La ville astucieuse d’Alphaville : chronique d’une dystopie logique

Alphaville, la smart-city dystopique par Godard

« La logique vous amènera de A à B, l’imagination vous amènera partout. »

Albert Einstein

Nous sommes en 1965, Jean-Luc Godard obtient de la Columbia la somme de 20 millions de dollars avec laquelle il décide de tourner deux films : Pierrot le fou et un film d’anticipation : Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution.

Alphaville est un film de science-fiction presque à huis-clos. Le personnage principal, Lemmy Caution, est un agent secret infiltré du Monde extérieur en mission à Alphaville, une ville quelque part dans l’univers, contrôlée par Alpha 60, une intelligence artificielle.

L’agent secret est chargé de ramener sur terre le vilain despote local : le professeur Von Braun.

Les habitants d’Alphaville sont des pantins désarticulés aux réflexes mécaniques. L’humanité est atone et sans saveur, le climat est mortifère. Lemmy est régulièrement alpagué par des « Séductrices de niveau 3 » qui ont tout de la femme robot, des prostituées automatiques et asservies, si ça n’est pas déjà là une forme de pléonasme. On reconnaît les quais de Seine dans les plans d’Alphaville, c’est en fait toute la nouvelle société de son époque dont Godard fait la critique.

Il y a toujours un grand oeil quelque part, voici celui d'Alphaville

Il y a toujours un grand oeil quelque part, voici celui d’Alphaville

Dans ce contexte de guerre froide intergalactique, Lemmy Caution est soumis à un interrogatoire électronique qui tourne au cauchemar rationnel. Le système par la voix de ses sous-fifres s’exprimant ainsi :

« Soyez assuré que mes décisions auront toujours en vue le bien final. Je vais maintenant vous poser des questions test par mesure de sécurité. »

Nous sommes déjà loin du Metropolis de Fritz Lang sorti en 1927 et encore à quelques années du robot maléfique HAL de 2001, L’Odyssée de l’espace par Stanley Kubrick (1968), pourtant, c’est un déjà une représentation Orwellienne de domination informatique que nous présente Jean-Luc Godard. Représentation qu’il confronte à la poésie de Paul Eluard ainsi qu’à une multitude d’autres références, de Céline à Blaise Pascal, et toutes celles qu’on rate… L’entretien continue et revient cahin-caha à communiquer avec un logiciel pas fini :

« Savez-vous ce qui transforme la nuit en lumière ?
-La poésie. »

Et Lemmy Caution de demander :

« Comment faites-vous pour différencier le mensonge de la vérité ?
– Le principe d’Alpha 60 est de calculer et de prévoir les conséquences auxquelles Alphaville obéira. Dans la vie des individus comme des nations, tout s’enchaîne, tout est conséquence. (Le monde extérieur) nous envoie des espions Peut-être êtes-vous un espion ?
– Vous savez que non puisque je suis un homme libre.
Cette réponse ne veut rien dire, nous ne savons rien, nous enregistrons nous calculons et nous tirons des conséquences. »

En filigrane, c’est le règne de la rationalité dont Godard fait ici la critique, et rationalité n’est pas raison. En effet, la sortie du film intervient dans une période ou l’on tente encore de comprendre la barbarie de la seconde guerre mondiale. La scène de l’interrogatoire revient quant à elle fréquemment dans la littérature dystopique (Orange Mécanique, 1984, Brazil…)

A Alphaville, la police de la pensée élimine les êtres illogiques

A Alphaville, la police de la pensée élimine les êtres illogiques

L’Etat d’Alphaville est « unique, épouvantablement unique » dit Alpha 60. Le fruit d’un calcul logique qui gouverne tout. Comme souvent, c’est la réponse ultime que cherche le despote, le fameux nombre 42, réponse à la grande question sur la vie, l’univers et le reste.

Sans le calcul, on ne sait rien. Ce passage est une bonne illustration du paradoxe de Moravec qui stipule qu’il est beaucoup plus facile pour une intelligence artificielle de produire des raisonnements complexes (calculs et planifications massives, logique) que d’accomplir des tâches proprement humaines dites simples (rattraper une balle au vol, se déplacer dans l’espace, reconnaître un visage, comprendre une intention, une émotion).

Ainsi, face à la dictature de la logique, le langage est réduit, les mots oubliés, les livres inexistants. Au fond, le combat est simple : la lettre contre le chiffre. Pour Godard, dans un monde sur-technicisé, c’est la poésie qui nous élève.

Face au langage informatique, c’est le langage tout court qui nous sauve.

De quoi donner du grain à moudre aux réflexions sur les futures villes intelligentes nourries aux Mégadonnées ; y vivrons-nous comme des homo-numericus ou serons-nous des « zombies digitaux » comme l’affirme le journaliste Sánchez Chillón ? Quoiqu’il en soit, Alphaville est bien loin du cortège de progrès qu’on nous promet.

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