Smart food : la poudre « Feed » est-elle en train de prendre l’eau ?

Hugo Bonnaffé (@bonnafu), journaliste, a mené l’enquête sur la « smart-food », ce secteur innovant dont une des caractéristiques est de proposer des repas sous forme de poudre diluée dans de l’eau et autres barres alimentaires. Au-delà des questions relatives à la nutrition, le journaliste étend sa réflexion aux conditions d’apparitions de tels produits, ce qu’ils disent de l’époque et de nos façons de vivre.

Ce long papier sur publié sur Médium revient sur une marque en particulier : Feed, jeune entreprise française incarnant selon l’auteur « les excès de la startup nation ». Et pour cause, le fondateur assure vouloir fournir une façon de manger « pragmatique », au diapason des temps modernes, resserrés, optimisables. Ce genre de produit – une sorte de poudre que l’on mélange dans son récipient – n’est pas vraiment nouveau, le concept a émergé aux Etats-Unis avant de faire des petits en France. Aux origines, rappelle Bonnaffé, une bande de geeks baignant dans une culture du quantifier-self, adeptes du repas-devant-le-bureau et désireux de ne plus perdre le temps dévolu au déjeuner. Les premières apparitions prennent pour nom « Soylent », reprise du titre d’un célèbre film de science-fiction (Soleil vert en français) dans lequel les habitants, n’ayant pas les moyens d’acheter des aliments naturels, en sont réduits à manger des produits de synthèse. Leur promesse : un repas complet, équilibré et n’occasionnant aucune carence. 

 

 

Il est vrai, dans l’absolu, le produit peut sembler relativement, innocent. L’entreprise surfe sur des grands chefs, produits bios et autres nutritionnistes certifiant la qualité – ou moins la non-dangerosité – d’une telle pratique. Rassurant. Tout n’est pas si simple pourtant, comme le rappelle le journaliste, l’appel aux experts « nutritionnistes » est trompeur, le terme pouvant être accolé au métier de toute personne ayant reçu une formation en nutrition dont « aucune ne débouche sur un diplôme reconnu par l’Etat ». La réalité est plus nuancée. Bruno Chabanas, interne de médecine en Santé publique, nutritionniste et ingénieur agroalimentaire, s’est penché sur la composition de Feed, selon lui, la marque ne peut pas prétendre « fournir des repas complets et nutritionnellement parfaits », à moins d’adopter une vision purement réductionniste de l’alimentation. Entre l’absence de mastication et l’ultra transformation des produits, Feed n’équivaut absolument pas au choix d’une nourriture saine. Pour le dire simplement, manger ne revient pas juste à ingurgiter des nutriments, vitamines, oligo-éléments. L’alimentation n’est pas une équation. Certes, rien n’oblige personne à se nourrir exclusivement de Feed, mais alors pourquoi la marque ne réagit-elle pas quand un chef d’entreprise déclare vouloir en boire tous les jours pendant un mois afin de gagner « 30 heures mensuelles » ? Le fondateur de Feed lui-même, déclarant en consommer deux fois par jour…

Du côté des autorités, on comprend du papier de Bonnaffé que « c’est compliqué ». De tels produits n’entrent pas vraiment dans la catégorie des compléments alimentaires, ils échappent ainsi à un cadre légal précis et peuvent surfer sur une zone grise du droit. Pourtant, affirme le journaliste, la composition de Feed se rapproche nettement de ces compléments (notamment à cause de l’enrichissement en vitamines et minéraux) qui eux, demandent un déclaration préalable de mise sur le marché et un contrôle plus strict de leur composition. Quant à la présence de nombreux aliments ultra-transformés, elle contreviendrait aux conclusions du Haut Conseil de la Santé publique qui demande d’interrompre la croissance de la consommation des produits ultra-transformés et réduire la consommations de ces produits de 20% sur la période entre 2018 et 2021. »

Enfin, et c’est sans doute là la valeur de ce papier, Bonnaffé ne s’arrête pas aux arguments scientifiques et relatifs à la santé. Ce qu’il pose comme question, plus philosophique, est celle de la conception même de ce qu’est manger, en tant qu’acte social. Mobilisant Roland Barthes, le journaliste rappelle que Feed « évacue le plaisir comme la dimension sociale du repas. Il s’agit, ni plus ni moins, de se nourrir parce que cela est nécessaire à la régénération de la force de travail ». Feed témoigne surtout d’une époque qui tend à « mépriser le corps humain et son rapport sensible au temps » : « En ville, on marche de plus en plus vite. Même la vitesse de notre débit de parole augmente » ! On pourra toujours rétorquer qu’un sandwich pris sur le pouce – un Mcdo ou autre – ne sont pas non plus des choix tout à faits optimaux pour le corps. Certes, mais Feed non plus, c’est à se demander à quoi sert aujourd’hui l’innovation, sinon acter le fait que tout s’accélère : tout changer pour que rien ne change, en somme.

On aimerait plus d’analyse du genre, opérant ce regard véritablement 360° sur un produit, le replaçant dans son contexte, à la fois économique et idéologique afin d’en saisir toute la subtilité. Il n’y a pas de dénonciation dogmatique dans le papier de Bonnaffé, ni de stigmatisation du consommateur final, plutôt une confrontation entre temps long et temps court qui soulève des questions naïves mais existentielles : quelle est cette société dans laquelle le fait de boire un concentré soit-disant optimal, seul à son bureau le midi, est-il devenu désirable ? S’il s’agit réellement, comme on le lit partout, d’innover en « remettant » l’humain au centre », de manière responsable, durable, alors peut-être faut-il se poser les bonnes questions…

L’article en entier sur Medium.

Image en tête d’article : extrait du film  de science-fiction « Matrix » où Neo se libère du monde virtuel dans lequel les machines réduisent les hommes en esclavage. Il retrouve « le monde réel » où les résistants n’ont d’autre choix que de se nourrir d’une mixture blanchâtre, certes peu appétissante mais contenant tout ce qu’il faut pour démarrer une bonne journée !

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