Dans le fantasme économique du « startupisme »

Antoine Gouritin (@agouritin), journaliste et animateur du podcast « Disruption Protestante » publie chez Fyp « Le startupisme », un ouvrage clair et concis qui éclaire méthodiquement les caractéristiques de la startup-nation. Son enquête démontre que le « fantasme technologique et économique » incarné par l’ère Macron puise ses racines dans le tournant idéologique libéral des années 1980, et s’exprime aujourd’hui à travers un langage vide, des modes de financement toxiques et une foi aveugle en l’innovation technologique.

Le 26 septembre, j’aurai le plaisir d’animer une table ronde avec Antoine Gouritin et Abeline Majorel, Responsable des actions mutualisées d’incubation au sein de l’Institut Mines-Télécom. Un échange qui s’annonce à la fois érudit et rigolo. Pour vous inscrire, >>> c’est par là <<<

« Startup Nation », la formule employée par Emmanuel Macron en juin 2017, avait fait couler beaucoup d’encre. Qu’on la moque ou qu’on la récuse, force est de constater qu’elle divise. Schématiquement, les uns vantent sa vision positive et dynamique d’une économie dans laquelle chacun peut désormais réussir à condition de s’en donner les moyens, les autres y lisent le discours béat d’une petite élite parisienne déconnectée du réel et ne jurant que par le digital, l’innovation, la disruption. Pour Gouritin, la « startup nation » puise ses racines dans ce que le chercheur Evgeny Morozov désigne comme le « solutionnisme technologique », une façon d’envisager les problèmes de sociétés comme de simples questions techniques, leur ôtant au passage leur dimension politique.

Première caractéristique de la startup nation : son jargon. Le terme startup déjà : galvaudé, incompris, désignant plus souvent une simple PME qu’autre chose, avant tout pour plaire aux investisseurs. Puis la ribambelle d’autres termes en vogue, bien souvent creux : « Transformation digitale »; « journée de la femme digitale » sont pour l’auteur des « fictions entretenues pour créer une zone de confort artificielle ». Rien ne vient prouver que ces termes dessinent un avenir réellement plus inclusif, tel qu’ils le prétendent. On ne compte plus les articles qui demandent à distinguer « digital » de « numérique », ce qui donne lieu à d’absurdes anecdotes. Dans les ateliers Google par exemple, on ne répare pas les ordinateurs car on ne fait « que du digital ». Bref, un langage « bullshit » qui vient vernir une fable bien naïve.

Car derrière le langage, ce sont des idées : le mythe d’un monde où le succès est à portée de main, quand bien même on sait que l’immense majorité de ceux qui réussissent sont issus de classes sociales aisées. Gouritin concède que ces dernières années ont pu donner l’impression d’une meilleure inclusion de couches plus populaires dans cette nouvelle économie, avec l’école 42 par exemple, moins regardante quant aux CV de ses candidats. Il déplore néanmoins que ces projets soient tout juste bons à venir répondre aux besoins pressants du marché. Quant à la qualité des formations, c’est tout un débat, ces soldats du code ne sont pas formés aux sciences humaines, peu sensibibilisés aux dégâts que pourraient générer leurs projets futurs et aux questions éthiques que la technologie pose aujourd’hui. Un constat que faisait déjà Guillaume Sire en 2016, dans une lettre à Xavier Niel (« Ecole 42 : apprenez leur aussi à penser »).

Or ces dégâts sont aujourd’hui avérés, et demanderaient à ce que les développeurs se posent un instant sur leurs créations. Les exemples sont nombreux : le GPS Waze par exemple, qui modifie les trajets routiers et inonde de voitures des quartiers paisibles. La plateforme AirBnb, dont les impacts sur les loyers chassent les couches populaires des centres villes, ou encore Uber, qui a augmenté le trafic routier à San Francisco. Pour Gouritin, ces innovations brutales s’inscrivent dans le tournant néolibéral des années 1980. On postule que le monde est fait d’initiatives individuelles et que l’entreprise est la forme ultime d’organisation de la société. Destruction créatrice et darwinisme social viennent parachever ce grand projet antisocial et indiscuté. La puissance publique, elle, reste coi devant la rapidité des changements et perd peu à peu du terrain face à la logique marchande. Nombreuses sources et chiffres à l’appui, l’auteur rappelle que les défenseurs de cette vision du monde ont largement contribué aux financements de campagne d’Emmanuel Macron, ce qui explique en partie l’introduction progressive et décomplexée des « big tech » dans la vie publique.

Les formes du débat en ont elles aussi souffert. A l’heure même où nous devrions délibérer sereinement, les discours se sont polarisés. La pensée doit tenir dans une conférence Ted, un format descendant au cours duquel on ne discute pas. Comme sur les réseaux sociaux, la forme l’emporte sur le fond. Il faudrait désormais une pensée « actionnable », « inspirante » et de préférence positive. Antoine Gouritin n’a pas de mots assez durs pour critiquer la nouvelle vague du « bonheur en entreprise » et du torrent de phrases creuses qui s’y déversent : « je ne savais pas que c’était impossible alors je l’ai fait » ou le désormais célèbre « tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Un langage soutenu et promu par des gourous : David Laroche (« spécialiste de la performance et du bien-être), Oussama Amar (business angel – dont les démêlées avec la justice ont défrayé la chronique), ou Pauline Grisoni avec son podcast sur « l’art d’échouer ». Ceux-là et d’autres, donnent « l’impression d’assister à la performance d’un humoriste qui aurait plagié les routines d’un collègue américain, comme dans le milieu du stand-up », écrit l’auteur. Rien que pour ces passages savoureux, alimentés de citations toutes plus ubuesques les unes que les autres, l’ouvrage est à lire.

D’ailleurs, on pourrait avancer que le journaliste ne fait ici que régler des comptes, mais la réalité est un peu plus subtile. Une bonne partie de l’ouvrage documente les scandales qui ont ébranlé la Silicon Valley ces dernières années. Facebook et Google au premier plan bien sûr, mais aussi des histoires plus rocambolesques, comme celle de la Startup Theranos, avec à sa tête la jeune Elizabeth Holmes et un pitch pour le moins séducteur : mettre à portée de toutes les bourses les tests sanguins. Valorisée neuf milliards de dollars, l’entreprise s’est effondrée après que l’on ait réalisé que sa technologie révolutionnaire reposait sur une série de mensonges. Le journaliste John Carreyrou avait raconté la dégringolade de la Tycoon dans « Bad blood » (dont Antoine avait déjà discuté ici-même). Cette histoire, une parmi d’autres, tient au modèle même de financement des startups, contraintes à survaloriser leurs savoir-faire pour lever des fonds ou honorer leurs investisseurs. Cependant, nombre d’entre elles ne sont pas rentables (à commencer par les plus grandes comme Uber, Deliveroo) ou reposent sur des financements publics, surtout en France où Pôle Emploi permet grâce au dispositif ACCRE (nouvellement ARE) de financer les premiers mois d’activité de jeunes entreprises. Du côté de la BPI, le caractère toxique de ces modèles financiers ne serait pas encore correctement perçu : à trop valoriser la croissance des jeunes pousses, on en oublierait le fond (avoir un bon produit) et on produirait plus d’échecs en gérant mal les changements d’échelle. Ceux qui en paient les frais sont souvent de jeunes entrepreneurs à qui on a promis qu’ils changeraient le monde. Gouritin expose en fin d’ouvrage les contre modèles, associatifs ou dirigés vers l’économie sociale et solidaires, qui pourraient s’opposer à cette logique financière. Il reste difficile, sinon impossible, de les développer à l’intérieur de ce paradigme d’hypercroissance.

Antoine Gouritin signe ici un livre simple et pédagogique, une bonne entrée en matière pour qui souhaite s’intéresser aux questions technologiques à travers l’actualité. S’il fallait en dresser quelques limites, j’ai parfois peiné à saisir l’équilibre entre la « chasse au bullshit » et la critique économique qui à elle seule, mériterait des réponses plus tranchées. Paradoxalement, le journaliste n’hésite pas à nommer, citer, dénoncer des personnalités controversées et symptomatiques de la startup nation, mais semble retenir ses coups au moment d’en tirer des conclusions plus radicales sur l’état du monde et les structures à abattre ou promouvoir pour sortir de ce marasme techno-illuminé. Avantage : cette tempérance aura sans doute le mérite d’accompagner pragmatiquement le lecteur indécis vers d’autres questions et ouvrages qui permettront de poursuivre la discussion.

A commander les yeux fermés chez FYP.

Disclaimer : je connais personnellement Antoine Gouritin, qui est également contributeur régulier sur ce site.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *