Nuit Debout, infrastructure d’un mouvement social hautement numérisé

Nuit Debout commission numérique #NuitDebout

Né de la rencontre entre le film de François Ruffin Merci Patron et une impopulaire loi sur le travail, le mouvement social Nuit Debout est le premier du genre en France : connecté, « markété » presque malgré lui, le rassemblement permanent de la place de la République à Paris essaime sur tout le territoire physique et virtuel.

À l’instar de ses cousins Indignés ou encore ceux d’Occupy Wall Street, Nuit Debout a embrassé presque naturellement le levier numérique pour persévérer dans son être. Sur Twitter, le Hashtag #NuitDebout s’est rapidement hissé en Trend Topic et a dézingué le laborieux compte institutionnel @loitravail du camp d’en face. Au même moment, toute une communauté s’est activée pour étendre mouvement en ligne : sites internet, Wiki, application mobile, vidéos, autant d’outils rendus disponibles par les développeurs, graphistes, éditorialistes de Nuit Debout.

Ceux-là, ce sont les outilleurs d’une lutte qui bat le pavé comme le réseau.

En filigrane une ambition : (re)prendre la parole aux médias traditionnels et trancher avec un discours dominant qui fait commerce des problèmes périphériques. Ce sur quoi il faut porter son attention aujourd’hui, c’est bien la force de ces signaux faibles qui, de l’Espagne aux Etats-Unis, amènent les foules à se réapproprier la rue et le web.

nuitdebout.fr : caisse à outils, boîte à idées

Le calendrier de Nuit Debout indique le 77 mars. Depuis plusieurs semaines déjà, le nom de domaine nuitdebout.fr a été déposé par une agence en community management, Raiz, qui laisse au mouvement le soin d’y administrer le site Internet. La première version du site nuitdebout.fr est codée dans l’urgence et « de façon assez spontanée » témoigne Tom Wersinger, un des outilleurs de l’infrastructure Nuit-deboutiste. Pour cet ancien front-end developper de Rue89 et fondateur d’OWNI, il a fallu assez vite monter quelque chose de graphique, esthétique, partageable sur Facebook. Parti d’une souche assez simple, le site jouit aujourd’hui d’une mécanique plus aboutie et de nombreux outils s’y sont ajouté pour continuer à transformer la vitrine numérique du mouvement de façon décentralisée :

«  Aujourd’hui à Paris, on est presque 10 sur le WordPress (éditeur de site Internet) avec les designers, développeurs, tous ces gens se sont rencontrés dans l’opérationnel, souvent directement depuis la Place de la République. »

Et pour cause, les chantiers sont nombreux et il y a encore du travail. À cette fin, les outilleurs ont mis en place un Wiki recensant les actions en cours. Si le noyau dur est à Paris, de nombreux développeurs en province accèdent au code via Github. Un service de Chat est également mis à disposition de ceux qui souhaiteraient prolonger la discussion, proposer de l’aide ou faire des réclamations. « L’idée est que ce soit évolutif, que chaque ville et chaque commission puisse créer son propre site, éditorialiser ses contenus et s’organiser comme ils le veulent » ajoute Tom. Marseille, Nantes et bien d’autres villes ont déjà leurs propres plateformes. Quant à la fréquentation, le site parisien rassemble jusqu’à 50 000 visiteurs par jour, mais c’est sans compter sur toutes les ramifications et réseaux sociaux, rappelle Tom : « Maintenant que chaque ville a son site, c’est décentralisé donc ça n’a plus de sens de ne regarder que le site principal. » En outre, le site de la capital dispose aussi d’une application mobile dédiée, d’une radio (Radio Debout), d’une chaîne TV (TV Debout)…

La carte des rassemblements de Nuit Debout sur nuitdebout.fr

rassemblements Nuit Debout

Du sol au réseau : l’occasion de repolitiser la question numérique

Le prisme du numérique a au moins deux intérêts : en plus des traditionnelles questions relatives aux libertés et à la confidentialité qu’il draine, il a l’incommensurable avantage d’apporter au mouvement un cadrage. Ainsi, chaque commission est historicisée et chaque décision trouve son contexte dans un forum, un Wiki, un Chat. À Nuit Debout, la « commission numérique » en charge de l’organisation du mouvement en ligne a rendu public son agenda. Par ailleurs, les modes d’accès et informations relatives à l’infrastructure des plateformes sont accessibles sur un espace dédié. Pour les conversations plus sensibles, les équipes utilisent Telegram, un service de messagerie crypté.

Et à ceux qui penseraient que le web annihile l’action, Nuit Debout rétorque : le virtuel engage le réel. En effet, dans les espaces en ligne, on n’en reste pas aux idées. La Quadrature du Net, association pour la défense des droits des internautes, a mis à disposition un outil pour appeler directement les députés depuis une page web. Cette même page déploie un argumentaire étayé relatif à la loi travail. D’un simple clic, il est possible de faire pression sur les élus, encore et encore.

Plus loin dans le Chat, les discussions portent sur la création d’un syndicat défendant les principes éthiques et écologiques fondamentaux dans la sphère technologique. Des liens sont partagés sans cesse, incitant notamment à rappeler l’importance du logiciel libre lors des commissions. Un membre de la discussion publie un article dans lequel Nicolas Sarkozy déclare que les participants à Nuit Debout n’ont « rien dans le cerveau ». Eux au moins, savent ce qu’est Le bon coin. D’autres, paraît-il, auraient même amené leurs instruments de musique et joué sur la place de la République après s’être organisés sur Internet.

La foule rassemblée autour de l’orchestre de Nuit Debout interprétant Le boléro de Ravel

Foule-Nuit-Debout

Exister après la rue

Dimanche 76 mars, la Commission numérique ne chôme pas. Designers, développeurs, administrateurs forment un cercle en marge de la place de la République. On communique avec un mégaphone car de l’autre côté de la place, un concert a commencé. Au programme de la Commission, la gestion des messages entrant via le formulaire du site nuitdebout.fr. Chaque jour, une cinquantaine de demandes arrivent via le site, il faut les classer, les prioriser, apporter des réponses. En face de moi, on propose de coder un script pour filtrer les messages par type de contenus, à ma droite, il est question de multiplier les boîtes mail pour faciliter le tri, puis un jeune homme propose avec humour d’installer sur le site un chatbot, ces petits agents conversationnels qu’affectionnent les sites de e-commerce.

Véritable réunion de travail, la commission numérique balaie un à un les problèmes d’organisation, sujets politiques et techniques du moment. Pour Tom Wersinger, « Nuit Debout, c’est aussi l’occasion de faire travailler des équipes sur quelque chose qui sorte du modèle start-up et innovation classique pour y mettre un peu de politique. »

Autour du cercle, les passants se font attentifs, un quarantenaire s’arrête et souligne l’importance du numérique comme socle pour organiser la discussion, après et au-delà de la rue : « internet, c’est la clé du mouvement c’est une bouffée d’air frais, c’est très prometteur » lance-t-il. Et il a probablement raison, le numérique, c’est de la politique, et la politique, c’est l’affaire de tous.

Aussi, l’occupation de la place n’est pas une fin en soi, les rêves de grand soir ont cédé la place à l’envie de repolitiser la société, dans la rue, via Internet. À Nice, des Nuit-Deboutistes ont lié les deux en filmant leurs happenings dans les trams de la ville. Eux, comme tous ceux qui occupent l’espace public, savent très bien pourquoi ils le font et ce qu’ils défendent.

11 comments

  1. Intéressant témoignage, mais on verra ce que ça donnera dans l’après.
    Hier soir, il n’y avait pas grand monde à la Rep, et ça m’étonnerait que ça bouillonne tant que ça en ligne si la rue s’essouffle… Même si une date unique n’est pas représentative, espérons que ça dure.

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    • Merci Saint-ep, il faut voir ça plus comme une enquête de proximité que comme un témoignage. Au fond, je ne fais que relayer les initiatives en cours. Je ne sais pas plus que toi ce que ça donnera, mais je sais que la mémoire collective en prend déjà un sacré coup, notre attention aussi (ça fera l’objet d’un prochain billet d’ailleurs : l’attention).

      La rue s’essoufflera peut-être, peut-être pas, en tout cas elle est l’occasion d’orchestrer un ras-le-bol et surtout, surtout, de proposer de nombreuses alternatives (économie de la contribution, communs (dont tu parles souvent), revenu de base, etc.). Si le réseau parle à nos consciences, alors vive les outilleurs de Nuit Debout !

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      • Belle prose ! Mais avez-vous lu le dossier qui tourne pas mal, sur la place et sur le web, en rapport avec cette affaire ?
        https://framadrop.org/r/-5E-DQ20nR#YeP+enKr+XUEAodYXD0EOa96ZreYJoCb3N6JzkQ7xNg=
        Il semblerait que les « outilleurs » de Nuit debout traînent quelques casseroles. En tout cas, leur vision qui valorise beaucoup la communication en ligne, n’a pas l’air partagée par tout le monde ! Peut-être faudrait-il le préciser dans l’article ?

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        • Bonjour PRobe et merci pour votre commentaire.

          Je n’avais pas lu ce doc, mais j’avais évidemment entendu les polémiques, notamment sur la question du nom de domaine. J’ai également lu la « Lettre ouverte du Media Center à Nuit Debout », publiée récemment sur Mediapart, qui renvoie vers mon article et déploie un certain nombre d’arguments qu’on ne peut pas balayer du revers de la main.

          Cela étant : pourquoi n’ai-je pas voulu aborder cette problématique ?

          – Parce que les « outilleurs » dont je parle ici n’ont a peu près rien à voir avec Raiz, même s’ils communiquent avec eux.
          – Parce que je considère qu’à l’échelle du mouvement, qui souffre déjà assez de la mauvaise image que les médias veulent lui donner, creuser les divergences endogènes n’est pas la priorité.
          – Parce que les nombreuses personnes avec qui j’ai pu discuter du sujet n’avaient que faire de cette histoire, et des autres tentatives de récupération : l’action est leur priorité.
          – Parce que je pense, qu’il est et qu’il sera, de toute façon, impossible, d’empêcher toute forme de récupération : les t-shirts Che Guevara Made in china se vendent par millions.
          – Parce que, comme vous le dites si bien, personne n’a la légitimité pour centraliser le mouvement : quiconque peut ouvrir un site, un compte Twitter Nuit Debout, relayer des commissions sur Periscope. Le web est à tout le monde, même si je ne fantasme pas des rapports totalement symétriques (et je sais de quoi je parle).

          Je ne vais pas amender l’article, votre commentaire le fait déjà, et ça lui donnerait un tout autre ton. Votre signalement est apprécié, j’ai lu votre document de haut en bas et je pense en effet, qu’à la marge, c’est gênant.

          J’espère que Nuit Debout ne sera pas totalement récupéré, comme ont pu l’être les indignés, je ne parle pas d’OWS… Je ne suis pas non plus naïf, je ne crois pas que le mouvement peut rester horizontal, et « faire imperium », comme dirait Lordon. Il y aura verticalisation, représentation et pouvoir, même si les auteurs de ce texte « ne rampent pas pour. »

          Je resterai vigilant et disponible dans tous les cas sur la question. Si d’autres voix veulent se faire entendre, j’ai une adresse et je lis mes mails.

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  2. Très bon article qui donne envie de connaître un peu plus le mouvement numérique, et qui démontre bien que la façon dont il s’organise naturellement (en rassemblant de vraies compétences et professions autour) est en soi une vraie preuve qu’on est loin d’un mouvement de jeunes écervelés, analphabètes et inutiles. Très loin. Peut-être trop pour les Elites, justement ?
    J’espère que Cosmo se trompe, j’ignore également ce qu’il peut ressortir de tout ceci, mais si le temps érode le mouvement au point qu’il meurt, j’espère au moins que « quelque chose d’autre » arrivera.

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  3. Article éclairant et utile, bravo. Les indignés de la Puerta Del Sol en sont à eur 5ème année. Ils sont tjrs debouts. Malgré et grâce à Podemos, des étapes furent franchies alors que la visibilité comme la lisibilité des débuts n’étaient pas évidentes. Ne soyons pas défaitistes, tout peut arriver dont le meilleur!

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