrage réside probablement dans la capacité qu’à l’autrice à maintenir une critique ferme des conditions de production des technosciences, sans tomber dans le jugement moral. Céline Lafontaine élève le débat, et réalise la prouesse de re-politiser un champ miné sans cristalliser les défiances et désaccords déjà existants. La sociologue ne fait pas mystère de ses inquiétudes, elle écrit en conclusion qu’il « apparait désormais impossible de contrôler et de prévoir les conséquences sociales, culturelles et environnementales de la prolifération des bio-objets ». Ce faisant, elle appelle à amorcer une réflexion sur notre rapport au vivant.

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émlie
émlie
24 jours il y a

il faut aussi évoquer les risques professionnels, biologiques mais aussi chimiques, découlant de l’application des biotechnologies, y compris la gestion des déchets, qui peuvent affecter les travailleurs des biotechnologies et ces travailleurs sont particulièrement menacés lorsque les modes de transmission sont mal compris et que les équipements de protection collective ou individuelle ne sont pas adaptés ou disponibles.
voir : La prévention des risques professionnels des biotechnologies : http://www.officiel-prevention.com/protections-collectives-organisation-ergonomie/risque-biologique/detail_dossier_CHSCT.php?rub=38&ssrub=129&dossid=497