L’homme et le robot au travail, quelle relation inventer ? [table ronde]

Robot automatisation travail désintermédiation

Le cinéma nous a habitués aux fictions robotiques et autres contre-utopies pleines de machines diaboliques. De Terminator à I Robot, en passant par les incontournables 2001 l’Odyssée de l’espace ou encore Matrix, l’imaginaire collectif est pourtant bien loin de ce qui est à l’oeuvre avec le nouvel essor des machines intelligentes.

La différence entre ces fictions et notre réalité ? L’objet de la convoitise robotique. Non, nos amies les machines ne veulent pas (encore) nous réduire en esclavage, elles lorgnent sur des choses bien plus stratégiques, l’efficacité et la production, en un mot : le travail. Le sujet produit tellement d’angoisse que la BBC a créé un site Internet capable de vous communiquer votre degré de « remplaçabilité » par un robot.

Comme si les frémissements métalliques ne suffisaient pas, une récente étude du cabinet Roland Berger prévoyait que jusqu’à 47% de nos jobs pourraient être préemptés par des machines sous peu… De quoi faire tressaillir un ministre de l’économie, à cheval entre les chiffres du chômage et son cheptel de start-ups high-tech, qui va tuer qui ?

Un mardi soir pour faire le tour de la question

C’est dans ce contexte hautement tourmenté et subtilement prospectif que le Collège des Bernardins organisait mardi une table ronde sur le thème « L’homme et le robot au travail, quelle relation inventer ? ». Le sujet traité ici à maintes reprises [voire Travail et automatisation, pourquoi faut-il être néguentropique ?] fait à présent référence dans les soirées parisiennes. Que s’est-il donc dit ce mardi au Collège des Bernardins ? Réponse dans ce billet.

L’HOMME ET LE ROBOT AU TRAVAIL : QUELLE RELATION INVENTER ? Conférence du Mardi 06 Octobre 2015 au Collège des Bernardins

Tour de table

Derrière les micros, un panel de professionnels et chercheurs savamment orchestré pour alterner sciences dures et sciences molles :

Jean-Baptiste de Foucauld, coordinateur du Pacte civique, auteur de L’abondance frugale. Pour une nouvelle solidarité. (Ed. Odile Jacob, 2010)
Michel Lallement, Professeur de sociologie au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), membre du Lise-CNRS, auteur de L’Age du faire. Hacking, travail, anarchie (Seuil, janvier 2015)
Jacques-François Marchandise, directeur de la Recherche et de la Prospective de la FING, co-directeur de la Chaire des Bernardins
Catherine Simon, Présidente d’Innorobo

Mythe et légendes du robot : entre libération et asservissement

C’était en 1961 et Moulinex déclarait à coup de grands panneaux publicitaires « Moulinex libère la femme ». Les robots-cuisines, à l’instar des machines à laver, peuvent en effet se targuer d’avoir fait gagner plusieurs heures aux ménages d’après-guerre. Ces petites (r)évolutions ont remodelé le paysage sociétal en ouvrant le marché du travail aux femmes.

Moulinex libère la femme

En 2015, l’histoire a changé, les trente glorieuses sont loin et le marché de l’emploi se rétracte à tel point que la robotisation devient un véritable sujet de politique économique. Entre cobotique (coopération entre la machine et l’homme) et robolution (le néologisme parle pour lui-même), les robots suscitent espoir et appréhension.

Pour Catherine Simon, présidente de la société Innorobo, il faut éviter de verser dans la paranoïa, il faudrait selon elle « s’affranchir de nos fantasmes » et adopter « une approche humaine des technologies, elles sont là pour nous aider ». Ce faisant, elles remodèlent notre rapport au travail et créent des frictions qui, pour Michel Lallement, professeur de sociologie au CNAM, cristallisent des questions déjà posées par Karl Marx en son temps : « la théorie des crises part du principe que la machine va remplacer l’homme ».

A peine le sujet effleuré et ce sont les grandes et intemporelles questions de société qui refont surface. Les robots ont au moins le mérite de dépoussiérer une forme de débat politique. Mais que sont-ils au juste ? Et d’où viennent ces peurs qui nous paralysent ?

Robotique et emploi, vers un grand remplacement ?

Pour commencer, il ne faut pas confondre robots et automates. De Deep Blue, l’ordinateur inégalé aux échecs à l’automate standard dans une chaîne de production, le champ des possibles est vaste quand on parle machines. Si la capacité de calcul de nos smartphone dépasse la nôtre depuis bien longtemps, ils ne rentrent pas dans la stricte définition du robot que donne Catherine Simon : 1) des capteurs pour collecter des données, 2) un processeur pour les analyser 3) des actionneurs qui permettent une action sur le monde physique.

C’est ce troisième point qui suscite de nombreuses angoisses. Selon Jacques-François Marchandise, co-directeur de la Chaire des Bernardins, les robots inquiètent lorsqu’ils nous ressemblent et s’avèrent plus efficaces que nous dans la réalisation de certaines tâches. Il ajoute que « notre relation aux machines devient problématique quand elle est soumission ». Or les robots se substituent déjà à l’homme dans les jobs de caissières ou hôtesses de compagnies aériennes. Faut-il y voir l’opportunité de concentrer cette main d’œuvre désaffectée sur des activités proprement humaines (conseil, accompagnement) ? Voire sur des activités artistiques, culturelles ou ludiques ?

Serge Gainsbourg aurait-il pu chanter
Le poinçonneur des Lilas à l’ère du tout robotique ?

En somme, il faudra se demander si nous irons travailler pendant que nos robots s’occuperont des personnes âgées, ou bien l’inverse. C’est la définition même du travail et le sens qu’on lui donne qui vole en éclat au contact de la robotique. Jean-Baptiste de Foucauld, coordinateur du Pacte Civique, ne manque pas de rappeler que le travail est ce qui « sert aux autres et à la société », ce qui n’est pas sans rappeler le philosophe Bernard Stiegler déclarant que « le travail, c’est ce qu’on fait pour aller bien ». Par définition on pourra considérer que peu d’entre nous ont un emploi qui correspond à un travail. Ainsi, pour réussir la robolution, il faudrait avant tout repenser les rapports de force entre capital et travail et redéfinir les rôles et contours de l’actionnariat, de la consommation et de la fiscalité. Sans quoi nous risquerions de nous retrouver dans une société sans travail et sans emploi.

La robotique soulève la question du temps

En 1996, l’essayiste américain Jeremy Rifkin prédisait déjà la fin du travail. Pointant les limites du capitalisme dans ses ouvrages successifs, ses études ont aujourd’hui un impact sans précédent dans la création d’une nouvelle économie dite collaborative et solidaire. Et pourtant, le travail n’a pas encore disparu. Notre société l’a même érigé en valeur absolue, a tel point que réussir en travaillant est le leitmotiv qui bat en brèche l’ancienne croyance selon laquelle réussir, c’est réussir à ne pas travailler.

« Dans un monde sans Dieu, le travail permet la reconnaissance, l’accès à une forme de pouvoir et à une nouvelle spiritualité »

Pour Jean-Baptiste de Foucauld, le déclin relatif de la religion explique ce nouvel affect pour le travail, « dans un monde sans Dieu, le travail permet la reconnaissance, l’accès à une forme de pouvoir et à une nouvelle spiritualité ». Le sens donné aujourd’hui au travail est immense alors même qu’il était déprécié dans certaines sociétés. Ceci expliquerait pourquoi nous, humains, sommes si averses au changement induit par les machines. En effet, les masses salariales s’étant déplacées du secteur primaire au secteur secondaire, puis au tertiaire, voient l’arrivée des machines dans les services comme un ultime coup de pied vers la sortie. Où allons-nous aller ?

« Il faut nous déconnecter des pulsions immédiates, du marché, de la technique »

C’est dans cette optique que Michel Lallement milite pour une refonte des rapports managériaux et une meilleure prise en compte du rôle social de l’individu dans son intégralité, si « l’homme est malade du temps », alors il faut lui rendre sa position de parent, de membre d’une association, de citoyen, et ne pas le laisser s’enfoncer dans une forme de servitude face au travail. Pour ce faire, il faudra inventer des organisations capables de nous « déconnecter des pulsions immédiates, du marché, de la technique » en inventant de nouveaux cadres légaux car ceux créés pendant les grandes périodes du Fordisme ne seraient plus adaptés.

Si la réappropriation du temps est une question centrale, elle appelle à des formes d’organisation horizontales. En effet, si les robots sont amenés à prendre des fonctions humaines, c’est de leur propriété dont il sera bientôt question. Une machine qui remplace un taxi ou un ouvrier ne paie pas d’impôts ni ne cotise, alors pourquoi ne pourrait-elle pas appartenir à l’humain qu’elle désintermédie ? Peut-on collectiviser la force productive robotique et en tirer une rente ?

Du robot à l’humain, quelles frontières ?

Enfin, la question qui taraude les esprit doit être soulevée. Au fond, la robotique ne fait rien d’autre que poser des questions socio-économiques tout à fait classiques. La différence, c’est qu’un robot n’est pas une machine comme une autre, pour la première fois dans l’histoire, on a commencé à désigner comme intelligent un mécanisme construit par l’homme.

Cependant, nous sommes encore loin de nous remplacer complètement. Les rêves d’immortalité de la Silicon Valley n’auront été pour les intervenants du Collège des Bernardins que des fantasmes lointains. En effet, notre capacité à concevoir ce qui n’existe pas (appelons ça imagination ou créativité) n’est pas imitable. Ce qui fait notre singularité proprement humaine serait un horizon qu’aucune machine ne saurait dépasser. L’humain est unique, et le robot est produit à la chaîne, donc il n’est pas humain. S’il faut faire avec ce rassurant syllogisme pour le moment, c’est sans compter sur les améliorations rapides du secteur. Déjà, des robots écrivent à la place des journalistes et peignent des toiles de maîtres, même si l’expérience qu’ils font de ces tâches est encore inexistante, l’avenir de l’intelligence artificielle semble relever de la science autant que de la foi.

Quand la machine imite l'artiste grâce au deep learning

Quand la machine imite l’artiste grâce au Deep Learning 

 

En guise de conclusion, autorisons-nous encore un peu de rêve et gardons à l’esprit que la technologie, c’est ce qu’on en fait. Il ne revient qu’à nous de l’utiliser non pas pour déshumaniser notre monde mais bien pour exprimer notre humanité, ce qui relève avant tout de choix politiques.

N’oubliez pas non plus de méditer sur le fait que si votre travail peut-être réalisé par un robot, c’est que vous faites un travail de robot…

1 comment

  1. Article super intéressant!

    Dans le monde de demain, un seul critère va compter c’est notre capacité à trouver des solution à des problèmes de façon créative et intuitive !
    Il faudra complètement révolutionner l’éducation pour permettre aux enfants d’aujourd’hui de trouver leur place dans la société de demain…

    Car telle qu’elle est faite aujourd’hui l’éducation a pour objectif de créer de bon robot et tuer la créativité considérable des enfants.

    Reply

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