Julien Bellanger : « plus il y a de la technologie, plus nous avons besoin de lieux physiques favorisant son appropriation sociale »

Depuis quinze ans, l’association nantaise PiNG (@assoPiNG) invite citoyens et professionnels à questionner leurs usages du numérique. Porteurs d’idées ou de projets s’y côtoient dans différents lieux, dont un fablab où chacun peut expérimenter, innover et repenser son rapport à la technologie. Dans le cadre d’entretiens que je mène avec les acteurs d’un numérique plus inclusif, social et démocratique, j’ai échangé avec Julien Bellanger, chargé de développement à PiNG. Pour cet ancien administrateur système et réseau notamment pour Microsoft reconverti dans le montage de projets associatifs, plus de technologie appelle plus de lieux physiques favorisant leur appropriation sociale. Conversation.

Comment tout a commencé ?

PiNG a début en 2004, alors que je travaillais dans des sociétés de service informatique. Je me suis vite fait la remarque que l’appropriation des technologies par les acteurs de l’éducation et du socio-culturel était une nécessité, ne serait-ce que pour ne pas être en situation de dépendance vis-à-vis de prestataires offrant des solutions qui peuvent s’arrêter subitement ou enfermer les utilisateurs dans leur environnement. Nous avons envoyé un « PiNG » (littéralement : une commande qui permet d’envoyer un signal à une machine en espérant un retour) à un ensemble d’organisations de la région dans le but de créer un centre de ressources coopératif dédié aux acteurs de l’intérêt général. Petit à petit, nous avons développé nos activités avec nos adhérents, nous étions alors portés par l’internet citoyen (notamment Vecam et les rencontres Remix à Bordeaux). PiNG a très vite commencé à faire des installations numériques, les mots-clés étaient alors électronique, open-source, imprimante 3D, etc. On nous a aussi rapidement dit que si on appelait notre lieu de pratiques numériques un « fablab », alors les financeurs comprendraient plus facilement ce que l’on faisait ! Aujourd’hui, nous avons deux lieux à Nantes et nous nous définissons suivant trois axes : nous sommes une association avec des adhérents, nous animons un réseau régional dans l’éducation auprès des acteurs socio-culturels et nous défrichons des thématiques de type recherche-action citoyenne.

Mais que se passe-t-il précisément chez PiNG ? Qui sont les adhérents, que font-ils, et pourquoi viennent-ils ?

Il y a bien sûr différents types d’adhérents, certains sont très proches de l’association, d’autres de simples usagers de nos espaces, ce qui n’est pas péjoratif. Tout dépend aussi du moment où ils viennent. Les publics ne sont pas les mêmes en journée ou en soirée, l’aménagement et les horaires conditionnent énormément le lieu et les types de publics. Il y a ceux qui viennent simplement faire une pause, d’autres pour se former voire pour changer de métier, même s’ils ne se l’avouent pas vraiment, ce qui dénote quand même quelque chose d’important dans la société. Dans tous les cas, ils sont libres de faire ce qu’ils veulent, de créer des choses, de s’initier à des machines et à des logiciels : nous proposons beaucoup de formations. Mais au fond, l’activité technologique est peut-être un alibi pour créer du lien social. Par exemple l’atelier de réparation est l’occasion de parler d’obsolescence programmée, même si tu viens à l’origine pour réparer quelque chose. Concrètement, au lieu d’aller à une conférence, tu fais un truc de tes mains. C’est d’autant plus important qu’aujourd’hui, les technologies sont de plus en plus opaques. Avant on pouvait encore ouvrir un ordinateur, avec les smartphones, c’est compliqué, avec l’IA c’est compliqué. Voilà pourquoi on promeut le logiciel libre. C’est grâce à ce genre d’ouverture qu’on peut aujourd’hui utiliser facilement des imprimantes 3D un peu partout, justement parce que quinze brevets sont tombés dans le domaine public vers 2005.

Chez PiNG il y a clairement une vocation sociale et une volonté de démocratiser la technologie. Pour autant, quand on évoque les liens entre technologie et démocratie, on pense prioritairement aux « civic-tech », ces plateformes « au service » de la communauté. Mais on aborde plus rarement la question de savoir s’il est possible de faire des technologies plus socialement. Est-ce un constat que vous faites ?

Totalement, en fait, on nous met des solutions techniques dans les mains, mais pour qu’elles soient réellement sociales, il faudrait qu’on en soit à l’initiative en tant que citoyen. Admettons, j’ai besoin d’un site web pour échanger avec d’autres personnes sur le temps qu’il fait, je vais choisir Facebook, conçu pour ça. La question de la réappropriation de l’outil est donc secondaire. C’est a posteriori qu’éventuellement, on se demande comment détourner un logiciel, comment éviter que les données fuitent ici ou là. Or être citoyen, c’est être en mesure de comprendre l’environnement qui nous entoure, qu’il soit naturel ou technologique, partant de là, l’accès au code devient une nécessité, à plus forte raison quand on va vers des dispositifs de dématérialisation complète de la vie citoyenne. En 2022, si tu ne sais pas lire, écrire, et comprendre comment aller sur la CAF en ligne, t’es plus citoyen. Tu es exclu. C’est bien sûr la question de la fracture numérique dont on parle beaucoup en ce moment, il y a quelques années, on parlait plutôt d’émancipation individuelle, il fallait faire sa web radio ou sa web TV… Chez PiNG, nous sommes un démonstrateur de ces problématiques qu’on croise au quotidien, un espace de débat et de pratiques. On voit très bien que les gens se posent ce genre de questions, on remarque également qu’à Nantes, les citoyens sont très sollicités pour donner leur avis sur des projets – disons un nouveau parking sur un terrain vague – alors même que la décision a déjà été prise, du coup, les gens en ont sans doute marre de donner leur avis sur tout ce qui est déjà décidé.

Vraiment ?

Absolument. C’est aussi ce qui explique que les gens viennent à nos ateliers pour fabriquer ou réparer quelque chose. Pendant ce laps de temps, ils ont vraiment l’impression d’avoir une maîtrise, c’est réconfortant. Il y a un pouvoir d’action qui se matérialise par des liens et des savoir-faire, c’est le« je connais le gars qui peut m’aider à réparer ce truc parce qu’il est juste à côté de moi ». Il y a certes des tas de vidéos en ligne, mais quelqu’un de disponible tout de suite et avec qui tu peux parler, ce n’est pas une vidéo YouTube d’un australien. Depuis longtemps, les élus avec qui ont travaille nous répètent que plus il y aura de technologies partout et moins il y aura besoin de lieux physiques. En fait, c’est tout l’inverse.

Réparer quelque chose pour soi, c’est bien, mais finalement assez individuel : comment passe-t-on à l’échelle collective ?

A ce sujet, nous avons relu le travail d’ un sociologue chercheur, Michel Verret, qui a longuement étudié les cultures ouvrières dans les années 1980 : il explique qu’à l’époque, si l’on peut dire, la coutume était plutôt de réparer des choses dans son garage. Un sociologue croisé récemment a été épaté de voir qu’au sein de nos activités les gens s’adonnaient maintenant à cette activité dans un lieu partagé et commun. Je m’explique : quand bien même les personnes viennent seules, elles écoutent ce qui se passe à côté. Il y a toujours un à-côté, un atelier couture, une présentation sur le chiffrement des mails, un nouveau qui vient d’arriver à Nantes et qui cherche du travail… C’est justement le côté partagé qui permet le collectif. La sociologue Florence Weber avait aussi montré dans son live Le travail d’à côté comment les ouvriers pouvaient, en dehors de leur temps libre, construire des choses pour eux-mêmes ou leurs proches suivant des logiques à la fois économiques et sociales. Certains peuvent même doubler leur salaire.

Dans notre fablab sur l’île de Nantes par exemple, nous avons interdit aux écoles de privatiser le lieu, justement pour que tout le monde puisse assister à leurs ateliers, c’est une manière de rendre les choses un peu plus communes et d’éviter l’effet « stand ». Après, il y a une autre dimension collective, qui est celle de l’association militante, avec l’objectif de s’organiser en vue de défendre telle ou telle cause, comme par exemple La Quadrature du Net qui mène des campagnes auprès des députés pour défendre les libertés sur internet. De notre côté, nous sommes plutôt à l’intersection de différents modèles, à la fois parapublique, avec une dimension conseil, on trouve ça intéressant d’avoir un truc « au milieu ».

Participer à la vie citoyenne, dans sa dimension technologique en ce qui nous concerne, demande à pouvoir se libérer d’une injonction à tout faire vite. C’est quelque chose que vous considérez ?

Oui c’est un gros sujet pour nous. Nous vivons dans un monde qui nous force à monter des startups rapides, à travailler en mode projet, avec des méthodes agiles, etc. La question du cycle est primordiale, il faut produire et évaluer sans cesse. A PiNG, nous tentons de prendre les choses à revers. Par exemple, nous avons des ateliers le jeudi qui donnent lieu à des comptes rendus de la part des participants depuis quatre ans, je les ai relus récemment et j’ai remarqué que la question de la « parenthèse temporelle » revenait tout le temps. Grâce à ce format, on peut voir les parcours individuels sur un temps beaucoup plus long, les gens arrivent pour une raison, puis trouvent du travail et on ne les revoit pas pendant plusieurs mois, puis ils reviennent, c’est un peu de l’anti-événementiel. Avoir une activité hebdomadaire pendant un temps très long, ça ressemble à un festival étalé. C’est un peu pareil pour les outils : quand des acteurs publics passent au logiciel libre, c’est parfois un peu plus long au début, mais sur la durée c’est intéressant. Au bout de quelques années, on en voit les avantages : tout le travail est récupérable, on est beaucoup moins lié aux changements que peut opérer une seule entreprise avec un logiciel propriétaire… C’est bien pour cela que le brésil est passé au libre, non ?

Et pourtant, il y a de l’exclusion numérique, on entend partout que la France aurait accumulé un certain « retard » en la matière…

Quand on a co-écrit notre manifeste de la culture numérique avec Alain Giffard (@alaingiffard) (qui est d’ailleurs à l’origine de l’expression « fracture numérique » et des premiers espaces numériques), on expliquait déjà que nous étions tributaires des politiques américaines en matière technologique. Il fallait donc essayer de « rattraper », c’est-à-dire d’avoir un ordinateur chez soi, et schématiquement, tout faire comme eux. Mais la culture numérique, ce n’est pas cela. Ce n’est pas lié qu’à l’équipement ou aux compétences, c’est plutôt de fait de pouvoir en parler, porter un regard critique sur son environnement technologique, être dans une pratique qui créée des savoirs partagés. La rhétorique du retard vise à côté. C’est ce qu’on retrouve dans certains de nos rendez-vous où les gens en viennent à questionner leurs propres professions, l’avenir de leurs enfants et même la notion de travail. Par exemple, est-ce que l’insertion se limite à retrouver du travail pour s’inscrire dans un sérail qui à côté, fait l’objet d’autres critiques ? Par le prisme du mot numérique, il y a une forme de recherche-action autour de ces notions, de ce qu’y fait société.

Irénée Régnauld (@maisouvaleweb)

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