Intelligence Artificielle : le dogme de l’optimisme à The Place to Coach

Lumières tamisées. Musique mi-angoissante, mi-épique. « La question n’est plus de savoir si nous sommes supérieurs ou pas à l’IA, nous sommes inférieurs à l’IA. En revanche, on peut être, nous + l’IA supérieurs à l’IA seule. » La voix de Laurent Alexandre, virtuelle pour l’occasion, envahit les lieux.

Nous sommes le 15 juin 2017, dans les locaux de l’ESCP Europe, pour l’événement The Place to coach « Intelligence artificielle et humanité… et demain, comment travailler ensemble ? » Interroger l’avenir de l’intelligence artificielle avec optimisme, mais lucidité, voilà le crédo de la soirée.

Sans grande surprise, Stéphane Distinguin, président de Cap Digital et fondateur de FaberNovel, est appelé pour ouvrir la séance. S’en suit un habile développement sur la prescience de Futur en Seine, « le plus grand festival du numérique en Europe », festival de Cap Digital qui a su miser sur l’intelligence artificiel à une époque (2009) où celle-ci se résumait à une série de logiciels peu sexy. C’est oublier les produits vedettes de la première édition, parmi lesquels trônaient déjà le Nabaztag, objet communicant en forme de lapin, ou Nao, petit robot de SoftBank Robotics encore considéré aujourd’hui comme la pointe du progrès, mais passons.

Après avoir ensuite rappelé que la destruction d’emplois liée au progrès de l’intelligence artificielle était en grande partie fantasmée : « Seule une typologie d’emplois a disparu ces cinquante dernières années […] l’intelligence artificielle induit le déploiement d’intelligences nouvelles, intelligences au pluriel », le grand débat de la soirée peut enfin commencer. Six intervenants entrent en scène. Olivier Mathiot, cofondateur de Price Minister. Isabelle Lamothe, directrice générale de ManPower Solutions. Eloïse Verde-Delisle, directrice des ressources humaines chez IBM. Cécile Dejoux, professeure au CNAM et professeure affiliée à ESCP Europe. Laurence Devillers, chercheuse au Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur (Limsi) du CNRS, et auteure de Des robots et des hommes : Mythes, fantasmes et réalité. Et Michel Sasson, consultant chez Culture&Sens, qui se révélera être le réel trouble-fête de la soirée.

Sont abordés pêle-mêle :

  • la règle des 4D « Dangerous, Dull, Durty, Dumb » – heureusement que les robots seront là pour faire tout le sale boulot, le travail (humain) pourra, enfin, ne plus se compter en heure, mais en qualité de travail ;
  • la règle des 3OIR « Croire, vouloir, pouvoir » – les robots ne peuvent avoir qu’une connaissance artificielle, la création restera le propre de tout être humain ;
  • la règle des 4 émotions « Joie, Tristesse, Peur, Colère » – voilà les seules émotions que nous autres, les humains, pouvons avoir, et a fortiori, avoir face à des robots.

Pour ne pas céder à de plus amples simplifications, la grandeur – ô combien si peu exploitée – de la France est rappelée. Nos enfants les plus doués partent vers des carrières d’ingénieur : une chance (on se demande bien à quoi pourrait servir les sciences humaines et sociales, philosophie comprise, dans le monde numérique qui nous attend). Le français, 5e langue mondiale : une manne à exploiter (qui d’autres que la France pourrait être à même de créer les robots francophones de demain ?). Le droit français : un obstacle, toujours un obstacle.

Olivier Mathiot tente une sortie : avec le développement de l’intelligence artificielle, on observe tout de même une plateformisation inquiétante de l’économie. Les jobs précaires qu’elle prétend créer aujourd’hui ont de grandes chances d’être les premiers remplacés demain par des systèmes automatisés… Michel Sasson enfonce le clou : problème de reconversion des personnes que l’intelligence artificielle met au chômage, reformulation insidieuse du contrat social qu’il conviendrait d’interroger (pourquoi continuer à vouloir coûte que coûte un emploi pour tous ?), danger des algorithmes qui, en devenant autonomes, échappent aux régulations et au contrôle humains…

« De quoi se plaint-on ? L’intelligence artificielle est déjà là. »

Assis au premier rang, Luc Ferry montre des signes d’impatience. L’heure tourne. Il est temps de laisser place à la tribune finale. Le débat prend fin. Il aura duré moins d’une cinquantaine de minutes. Les six intervenants s’éclipsent enfin. Luc Ferry, seul, entre dans l’arène.

De quoi se plaint-on ? L’intelligence artificielle est déjà là. La faible, bien entendu. La forte, celle qui a conscience d’elle-même, celle qui pense, respire, s’émeut, c’est un autre problème qui n’est pas encore, totalement, d’actualité même si l’Ecole de la Singularité en fait son cheval de bataille. Mais la faible bat déjà le champion mondial du jeu de go, vous connecte déjà avec votre Uber, conduit déjà les voitures autonomes… Elle est un chirurgien, un juriste, un ouvrier, une secrétaire en puissance.

Comme toute révolution industrielle, nous serions en train d’assister à un déversement des emplois d’un secteur vers un autre. La destruction ne serait ainsi qu’apparente, en attendant que de nouveaux emplois, de nouveaux secteurs d’activité ne se créent. En plein cœur du tourbillon de la destruction créatrice schumpétérienne, l’intelligence artificielle aurait fait émerger l’économie collaborative, permettant la concurrence déloyale entre des non-professionnels, non soumis aux réglementations strictes de la profession, et des professionnels dont l’activité dépend précisément de ces normes (sécuritaires, sociales…).

Alors oui, Amazon marche sur les platebandes des librairies indépendantes. Oui, dans 50 ans, il n’en restera très certainement qu’une centaine en France. Oui, Uber concurrence les taxis. Et alors ? N’êtes-vous pas contents de pouvoir commander vos livres rares en un clic, à toute heure du jour et de la nuit ? Cela n’est-il pas rassurant de pouvoir suivre à la trace l’Uber de vos enfants ? La perspective de vivre 200 ans grâce au progrès de la biotechnologie n’est-elle pas excitante ? Les machines sont plus fiables, plus précises, plus sages que nous autres, pauvres créatures de ce bas monde. Misons sur la formation permanente, la dérégulation, adaptons-nous à cette nouvelle mutation du capitalisme et tout ira pour le mieux.

« L’espoir d’un retour à un confort, osons le mot, colonial, la mauvaise conscience en moins. »

Monsieur Luc Ferry, je dois avouer que vous avez relevé avec brio le défi de la soirée : être lucide tout en restant optimiste. Un exploit que l’on doit vous reconnaître. Il n’est pas si simple de rester enthousiaste en pensant à la fermeture de tous ces postes, de toutes ces libraires indépendantes, surtout pour un intellectuel. Cela vous étonnerait sans doute d’entendre que 2015 et 2016 ont été de plutôt bonnes années pour les librairies et les secteurs éditoriaux. À croire qu’avant de chercher la perle rare sur internet, beaucoup d’entre nous ont encore besoin d’anecdotes incongrues et de conseils de lecture non algorithmiques, et que l’État, ce monstre imposant, reste dans quelques domaines d’une certaine utilité.

S’il ne faut pas tuer les librairies avant qu’elles ne soient désertées, ce ne sont pas tant vos constats que je remets en cause, vous semblez dans l’ensemble plutôt bien informé – en tout cas, je ne prétendrais pas l’être mieux que vous – que les conclusions auxquelles vous aboutissez.

À vous entendre, on croirait percevoir, en creux, l’espoir d’un retour à un confort, osons le mot, colonial, la mauvaise conscience en moins. Uber – demain entièrement automatisé – remplacerait nounous et chauffeur privé en vous permettant de garder constamment un œil sur les allers et retours de votre progéniture. Les robots domestiques reprendraient la place des boys de maison et sauraient précéder le moindre de vos désirs (allons-nous vers un droit de cuissage 2.0 ?). Les immeubles seraient – tous ? – protégés par une armée de caméras-vigiles, et les voitures autonomes calculeraient des itinéraires évitant soigneusement les quartiers dits « à risque ». La sécurité prenant le pas sur la liberté, le désir individuel sur le bien commun.

Pourquoi refuser à vos enfants la liberté que vous avez eue, jeune, de prendre des décisions dans le dos de vos parents, d’apprendre de vos erreurs, de vos faux pas ? Que deviendront ces hommes et ces femmes, qui demain, ne voudront, ou ne pourront, s’offrir robots domestiques, voitures volantes et eau de jouvence (cela m’étonnerait que la sécurité sociale rembourse un jour de tels coûts) ? Que deviendront tous ces gens qui, par choix ou par non choix, se trouveront hors du trajet de l’hyperloop, hors des hubs, hors des bassins d’emplois hyperqualifiés ? Que faîtes-vous des exclus, volontaires ou non, des oubliés de la dernière chance ? Comment être sûrs qu’il n’y aura pas, pour reprendre les mots de Marguerite Duras, deux villes dans votre ville ; la blanche et l’autre ? Qui seront les indigènes de demain, ceux qui prendront le tramway quand les autres voleront en auto ?

Vous avez dit vous-même « eh bien tant pis pour eux, qu’ils laissent la place aux autres ! » Le mot était badin, je ne vous en veux pas. Mais soyons un peu sérieux, que proposez-vous ? Pensez-vous réellement qu’il soit déjà trop tard pour penser demain ensemble ? Être optimiste n’est-ce pas précisément cela : croire qu’il y a encore une place pour le politique au milieu de l’avènement anarchique de toutes ces innovations technologiques ?

Je n’ai pas spécialement plus de pistes que vous en la matière, mais il me semble que pour pouvoir se dire lucide et optimiste, il ne suffit pas de croire au progrès scientifique et au bon sens d’acteurs privés. La société évolue, certes. Est-ce une raison pour se laisser (em)porter par des relents d’esprit positiviste d’une autre époque ? J’en doute. Vous me direz sans doute jeune, néophyte, voire idéaliste. J’ai en tout cas regretté que, malgré les petits fours, la parole n’ait pas été donnée à la salle. Je ne l’aurais peut-être pas prise, mais cela aurait laissé l’illusion d’un débat ouvert, pour ne pas dire « démocratique », mot aujourd’hui tant galvaudé.

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