Où en est la conquête spatiale ? et autres questions sur l’Eldorado du 21ème siècle

S’il y a un rêve qui anime l’humanité depuis toujours, et ce bien avant qu’elle n’ait eu les moyens techniques de le toucher du doigt, c’est l’exploration spatiale. On le sait, la grande conquête des astres a connu son apogée au tournant du vingtième siècle alors que les deux grandes puissances sorties vainqueurs du conflit mondial profitaient d’un savoir-faire en partie récupéré chez leurs ennemis allemand. Durant la guerre froide, le climat de concurrence extrême entre les deux blocs, associé à une volonté politique forte, furent les élément moteurs qui permirent de passer du saut de puce au grand bond jusqu’à la lune en 1969. Le « petit pas pour l’homme » est cette étrange conjonction de différents contextes, aussi tragiques que sublimes, assez fou en tout cas pour oublier que sans les missiles allemands V2 qui bombardèrent Londres, le voyage sur la lune serait probablement resté une hypothèse. Si le volontarisme des Etats a pris du plomb dans l’aile ces dernières années, les missions spatiales demeurent nombreuses. Mais l’exploration connaît un relatif regain de vitalité alimenté par les rêves d’entrepreneurs richissimes. Et quand certains en appellent à renouer avec l’esprit de conquête, d’autres en soulignent la vacuité. Dans son ouvrage Conquête spatiale, Eldorado du 21e siècle et nouveau Far West (sous titre : Aventure, exploitation commerciale et colonisation de l’espace), Marcello Coradini, Président du comité scientifique (CES) de l’Agence nationale de la recherche (ANR) livre un plaidoyer pour une nouvelle aventure dans les étoiles. Accessible et documenté, l’ouvrage retrace l’histoire de l’exploration spatiale, ses déboires et ses apports pour les sciences et les techniques. Un approche idéale pour penser les questions clés du futur de cette industrie : faut-il aller sur Mars et ailleurs ? Pour quoi faire ? Est-ce une priorité au regard des défis climatiques actuels ?

Un peu d’histoire

« Le voyage fait partie du patrimoine génétique des êtres humains : avec ou sans robot, notre voyage commencé au coeur de l’Afrique il y a 100 000 ans se poursuivra encore 100 000 ans au moins. » Marcello Coradini ne fait pas mystère de sa vive passion pour les étoiles qu’il fait naître avec l’homme, inévitable explorateur depuis des temps immémoriaux. La conquête du ciel pourtant, ne démarre réellement qu’avec l’utilisation de la poudre puis de la vapeur (notamment avec la création de l’éolipyle, au Ier siècle de notre ère).

L’Empereur Wan Hu sur sa chaise pour la Lune.

Mais c’est en 1500 qu’eut lieu la première tentative de lancement d’un être humain dans une « fusée » (l’audacieux inventeur, Wan-Hu confia son ascension vers la lune à une chaise entourée de 47 fusées, il n’en sorti malheureusement pas vivant).

Marcello Coradini retrace alors les grandes étapes de la fuséologie qui débute en 1895 grâce au chercheur péruvien Pedro E. Paulet : celui-ci invente la première fusée à ergols liquides. En 1857, le russe Tsiolkovski publie le premier traité fondamental de fuséologie et explique comment quitter la gravité terrestre pour atteindre le vide de l’espace. Les contributions de Oberth (auteur de La fusée dans l’espace interplanétaire, première thèse de doctorat au monde sur la navigation dans l’espace et créateur des missiles V2) puis Von Braun (ingénieur allemand naturalisé américain en 1955) seront indispensables pour ouvrir le siècle à l’espace. Ce dernier se livra aux alliés en 1945, sans lui, les Etats-Unis n’auraient probablement jamais posé un pied sur la lune. Enfin, le russe Korolev développe les lanceurs R-7 utilisés pour les missiles balistiques intercontinentaux développés par l’Union soviétique dont certains lanceurs actuels dérivent encore.

La course à la lune : entre compétition et collaboration

Difficile de dire si la course vers la lune fut la katharsis de la guerre froide ou bien une réelle nécessité militaire. Selon Marcello Coradini « la conquête de l’espace et de la lune est le résultat d’un conflit politique qui, s’il n’avait pas trouvé cette arène pour croiser symboliquement le fer, aurait probablement donné lieu à une terrible guerre nucléaire. » Bien sûr, la première grande victoire de l’espace est russe, en 1957 quand Spoutnik (« voyageur » en russe) est mis en orbite par le lanceur R-7. Les américains ripostent en 1958 et essuient quelques échecs. En 1959, ils ouvrent la voie vers l’espace profond en envoyant la sonde Pioneer 4 à 60 000 kilomètres de la lune. Mais c’est l’annonce de Kennedy (« We choose to go to the moon ») qui sera le réel point de départ vers la lune en 1962. Les budgets alloués à la NASA atteignent 4,5% du PIB (pour donner une échelle de grandeur, le programme Apollo a coûté quelques 150 milliards de dollars, contre 650 milliards pour la guerre du Vietnam, 500 milliards pour la crise de 2008 ou 2500 milliards pour la guerre en Irak).

Marcello Coradini détaille ensuite les nombreux programmes spatiaux tels que Ranger (six sondes pour étudier la lune), Surveyor (7 sondes dont 5 atterrissent sur la lune), Lunar Orbiter (cartographie des points d’atterrissage), puis Mecury, (premier « saut » dans l’espace), qui montrent à quel point l’activité de la NASA était sans commune mesure avec notre actualité. Autre fait marquant, si les USA et l’URSS entretiennent un climat d’extrême méfiance, l’exploration spatiale va aussi être l’endroit de nombreuses collaborations. Puis le 20 juillet 1969, Armstrong annonce « L’aigle s’est posé » avant d’aller faire les célébrissimes petits sauts d’humains sur la surface de la lune. La dernière mission embarquant des hommes sur la lune aura lieu en 1972 (Apollo 17). L’auteur regrette le désintérêt qui suivit, grandement alimenté par la jalousie qu’entretenait Nixon à l’égard de Kennedy. L’auteur rappelle que l’on doit encore nombres d’inventions à cette faste période : l’imagerie médicale, les instruments sans fils, la mousse à mémoire de forme, les détecteurs de fumée ou encore le joystick (pour une liste plus exhaustive, voire l’article Wikipédia « avancées technologiques liées à la conquête de l’espace »), ce qui ne dit rien de sa rentabilité réelle, si toutefois on cherche une rentabilité quelque part. Les voyages à visées purement scientifiques étant à différencier des vols « commerciaux » (lancements de satellites de télécommunications, photos type « Google Earth », etc.), quant à la dimension militaire (Défense), elle reste difficile à mesurer en termes de retour sur investissement tant elle est politique.

Coincés sur la terre ?

Quelle est la prochaine étape ? Les candidats sont connus : la planète rouge et autres planètes du système solaire, les astéroïdes. Ces derniers nous éclairent sur l’origine de la vie (on se souvient de la sonde Philae qui avait senti des acides aminés, briques essentielle de toute vie complexe, dans les gaz émanant de la comète 67P/Churuymov-Gerasimenko). Cependant, personne n’a encore posé les bottes sur Mars. Le planétologue Charles Frankel met ce manque d’ambition sur le compte d’un excès de prudence.

Space shuttle Columbia (NASA/RetroSpaceImages.com)

D’une part, il ne s’agirait plus de battre un concurrent sur le terrain politique, ensuite, la notion de risque aurait fondamentalement changé. La mort d’un astronaute peut aujourd’hui signer l’arrêt de mort d’un projet d’envergure. Nous ne sommes plus au temps de Kennedy où, entre l’annonce du président et le voyage sur la lune, quelques années suffirent. Pour autant, presque toutes les organisations spatiales ont tenté d’aller sur Mars. L’ESA (la NASA européenne) y a envoyé deux missions et depuis 1960, on en compte 52, dont 28 échecs. La difficulté de l’entreprise reste un frein non négligeable, si tant est qu’on puisse avant tout justifier de son intérêt.

Marcello Coradini revient alors sur les grands programmes qui auraient « pris la place » (et les budgets) d’une véritable épopée sur la planète rouge. De la navette spatiale Challenger qui explosa 73 secondes après le décollage en 1986, discréditant fortement le travail de la NASA, aux stations orbitales comme MIR (qui gît désormais dans l’océan Pacifique, après 15 années de bons et loyaux services) ou encore la station spatiale internationale (ISS) dont les activités devraient s’arrêter en 2024. D’immenses progrès ont été faits mais sans êtres à la hauteur de l’émulation des cinquante dernières années. Par ailleurs, ces stations souffrent de nombreuses critiques : alors que les avancées scientifiques qui en découlent servent souvent d’arguments pour justifier leurs budgets colossaux, Marcello Coradini rappelle que de nombreuses communautés scientifiques ont obtenu de bien meilleurs résultats avec des investissements bien inférieurs (le CERN dans le domaine de la physique des particules, l’ESO dans le domaine de l’astronomie de la Terre, LIGO pour les ondes gravitationnelles). Chaque saut de cosmonaute vers l’ISS n’en demeure pas moins impressionnant, à l’heure où l’on fait même des bande-dessinées (tout à fait excellentes) relatant l’histoire de nos héros nationaux.

Vers l’infini, et au-delà ?

Nous le disions en début d’article, Conquête spatiale, Eldorado du 21e siècle et nouveau Far West est avant tout un plaidoyer pour la reconquête spatiale. L’auteur regrette le manque de mobilisation autour de grands projets et souligne plusieurs absurdités : la NASA met en place un lanceur très puissant, le SLS (Space Launch System), avec une capsule habitée (Orion) sans vraiment qu’on sache à quoi il sera destiné (enfin, aux dernières nouvelles une mission sur Mars pourrait être possible en 2035, mais cela reste de l’ordre de l’hypothèse). Du côté des russes, l’ambition spatiale est là mais les budgets ne suivraint pas. Peut-être faudrait-il miser sur la Chine qui semble décidée à envoyer des missions habitées sur la lune (« avant 2040 »). En bref, le grand mérite de l’ouvrage est de montrer que la volonté politique compte au moins autant – si ce n’est plus – que l’état des sciences et des techniques. La montée d’acteurs privées comme SpaceX, menée par l’entrepreneur Elon Musk demeure pour l’auteur une alternative possible pour financer de grands programmes, ce qui ne va pas sans poser un certain nombre de questions. En effet, l’idée géniale du moment consiste à « faire de l’espace un nouvel espace commercial » (pour rappel, on ne compte pour le moment que 7 touristes spatiaux, avec un ticket 20 à 30 millions de dollars, entraînement compris), nous sommes très loin d’un tourisme de masse (et ce même si les coûts baissaient vite et substantiellement). Par ailleurs, le coût écologique demeure mal étudié, les fusées ne volent pas au colza.

En tout état de cause, le cadre légal évolue, les lancements privés sont totalement autorisés depuis 2015 avec le Space Act (Spurring Private Aerospace Competitiveness and Entrepreneurship Act). En Europe le programme arianespace (entreprise responsable de la conception et du lancement des lanceurs Ariane), rassemble des acteurs publics autant que privés. On se rappelle également du premier lancement non institutionnel « en mesure d’atterrir sur Mars », le Falcon Heavy (SpaceX), le 6 février 2018 à Cap Canaveral. Le lanceur d’Elon Musk est aujourd’hui le plus puissant du marché, et il est réutilisable (d’où ces impressionnantes vidéos d’atterrissages synchronisés). On n’oubliera pas non plus la voiture Tesla à son bord et désormais dans le vide sidéral pour l’éternité, une parfaite préfiguration de la dimension commerciale que pourrait bien adopter l’espace. Notons également le projet Big « Fucking Rocket » (BFR), soit « Pu**** de grosse fusée » d’Elon Musk, doux nom pour un mastodonte censé mener les hommes sur la lune ou bien sur Mars (et ce, dès 2024, ce qui reste très, très optimiste). Ce projet soulève de nombreuses critiques recensées sur le site Pourquoi Elon Musk ne doit pas envoyer l’Homme sur Mars de Thomas Jestin (@thomasjestin), pour qui une possible contamination de la planète rouge par les humains annihilerait de fait tout espoir d’y trouver de la vie…

Toujours reste-t-il que les options pour aller sur Mars sont nombreuses. On se demande par exemple si une mission partant de la terre vaudrait mieux qu’une mission lancée depuis la lune (qui demanderait à ce qu’on y installe des bases). L’autre option consistant à préparer le lancement depuis l’orbite terrestre. On parle également d’aller ponctionner des ressources minérales sur des astéroïdes, ce que l’agence spatiale japonaise a commencé à faire grâce à sa mission Hayabusa (il est également question de rapatrier des astéroïdes dans l’orbite lunaire en les « tractant » avec des fusées). Enfin, une nouvelle ruée vers la lune est aussi envisagée car celle-ci pourrait être riche en hélium 3 (utilisable dans des centrales nucléaires et « propre » car reposant sur la fusion d’éléments et non sur leur scission), Marcello Coradini n’hésite d’ailleurs pas à déclarer : « Je suis enclin à penser que si un jour le genre humain devait affronter un problème grave de pénurie d’énergie, je préférerais détruire l’environnement lunaire plutôt que laisser sombrer notre planète dans un moyen-âge énergétique. »

Ecologie, puissance et privatisation du ciel

L’espace nous met face à de nombreux dilemmes car il est à la fois promesse d’extension de connaissance et point de fuite de la démesure humaine. Les rêves de Marcello Coradini, comme ceux d’Elon Musk ont la double caractéristique de réveiller une flamme d’aventuriers tout en générant parfois la croyance en un monde infini et accessible. Le simple espoir de croire qu’un jour des armées de robots pourront explorer la surface d’objets volants lointains pour en extraire des ressources n’est-il pas démobilisateur pour les combats d’aujourd’hui contre le dérèglement climatique (et serait-ce vraiment intéressant du point de vue du taux de retour énergétique,  c’est-à-dire l’énergie utilisable acquise rapportée à la quantité d’énergie dépensée pour obtenir cette énergie) ? Autre question : est-il sain d’opposer les deux, comme si l’exploration spatiale excluait de fait une nécessaire sobriété sur « notre bonne vieille terre » ? Probablement pas (de mon point de vue, les critiques de la conquête spatiale qui s’arrêtent à cette opposition ne font pas mieux que celles qui s’insurgent « contre les dépenses en publicité » sans comprendre qu’elles ne font que gratter la surface du problème. Et je suis fondamentalement pour la réduction des espaces publicitaires).

Bon an mal an, Coradini nous exhorte à retourner sur la lune, puis mars, puis sur les astéroïdes, afin de faire honneur à notre « nature » d’explorateurs, il écrit : « Les robots et les humains, la technologie et l’imagination sont les recettes nécessaires pour rouvrir les horizons d’une humanité trop occupée à regarder l’écran d’un ordinateur ou d’un smartphone. » De la même manière, peut-on opposer ce soi-disant obscurantisme numérique (ici trop rapidement analysé) à la conquête de l’espace ? Est-ce d’un rêve dont l’humanité a besoin, ou tout simplement de consommer moins de ressources ici et maintenant ?

Ces questions, comme celle de la progressive privatisation de l’espace seront clés dans l’avenir. Si le tourisme spatial devient (un peu plus) massif et sert de prétexte à une vaste conquête allant sans cesse vers la recherche de plus de ressources, il y a fort à parier que nous nous retrouvions dans un scénario dans lequel « des compagnies géantes exploitent l’espace intersidéral, à la manière de nouvelles Compagnies des Indes, dépassant en puissance les États. » nous dit Lionel Morel sur son blog. Et encore faudrait-il que les bénéfices de cette nouvelle industrie soient réellement alloués à cet objectif (qu’on le trouve louable ou non). C’est aussi toute une réflexion sur l’accessibilité de l’infini qui s’ouvre, avec en première analyse un simple fait : nous en sommes très, très, très loin (et nous en serons probablement toujours très loin). S’il faut concéder à Coradini que toute entreprise spatiale demande une dose importante de marketing, cela ne peut pas être le seul ingrédient, les budgets astronomiques parfois gaspillés dans l’espace en témoignent. Si l’on peut affirmer que l’extension des connaissances (et des « bonnes explications » comme l’explique David Deutsch) est plus que souhaitable pour l’espèce humaine (et pour répondre aux questions derrières toutes les questions : d’où vient-on ? où va-t-on ? etc.) il reste néanmoins nécessaire de se demander à quels impératifs nous soumettons cette quête, pour que science ne devienne pas scientisme, et pour que l’exploration ne devienne pas un simple évitement du présent.

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