La « gig-economy » est-elle condamnée à être antisociale ?

J’assistais cette semaine à un meet-up organisé par la petite équipe de Tête à Tech, autour de la « Gig economy », qui désigne notamment le recours à des travailleurs précaires pour réaliser à la demande des tâches variées. Un phénomène rendu possible par la numérisation d’une partie importante de l’activité économique. Les intervenants, Touhfat Mouhtare et Jérôme Pimot abordaient successivement les « travailleurs du clic » et la situation des livreurs à vélo via des applications type Foodora. Deux jobs aux formes plutôt nouvelles qui génèrent de nombreuses controverses.

« Les vrais leaders de l’IA ne sont pas aux Etats-Unis, mais à Madagascar »

Touhfat Mouhtare, (@TouhfatM) est chercheuse junior à Télécom ParisTech et a participé à l’écriture du rapport sur le micro-travail publié par Diplab. Ce document plonge dans le quotidien des micro-travailleurs, véritables tâcherons du XXIe siècle aux activités multiples. Touhfat Mouhtare s’est présentée en expliquant qu’elle avait pendant longtemps cultivé une dissonance entre son travail de rédactrice pour des revues IT et les ressors de cette économie sur laquelle elle posait un regard critique. Et pour cause, son exposé en a montré l’envers du décor. Les micros travailleurs sont par définition la partie invisible, immergée, de l’iceberg du numérique. Alors que le phénomène est étudié dans de nombreux pays, de l’Angleterre à l’Inde, en passant par le continent africain, la France cumulait un certain retard que l’équipe des sociologues Paola Tubaro et Antonio Casilli a maintenant comblé, même s’il reste du travail.

Les micros-travailleurs commencent à être connus. Leurs activités le sont moins, tant elles sont variées. On parle de gens dont la fonction est d’anonymiser des CV, de flouter des photos, de catégoriser des noms et des visages, de vérifier des données de facturation, etc. Ce sont aussi ces personnes qui taguent les photos destinées à améliorer les intelligences artificielles (reconnaissance faciale), qui interprètent ou traduisent des fragments audios (reconnaissance vocale), ou qui « nettoient » les réseaux sociaux des contenus inappropriés (dans des conditions très dures). On sait désormais qu’ils s’adonnent à ces activités, payées quelques centimes l’acte, sans aucune protection ni statut. Les micro-travailleurs ne sont ni des free-lances ni des travailleurs « uberisés », ils sont pourtant 260 000 en France, certains très actifs, d’autres moins. Les enquêteurs de Diplab ont recensé 23 plateformes qui permettent de se payer leurs services, rien qu’en France. Du côté des « salaires », on parle de quelques dizaines d’euros par mois, jusqu’à quelques centaines ou milliers, dans de rares cas. La rémunération peut être monétaire ou sous forme de chèques cadeaux à dépenser dans l’entreprise client… dont le nom ne peut être révélé qu’après avoir fait le job. Sur certaines plateformes, il faut atteindre un certain seuil avant de pouvoir retirer sa paie; il est donc en théorie possible de trouver des micro-travailleurs qui auraient travaillé sans jamais être payés.

Touhfat Mouhtare note que l’immense majorité des startups qui prétendent offrir des services fonctionnant grâce à de l’intelligence artificielle ont en fait recours à ces travailleurs précaires. L’entreprise Foule Factory par exemple, est la spécialiste de la découpe du travail en petite tâche, ce qui permet à ses clients de recourir à des travailleurs précaires tout en feignant une réelle automatisation. Mouhtare rappelle ironiquement que les vrais leaders de l’IA ne sont pas aux Etats-Unis, mais à Madagascar. On a même vu des travailleurs se faire passer pour des assistants vocaux en prenant une fois monocorde, dans les cas ou ceux-ci ne fonctionnaient pas.

Jérémy Lezac (@JLezac) de Tête à Tech, et Touhfat Mouhtare (@TouhfatM

Concrètement, les tâches à réaliser peuvent être ludique, voire gamifiées : on peut micro-travailler dans son lit, dans le métro, sans vraiment avoir l’impression de travailler. C’est en quelque sorte une manière de « tuer son temps libre ». Mouhtare relate par exemple l’existence de plates formes du type Second Life où l’objectif est de reconnaître des visages ou des noms à consonances africaines, une tâche qui a soulevé de nombreux questionnements éthiques de la part des travailleurs. Au moins autant que ces jobs qui consistent à écouter jusqu’à 170 extraits audios dans un même journée afin de nourrir les assistants vocaux Alexa ou Cortana. Ce qui ressort, c’est que les micro-travailleurs ont des situations très variées. Certains sont cadres supérieurs, d’autres chômeurs et bien sûr, on y retrouve de nombreuses femmes (56% au total) aux situations particulières (recherche d’emploi due à une mobilité, besoin de rester à la maison pour garder un enfant, etc.). Avec le micro-travail, nous sommes passés de la double journée (travail + enfants et tâches ménagères) à la triple journée.

Les micro-travailleurs se rassemblent sur deux types de plateformes. Les premières, dites bifaces, permettent une mise en relation directe entre le prestataire et l’entreprise cliente. Les autres fonctionnent par couches successives où les interlocuteurs se perdent, de sorte qu’il est difficile de savoir qui est le commanditaire final. En résumé : les travailleurs ne savent pas pour qui ils travaillent. Au demeurant, tout est fait pour qu’ils restent cachés : les plateformes ont besoin d’une force de travail isolée, ne communiquant pas et suffisamment nombreuse pour répondre en permanence aux besoins des clients. L’isolement créé par ces jobs est avéré, plus particulièrement pour les personnes qui n’ont d’autres choix que d’accéder à ce type d’emploi, comme certaines personnes en situation de handicap. Pour ceux qui comptent sur cette activité pour assurer leurs revenus principaux, la perte de sens est totale. Pourtant, la rédactrice rappelle que cela n’empêche pas les mouvements de syndicalisation en ligne, notamment à travers des forums, même s’ils peinent à se structurer.

Pratiques antisociales des plateformes de livraison : « c’est l’antithèse du droit du travail ».

C’est Jérôme Pimot, ex-livreur à vélo et activiste qui intervenait dans une seconde partie. Jérôme intervient souvent dans les médias (lire son blog sur Mediapart) afin d’informer le grand public sur la situation des livreurs et les pratiques des plateformes qui les font travailler. Il explique avoir compris la nature antisociale de ce travail en le faisant et en récoltant une multitude de témoignages. Il dénonce ce qui est pour lui un salariat déguisé rendu possible par l’essor des outils numériques. Pour lui, on compte schématiquement trois générations de livreurs. La première apparaît en 2016 avec Take it easy (une entreprise qui a coulé en 2016). Ce sont des étudiants, intermittents du spectacle, quelques chômeurs. En 2017 arrive Uber Eats, qui suivra la même stratégie que pour les VTC en allant chercher les livreurs dans les quartiers populaires, des gens « corvéables à merci » selon l’ex-livreur. Enfin, en 2018, alors que le nombre de livreurs explose et rend difficile de prétendre à un chiffre d’affaires décent, on voit des livreurs sous-louer leur compte à des migrants contre des commissions atteignant parfois 70% de la rémunération.

Cela s’explique facilement : il suffit d’un vélo et d’un Smartphone pour entrer sur ce marché. Pour Pimot, ce type de marchandage paraît sortir de Germinal. Résultat : le modèle a généré des situations particulièrement dangereuses pour les travailleurs. On a vu par exemple des livreurs perdus sur le périphérique parisien car ils suivaient leur GPS qui dans le cas d’Uber Eat, est le même pour les cyclistes que pour les taxis. Structurellement, les plates-formes poussent à aller vite. Les livreurs n’étant payés que lorsqu’ils livrent (et pas quand ils attendent une commande), ils doivent « rattraper le temps perdu en cramant les feux rouges », explique l’activiste qui recense sur son compte Twitter les nombreux morts à vélo, en France et ailleurs.

Awa Ndiaye (@AwaNdiaye) de Tête à Tech, et Jérôme Pimot (@Eldjai)

Récemment, un reportage sur le site Le Média enquêtait sur la situation de ces travailleurs qui demeurent, à l’instar des micro-travailleurs, loin de notre regard. L’enquête montre également que certaines données des livreurs sont récupérées alors même que ceux-ci ne sont pas en service : « ce n’est pas une pointeuse, c’est une surveillance au quart de seconde », assure Pimot. Autre fait important : les données récupérées permettent aussi de connaître parfaitement les goûts des clients, les heures et les lieux les plus propices pour manger un plat en particulier. Les plateformes savent déjà quoi produire et quand pour répondre à leur clientèle, elles siphonnent la valeur des restaurants dont elles convoitent la place, et commencent même à ouvrir leurs propres « restaurants ». Dans une récente tribune au journal Le Monde, Christian Regouby, délégué général du Collège culinaire de France, s’en prenait à la nouvelle formule « Line » d’Uber, qui permet désormais de manger dans un restaurant sans avoir affaire à un livreur : « Derrière le mot restaurant, il doit y avoir des hommes et des femmes de métier qui développent un savoir-faire et un savoir-être artisanal de qualité. Il est l’espace d’un lien qui unit en étroite interaction le producteur, le cuisinier, le serveur et le client convive. »

Pour Jérôme Pimot, ce modèle ne tient que parce qu’il recourt à des travailleurs désocialisés. D’une certaine manière, le migrant à vélo est presque aussi invisible que le micro-travailleur. On ne s’inquiète pas de savoir qu’il pédale 50 heures par semaine pour pas grand chose, qu’il pleuve ou qu’il neige : « L’uberisation, c’est n’importe quoi, n’importe comment, n’importe qui et n’importe où » résume l’activiste. Une autre caractéristique du modèle est la déresponsabilisation. Quand Franck Page, 18 ans, est décédé percuté par un camion le 17 janvier dernier, Uber déclare qu’il s’agit d’un accident de la route. Pimot explique qu’il y a vingt ans, le jeune homme aurait travaillé dans une PME qui aurait dû rendre des comptes. Or quand des plateformes aussi peu regardantes des conditions de travail de leurs « collaborateurs », qui sont entre 12 et 15 000, une question sociétale se pose.

Comment réagissent les pouvoirs publics ? C’est là toute l’ambiguïté du système. Alors que la cour de cassation requalifie des livreurs en salariés, le gouvernement fait voter une la loi sur la mobilité (LOM) qui stipule que chaque livreur devra désormais aller en justice seul pour défendre son cas. Le raison est simple : les plates-formes « embauchent » et permettent de faire baisser les chiffres du chômage. Au même moment, des livreurs expliquent travailler jusqu’à 110 heures la semaine pour 1000 euros – un rythme qui les met objectivement en danger. Deliveroo fait de cette liberté un argument de recrutement. La plateforme assurait qu’un livreur pouvait gagner jusqu’à 14 euros de l’heure, un montant bien supérieur au SMIC. Jérôme Pimot rappelle de son côté que quand on pédale toute la journée, il faut aussi beaucoup manger, ce qui coûte cher. Par ailleurs, les livreurs sont désormais assignés à des shifts horaires plus ou moins avantageux. Le shift de 11h permet d’accéder à des commandes faciles et qui rapportent, ceux qui passent à 15h récoltent les miettes, ceux qui passent à 17h n’ont droit qu’au fond du panier. Les syndicalistes en herbe se font souvent placardiser à 17h. Pimot précise : « la hantise à mon époque c’était de se faire déconnecter. Aujourd’hui, c’est d’être à 17h. Le mec qui travaille à 11h c’est l’élite. » Pour faire partie de l’élite, il est fortement conseiller de ne jamais être en retard ou de travailler le week-end, la boucle est bouclée. Et pourtant, les plates-formes ne gagnent toujours pas d’argent, elles vivent sur des levées de fond en espérant devenir assez grosses pour ne pas disparaître.

Pour cette raison, la « subordination algorithmique » n’est pas prête de s’arrêter. Les plateformes convoitent toutes la position de leader afin d’assurer leur avenir dans cette économie où « le gagnant rafle tout ». Du côté de Deliveroo, on cherche à augmenter le radius de chalandise, notamment parce que les hyper-centres sont saturés par la concurrence et comprennent parfois les implications sociales du modèle. Or, comme le vélo ne suffit plus pour livrer en 20 minutes à six ou sept kilomètres, la plateforme privilégie le scooter. Pour l’entreprise, c’est là une décision rationnelle, prise avec le concourt de son algorithme « Franck ». Une justification bien étrange qui interroge les ambitions écologiques de la firme qui se targuait il y a quelques années de privilégier le vélo en vantant la décarbonation de l’économie.

Seul espoir peut-être, l’essor de mouvements sociaux. Alors que les plateformes paraissent tout faire pour éviter les regroupements de travailleurs et les phénomènes de syndicalisation, ceux-là semblent être inévitables. En France, en Espagne, en Chine[1], des livreurs se battent, des contrats sont requalifiés. A cela s’ajoutent les nombreux témoignages de livreurs, comme celui de Jules qui a défrayé la chronique en mai dernier en racontant son recrutement et ses quelques jours de travail chez Frichti. Un texte qui n’est pas sans rappeler la situation des livreurs Amazon dont les témoignages sont presque devenus des marronniers dans la presse. Il faut aussi compter sur l’apparition de coopératives de livreus, comme Coopcycle, qui a développé une application dont les règles sont décidées selon des règles plus transparentes et démocratiques. A Lille, Bordeaux et Montpellier, cette initiative se développe. A Lyon, la coopérative Traboulotte propose une livraison associative.

« It’s complicated »

Peut-on rendre la « gig-economy » plus sociale ? It’s complicated. En l’état, il y a fort à parier que si le micro-travail et la livraison à la demande étaient réellement sociaux, ils n’auraient probablement pas la même forme qu’aujourd’hui, et appartiendraient plus au coopérativisme qu’à la « Gig economy ». Outre les mouvements sociaux et différentes alternatives présentées ici, les échanges ont tourné autour d’autres questions de fond, comme les mécanismes de fixation des prix ou la quête de plus en plus prégnante d’instantanéité. En effet, commander un coursier pour se faire livrer urgemment quelque chose, par exemple dans une entreprise, coûte facilement quelques dizaines d’euros. Pourquoi un livreur à vélo devrait livrer pour 3 ou 5 euros ? De toute évidence, le client ne paie pas le « vrai prix » de la course mais bénéficie plutôt du manque total de responsabilité sociétale qui sous-tend le modèle. Quant à la vitesse, c’est plus globalement une question culturelle. A quel moment les clients plébiscitent réellement plus de rapidité ? S’agit-il d’un réel besoin qui nous est chevillé au corps, ou un artifice créé de toutes pièces par certaines entreprises du numérique ? Récemment, Amazon étoffait sa flotte d’avion pour assurer des livraisons plus rapides, au moment même où nous devrions réduire le trafic aérien. Clairement, en dehors de certains cas particuliers (urgences médicales) il y a de nombreux services dont on pourrait se passer. Bref, la gig-economy n’a pas fini d’interroger nos modes de vie et nos façons de faire évoluer la technologie, avec ou sans les travailleurs.

[1] Où les foyers de contestation sont nombreux, assure Jérôme Pimot. Je cherche une source pour objectiver cela de mon côté.

Irénée Régnauld (@maisouvaleweb)

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