Reconnaissance faciale, 5G : les choix technologiques ne doivent plus échapper aux citoyens

Les controverses liées au numérique se multiplient. Cependant, prises unes à unes, elles ne permettent pas de voir un enjeu plus global : le cruel manque de démocratie dans ces décisions.

Cette tribune que je signe avec Yaël Benayoun est parue dans Libé des idées le 30 janvier 2020.

Tribune. Pas une semaine ne passe sans qu’un scandale lié aux nouvelles technologies n’éclate. A peine voit-on les dégâts qu’a produit la numérisation à marche forcée de certains services de l’Etat que nous voilà rattrapés par le débat à propos de la reconnaissance faciale, talonné de près par le procès à venir de la 5G. Les choix technologiques sont devenus des sujets de société, et non plus seulement des questions réservées aux experts. Pourtant, ces choix restent cantonnés à des sphères très restreintes, pour ne pas dire qu’ils échappent complètement aux citoyens. D’une certaine manière, le «progrès» demeure une réalité qu’on ne choisit pas, mais qui s’imprime tout de même dans nos vies quotidiennes.

Pourtant, les voix qui s’élèvent ne manquent pas. Entre les appels incessants de l’association La Quadrature du net contre les systèmes de surveillancela récente tribune de Jean-Marc Jancovici, très dubitatif quant à l’impact énergétique de la 5G, sans parler des multiples mouvements citoyens contre des installations plus locales comme les entrepôts Amazon, les revendications sont à la fois nombreuses et argumentées. Seulement, ces mouvements ne trouvent aujourd’hui aucune courroie de transmission pour faire aboutir leurs revendications. Ils restent structurellement et fatalement sans effets.

Hors sujet

Cela s’explique d’au moins deux manières. Premièrement, les contrepoids démocratiques au «progrès» sont trop maigres. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a, paradoxalement, perdu du pouvoir depuis l’entrée en vigueur du RGPD. Ses avis sont désormais émis a posteriori des «expérimentations», quand ils ne sont pas tout simplement balayés. Quant aux autres instances chargées de poser un regard distancié sur les choix technologiques, comme le Conseil national du numérique (CNNum) ou le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), leurs membres ne sont pas élus, et leurs avis seulement consultatifs. Souvent, ces instances sont sollicitées uniquement dans le but de conforter des politiques publiques.

Deuxièmement, les critiques sont souvent réduites à des incompréhensions, ou tout simplement détournées. Les Décodeurs du Monde, pour ne prendre qu’un exemple, ont par deux fois «rétabli la vérité» en expliquant que la 5G n’était pas dangereuse pour la santé. Très bien, mais là n’est pas le sujet. Pourquoi ne pas plutôt avoir interrogé sa prétendue efficacité énergétique ? Quant à la reconnaissance faciale, le débat reste en surface, au niveau des «biais algorithmiques» (c’est-à-dire de la fiabilité du système). Encore un Hors sujet : il ne s’agit pas tant de savoir si ces technologies sont ou non efficaces, mais d’interroger le bien-fondé de les diffuser partout dans la sphère publique.

 Société du tout-connecté

Du côté des pouvoirs publics, le discours est tout à fait contradictoire. Elus et institutions en appellent à plus de «démocratie» et de «débat public», mais n’expliquent jamais réellement sous quelle forme ni à quelle fin. Bien souvent, il ne s’agit en réalité que de mettre un peu de «citoyen» dans des organes sans importance, et surtout sans pouvoir, afin de mieux légitimer des décisions déjà prises à l’avance. Au CNNum, on organise des «ateliers-débats» avec des citoyens et des industriels à propos de la reconnaissance faciale pour mieux «coconstruire un cadre de régulation» de ces technologies. La question de savoir si oui ou non, nous souhaitons les diffuser dans la vie publique semble avoir cédé devant l’impératif économique. Ainsi, on peut s’attendre à ce que la nouvelle branche «numérique» du CCNE n’infléchisse pas, elle non plus, le sens de l’histoire. Au mieux fera-t-elle des rapports qui seront peut-être lus par des élus. Ne comptons pas sur elle pour interroger la pertinence d’entrer dans une société du tout-connecté.

Depuis deux décennies au moins, la sociologie des sciences interroge les liens entre production technologique et systèmes politiques. La discipline a bien montré à quel point les mouvements de contestation permettaient, en dernier ressort, d’orienter certains choix afin de protéger les populations qui pourraient en être victimes. D’autres formats, comme les budgets participatifs et les conférences citoyennes, ont pu permettre de «faire entrer les sciences en démocratie». A cet effet, la Convention citoyenne pour le climat, qui réunit 150 citoyens tirés au sort et formulant des propositions pour lutter contre le réchauffement climatique, est un exercice intéressant. Cependant, ce genre de mécanisme devrait gagner en pouvoir, s’étendre à des questions technologiques, et se combiner au renforcement des institutions existantes. Car pour répondre au double impératif de la préservation des libertés publiques et du défi climatique, nous ne pouvons plus nous contenter de voter tous les cinq ans, ou de compter sur les experts patentés du progrès.

Irénée Régnauld Yaël Benayoun fondateurs de l’associationLe Mouton numérique

Irénée Régnauld (@maisouvaleweb), pour lire mon livre c’est par là, et pour me soutenir, par ici.

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