Jean Haëntjens : comment les géants du numérique veulent gouverner nos villes

La ville est le lieu où l’on vit, où l’on travaille et où l’on se déplace, où l’on se socialise et parfois même où l’on fonde une famille. Questionner son futur est une tâche immense. En France, un tiers du PIB est dédié à la construction et à la maintenance de nos villes sous tous leurs aspects : immeubles, maisons, réseaux de transports individuels et collectifs, etc. En 2050, trois milliards d’êtres humains vivront dans des villes qui seront des territoires de plus en plus complexes qu’habiteront une multitude d’acteurs aux intérêts parfois convergents, parfois non. Cet entremêlement de contextes renouvelle la question de la bonne administration des villes, qui de plus, se confronte à l’entrée des technologies numériques dans la vie publique. Selon l’urbaniste et économiste Jean Haëntjens, l’avenir des villes pourrait schématiquement suivre deux voies : la première serait celle de la cité politique, une agora humaniste au service du bien commun. La seconde serait la « smart-city » : une ville régie et optimisée par les algorithmes, dans ses qualités comme dans ses défauts. Dans son ouvrage Comment les géants du numérique veulent gouverner nos villes. La cité face aux algorithmes (Editions Rue de l’Echiquier, 2018), l’auteur nous explique ce qui différencie ces deux modèles, leurs forces et faiblesses respectives, au-delà des discours illuminés et sans entretenir une quelconque « nostalgie du village ».

Jean Haëntjens était également l’invité de Radio Mouton, retrouvez l’interview sur Soundcloud

Ordres de grandeur

La construction, commence Jean Haëntjens, représente 35% du budget dans nos pays, un marché assez juteux pour attirer les grands acteurs du numérique. Une des raisons qui pourrait expliquer leur essor est à trouver dans l’ère de complexité que connaissent les villes : nous avons aujourd’hui affaire à près de trente modes de transports (contre trois ou quatre autrefois), à une multiplicité de modèles économiques (économie collaborative, circulaire, agriculture urbaine, etc.) dont les acteurs sont tout aussi divers, et à des populations dont les attentes sont de plus en plus variées (âges, compositions familiales, nationalités). En un mot, la ville s’enrichit de problématiques sociales et techniques offrant des opportunités sans précédents pour la smart-city qui promet, elle, d’aider les élus à résoudre cette difficile équation : « plus de défis, plus de solutions, plus d’acteurs. » La smart-city prétend alors résoudre tous les problèmes de la cité grâce à des solutions techniques novatrices « tout en permettant une communication plus transparente entre les usagers et les élus. » Pour autant, les acteurs de la smart-city (qui sont rarement spécialisés dans la transformation des villes à l’origine) seraient bien souvent porteurs d’une vision utilitariste, technicisée et libérale de l’urbanisme, qui tranche avec la conception européenne de la cité politique. De plus, ils agissent souvent tous de façon autonome et sans réelle cohérence.

Il y a certes, des avantages considérables à automatiser certaines infrastructures d’une ville. Littéralement, la « ville intelligente » est une ville utilisant les technologies de l’information et de la communication pour « améliorer » la qualité des services urbains ou encore réduire ses coûts. Jean Haëntjens en convient parfaitement et rappelle qu’en moyenne, « Les gains apportés par la régulation numérique sont de l’ordre de 20%. » Une ligne de métro automatique par exemple, permet d’augmenter le débit de 20%. Un réseau d’eau finement automatisé réduit les pertes de 20%. La géolocalisation des usagers de transports en commun et automobilistes quant à elle, est un outil puissant pour réguler la circulation sur certains axes. Mais ces automatismes souffrent d’inévitables biais, qui occultent souvent des questions plus profondes.

Quand la smart-city optimise ce qui fonctionne mal

Le premier problème résiderait dans le fameux « effet rebond » : les économies d’énergie initialement prévues par l’utilisation d’une nouvelle technologie seraient partiellement ou complètement compensées à la suite d’une adaptation du comportement de la société. Concrètement, l’auteur rappelle que « les gains de rendement réalisés depuis trente ans sur les moteurs automobiles ont été, pour l’essentiel compensés par l’augmentation du poids et de la puissance des voitures, et par l’allongement des distances parcourues. » La smart-city, bourrée de technologies, n’adresserait absolument pas cet écueil, elle se contenterait d’optimiser l’existant (selon un modèle à l’américaine dans lequel les villes consomment jusqu’à trois fois plus d’énergie que leurs cousines européennes). Autre exemple en Corée du sud, à Songdo, fleuron de la smart-city, ville dotée de réseaux optimisant l’eau et l’électricité, de caméras de sécurité, de capteurs, de toits végétaux, le tout reposant sur des centrales à charbon. Pour l’anecdote, les fenêtres de ses buildings géants ne s’ouvrent pas (le risque étant de bloquer les systèmes d’air conditionné).

Un deuxième écueil de la smart-city reposerait sur sa la naïveté des discours qui l’entourent. Ceux-là postuleraient que « rendre le monde meilleur » serait possible grâce à des solutions techniques répondant objectivement aux besoins des usagers. Or les attentes de citoyens sont complexes, contradictoires, rarement claires et difficilement objectivables. La ville en « pilote automatique » serait un fantasme tout droit sortie d’un cerveau technocrate. Jean Haëntjens accuse en fait la ville intelligente de « solutionnisme technologique » : tout défi humain, une fois réduit à une question technique, serait résolvable grâce à l’innovation technologique. Rien de plus faux. Un exemple vient appuyer son point de vue : le transport. Dans les villes à faible densité, la voiture est un mode de transport privilégié, ce qui n’est pas le cas dans les villes à forte densité. Mais dans de nombreux cas « les villes ont des centres denses et des périphéries qui s’étalent, les automobiles sont surpuissantes par rapport à ce qu’on leur faire faire, elles stagnent à 20km/h et transportent 1,2 passagers en moyenne. » La smart-city n’apporte aucune réponse à ce genre d’absurdités : « Un système qui n’est pas pensé dans sa globalité fonctionnera mal même s’il est optimisé. » Voitures, échangeurs et parkings peuvent toujours être rendus plus performants, si le système ne fait l’objet d’aucune remise en cause, rien ne changera vraiment (sans compter que ce qui est optimisé est bien souvent re-perdu à cause de l’effet de rebond). C’est le grand défaut de la smart-city, elle se positionne sur les éléments du système (voitures autonomes, infrastructures « connectées », etc.) mais pas sur le système lui-même.

Pour Jean Haëntjens, la smart-city souffre de ces écueils car la pensée algorithmique qui la caractérise est par essence conservatrice. Et pour cause, un algorithme fonctionne grâce à des lois, des repères fixes : « Quand une relation de cause à effet fonctionne, la pensée algorithmique cherche à l’exploiter et non à la remettre en cause. » C’est ce genre de modèle qui conduirait la smart-city à littéralement perdre son âme au profit d’une vision technicisée de l’espace de vie. En Corée de nouveau, il rappelle que le choix de construire des hautes tours dans la ville de Songdo résulte d’une décision des ingénieurs de Cisco qui souhaitaient rendre plus facile l’installation de la fibre. C’est contre cette froideur et ce manque de séduction que s’insurge Jean Haëntjens. Pour lui, le modèle « disneylandisé » de la smart-city, profondément axé sur l’économique, doit être judicieusement contrebalancé par les modèles de villes créatives, acceptant plus facilement la spontanéité, voire la contestation. Mais pour lutter, les représentants des cités politiques ne peuvent pas se contenter de critiquer la smart-city qui a indéniablement le vent en poupe, ils doivent aussi être conscient de ses faiblesses et de leurs propres atouts. Il en irait de leur existence, puisque dans une ville pleinement automatisée, le pouvoir central serait en théorie réduit au choix d’un nouveau prestataire technique tous les dix ou vingt ans.

Ce que peut la cité politique

Si la smart-city a, assez paradoxalement, peu d’aptitudes à résoudre les grandes questions techniques qui touchent les villes, elle n’en demeure pas moins diablement efficace pour mobiliser des acteurs économiques clés et les financements liés à leur développement. Les équipes municipales quant à elles, sont souvent noyées dans le jeu des acteurs mais ont toutes les clés en main pour renforcer la cohérence urbaine, mobiliser les citoyens et créer des imaginaires. La ville de Copenhague est souvent citée comme exemple d’une stratégie urbaine réussie : les habitants partagent l’esprit du lieu, ses ambitions écologiques, son urbanisme, la mobilisation citoyenne y est forte. On peut dire qu’ils y « habitent » au plein sens. Tout l’inverse des villes animées par des choix techniques hors-sol. C’est sur ce terrain que la cité politique a de réels avantages et c’est bien pourquoi l’auteur exhorte les maires à ne pas prendre leurs administrés pour des clients, il cite à cet effet Evgeny Morozov : « traiter les citoyens comme des consommateurs les amène à penser que le politique peut leur amener le même niveau de service qu’ils attendent du secteur privé, ce qui est l’équivalent politique du suicide. »

Les collectivités ont plusieurs clés pour agir. Pour commencer, elles seules sont en mesure de créer des imaginaires. Paris plage par exemple, a résonné par l’imaginaire parisien (« sous les pavés, la plage ») et a ouvert la voie à une piétonnisation des berges. A Lyon et à Nantes, la Fête de la lumière ou l’éléphant sur l’île de la Jatte montrent aussi que des villes peuvent créer leurs propres activités et les exporter. Là réside un des prochains défis des maires : comment créer des métiers spécifiques en s’appuyant sur les espaces et les imaginaires propres à la ville ? La question des métiers est centrale car de nouvelles formes industriels peuvent nuire à la ville ou au moins la transformer, indirectement : « s’il n’y a plus de menuisiers, on va chez IKEA, s’il n’y a plus de restaurateurs, on va chez Flunch ou Macdo, s’il n’y a plus de théâtre, on regarde un film en streaming. » Le message est clair : en reconsidérant l’importance des métiers, les villes sont en capacité de créer du beau et du sens tout en faisant vivre les gens. Paris et ses bouquinistes, Venise et ses gondoliers.

De la même manière, le modèle de la cité politique peut apporter beaucoup sur la question de la relation avec la nature et de l’esthétique. Les villes scandinaves (Oslo, Stockolm) excellent à cet endroit, les parcs y sont nombreux et offrent une multitude d’activités. Question culture, les avantages sont aussi nombreux : le rôle des maires est et sera de plus en plus d’articuler le changement avec les valeurs de la cité, son histoire, ses monuments. Jean Haëntjens résume : « La cité humaniste est une ville où l’on marche, mais aussi une ville où l’on danse dans la rue,  où l’on séduit; une ville où l’on peut encore trouver l’âme soeur sans passer par un site de rencontre. Une ville où le hasard humain a encore sa chance. » Tout l’inverse du modèle smart-city qui tend à plaquer ses solutions dans l’indifférence la plus totale aux singularités culturelles. Enfin, la mobilisation citoyenne est l’affaire de la cité politique, si Jean Haëntjens note bien les promesses non tenues des civic-tech, il n’en demeure pas moins optimiste à l’endroit de certaines technologies numériques : il cite par exemple le logiciel d’urbanisme collaboratif Unlimites Cities, celui-ci permet de « simuler sur une tablette de nombreuses options d’aménagement puis d’apprécier les conséquences de leurs choix par rapport à différentes indicateurs. » Des groupes de curieux se forment spontanément autour de ce genre de solutions qui demandent à être développées en conservant un juste équilibre entre humain et technique (plus de technique impliquant plus d’humain).

Affrontement sur tous les fronts

En conclusion, la grande idée de Jean Haëntjens c’est de dire que la cité politique dispose d’atouts pour penser le long terme mais peine à se fixer des ambitions. Ce faisant, elle a toutes les cartes en main pour penser avec cohérence la ville comme espace de culture, espace de travail, espace de bien-être. Le plus grand défi réside dans la structuration du jeu des acteurs qui se complexifie et oblige bien souvent les équipes municipales à se reposer sur des expertises privées. C’est aussi à l’Etat de s’assurer que ladite expertise n’est pas entièrement aux mains de grands groupes ou startups. Les acteurs locaux, associatifs notamment, peuvent tout à fait mener de grands projets urbains, si tant est qu’on les finance correctement (au moins autant que sont financées certaines startups). De son côté, la smart city ne règle pas forcément les problèmes qu’elle prétend régler mais « dispose d’une puissance de feu redoutable sur les champs des finalités, de l’idéologie et de la persuasion des acteurs » (pour le dire plus simplement : elle sait parfaitement où elle veut aller, avec qui et pourquoi). C’est contre l’indétermination d’un futur démocratique qu’elle joue, privilégiant la réassurance de solutions techniques certes robustes, mais parfois déconnectées de toute réalité culturelle, avec les chances de rejet que cela implique.

Comment les géants du numérique veulent gouverner nos villes. La cité face aux algorithmes, est un livre à mettre entre toutes les mains, à commencer par celles des décideurs politiques au niveau des collectivités locales. S’ils n’y trouveront pas de solutions magiques, de nombreuses illustrations pourront les inspirer et les enjeux principaux relatifs aux différents modèles urbains y sont clairs.

Image en tête d’article : Songdo, Corée. Cette smartcity ultra développée souffre pourtant d’un très faible niveau d’occupation. Les rues semblent vides, les parcs également. Pourtant, des grues sont visibles partout et continuent à oeuvrer dans des terrains en friche pour faire sortir de terre d’immenses immeubles dernier cri. A n’en pas douter, le prochain défi de la smart-city va être de devoir séduire ses habitants et redoubler d’effort pour en attirer de nouveaux.

3 comments

  1. Je pense qu’un détour par la critique des théories de Richard Florida sur la ville « créative » ne serait pas inutile pour nuancer l’opposition binaire (je n’ai pas (encore) lu le livre de Haëntjens) entre smart-city et cité politique –> https://www.monde-diplomatique.fr/2017/11/BREVILLE/58080
    Il me semble y avoir ici un certain oubli des tensions et des luttes de classe qui se cristallisent dans les villes, entre gentrification, relégation à la périphérie des classes populaires et stigmatisation des « quartiers ». Ce n’était manifestement pas votre angle d’attaque, je ne peux pas parler pour le livre, mais je pense qu’il y a des billes à tirer de ces questions là pour p(a)nser vraiment les villes.

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    • Bonjour Aldeas et merci pour ce complément intéressant, j’ai lu l’article que vous mentionnez. Jean Haëntjens oppose les modèles sans dogmatisme, il est tout aussi capable d’expliquer les forces et les faiblesses de chaque modèle : cela ne ressort peut-être pas suffisamment dans ma recension. Comme vous le dites ça n’est pas l’angle d’attaque choisi (ce qui n’empêche en rien la lecture « lutte des classes » de soutenir le livre… qui ne porte pas tant sur la question des inégalités sociales mais y fait référence (notamment avec l’exemple de Seattle, ville « Amazon » qui y est largement décrit)). Il y avait ce très bon papier d’Hubert Guillaud sur la question d’ailleurs –> http://www.internetactu.net/2017/02/20/la-ville-intelligente-naime-pas-les-pauvres/

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  2. Pingback: La Smart City policière se répand comme traînée de poudre – Paroles Libres

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