« Ecoarchie » : sortir de la démocratie capitaliste et entrer dans la démocratie écologique

Malgré les preuves scientifiques du dérèglement climatique, nous continuons à appuyer sur l’accélérateur plutôt que le frein. Visiblement, nos démocraties semblent peu à mêmes de produire les changements nécessaires à la préservation d’une planète habitable pour tous. Sont-elles seulement les bonnes formes politiques pour appréhender les défis à venir ? Pour Albin Wagener (@albinwagener), enseignant-chercheur en sciences du langage (Rennes 2 / INALCO), la réponse est non. Non seulement nos démocraties modernes sont enracinées dans un système économique écocidaire, mais il faudrait en changer, les dépasser. Dans son piquant essai Ecoarchie, manifeste pour la fin des démocraties capitalistes et néolibérales (Edition du croquant, 2021), il propose un nouveau système politique qu’il nomme « écoarchie ». Entretien.

Votre point de départ est le suivant : les démocraties modernes ne nous permettent pas d’affronter la crise climatique. Pourquoi ?

C’est en effet une de mes premières questions. Malgré nos connaissances scientifiques, nous ne parvenons pas à prendre les bonnes décisions démocratiquement. Je trouvais cela trop court de se contenter d’avancer que c’est juste le problème de l’économie néolibérale. En réalité, le plafond de verre qui empêche aux décisions politiques d’atteindre la sphère économique remonte à plus loin. Lors de mes recherches, j’ai compris qu’il existe une consubstantialité profonde entre le modèle démocratique et l’économie de marché capitaliste dès la fin du XIXe siècle. Le succès même du modèle démocratique repose sur ce moment où il a été accolé, dans sa chair, à l’économie capitaliste. Il en résulte que nos régimes ne sont pas faits pour absorber les mesures et les « transitions » nécessaires, voire même, les révolutions, puisque c’est bien ce cela dont il s’agit : recommencer autre chose.

Ce que j’explique tient en une analogie : si on verse un autre carburant que de l’essence dans une voiture à essence, elle ne roulera pas. Il en va de même avec nos démocraties, elles dépendent d’une logique extractiviste et ne fonctionnent pas sans l’exploitation de ressources naturelles et humaines. Dès lors, elles rendent toute transition difficile, voire impossible. Cependant, il est peu prudent de remettre en cause le système démocratique en tant que tel. Dès qu’on avance que ce système n’est pas parfait, on prend le risque d’être renvoyé aux seules alternatives prétendument possibles : le fascisme, la dictature, etc. Comme s’il n’y avait pas d’autres modèles politiques imaginables. Et comme si en démocratie, il n’y avait pas du tout de mesures liberticides.

Justement, vous expliquez que les libertés à l’intérieur des systèmes démocratiques actuels sont des libertés indexées sur l’économie de marché, et sont de ce fait, assez restreintes.

Oui, nous sommes plus libres sur le marché – pour acheter ce qu’on veut quand on veut – que nous ne le sommes, en tant que citoyens, dans la démocratie. Cela ne signifie pas que nous n’avons aucune liberté : nous pouvons nous exprimer, par exemple sur les réseaux sociaux, mais nous restons limités dans l’exercice de nos droits directs en tant que citoyens. Et cela commence par le simple fait que l’on confie le pouvoir de prendre des décisions à d’autres qui nous représentent, lesquels sont soumis à l’influence de lobbys qui n’ont strictement rien à voir avec la démocratie.

Le concept de liberté est aujourd’hui un impensé. Sa définition est encore tributaire de celle qu’en donne le néolibéralisme : des individus prenant seuls des décisions pour assurer leur bien-être. Cette liberté-là est une licence : « je fais ce que je veux ». Or ce n’est évidemment pas le cas. Car malgré cette impression d’être à la manœuvre, nous sommes sous influence permanente : celle du marketing et du neuro-marketing, du nudge, etc. Il suffit de voir comment fonctionne un supermarché pour s’en rendre compte. Et surtout, philosophiquement cette liberté n’est liée à rien de palpable, elle ne vient avec aucune notion de responsabilité vis-à-vis du monde qui nous entoure. C’est pour cela que je m’arrête longuement sur le concept de dignité.

Il faut lier liberté et dignité ?

La dignité est un concept flou, abandonné. On en parle dans certains contextes comme l’accompagnement dans la mort, mais la dignité humaine revient aussi à reconnaître et respecter l’autre. Il faudrait lier la dignité à la liberté en ce sens : agir et parvenir à reconnaître que je ne suis pas seul dans mon action. Quand j’agis, il y a des conséquences. Si je tue ou si je frappe, il y a des conséquences. La liberté n’est pas un état de fait (je suis libre donc je peux faire n’importe quoi), elle est en interaction et en relation avec les autres et l’environnement, tout simplement. Or quand bien même on en convient, déplacer la notion de liberté en la liant à la dignité peut faire craindre une restriction des libertés. Pourtant, on peut être libre de cette manière tout en continuant à prendre du plaisir. Mais cette façon d’envisager la liberté attaque directement le présupposé néolibéral.

Et d’ailleurs, les attaques sur cette « liberté » de consommer sont mal vécues, tout un passage de votre livre revient sur ce point…

En effet, j’aborde les reproches que font les conservateurs aux écologistes. Contre la limitation de la viande à la cantine par exemple. Limiter ce genre de « liberté » fait réagir… Mais si notre liberté nourrit une autodestruction, est-ce encore une liberté ? Qu’est-ce que la liberté du citoyen-consommateur quand celle-ci repose sur l’exploitation de populations vulnérables et laborieuses ou bien sur celles d’animaux élevés dans la maltraitance la plus insoutenable ? 

Une autre notion que j’apporte est ce que j’appelle le « privilège écocide ». Nous jouissons sans cesse de privilèges écocides : quand nous utilisons des capsules de café non recyclables, quand nous commandons des plats livrés dans du plastique, quand nous mangeons des fruits venus de pays lointains, etc. Mais pour autant, il ne faut pas tout faire reposer sur l’individu, qui devrait par ses seules actions et choix améliorer les choses, à la façon du mythe du colibri. Même si on pouvait tout changer à titre individuel, cela ne concernerait qu’une petite part de l’effort global à fournir. Et le privilège écocide montre à quel point nos vies sont gouvernées de façon invasive par ces pratiques. Il faut donc sortir de cette réponse individuelle à la sauce néolibérale, qui nous rend libres de tout mais également coupables de tout.

Ce que vous appelez « écoarchie » consiste en quelque sorte à réencastrer la liberté dans d’autres principes, et à ne plus en faire une notion centrale qui gouverne le reste ?

Le principe fondamental de l’écoarchie consiste à mettre l’environnement et la nature au-dessus du reste, dans une logique d’horizontalité qui doit se plier à la prééminence de la nature et de l’environnement. Il s’agit donc de soumettre toutes nos décisions à cette notion d’environnement. Dans un système écoarchique, on reconnaît que l’espèce humaine a pris l’ascendant sur l’environnement et les autres espèces, et on convient qu’une responsabilité vis-à-vis de toute cela est nécessaire. Il s’agit de ne plus prendre de décisions qui créeraient un déséquilibre. En écoarchie, toutes les décisions économiques et politiques sont liées à cette notion d’équilibre : ne plus construire d’usines sur des sites naturels par exemple, interdire les pesticides. Je précise qu’il ne s’agit pas du tout d’une vision qui absolutise la nature en lui attribuant des critères fantasmés, à la Pierre Rahbi, allant jusqu’à remettre en cause le droit à l’avortement au nom de la nature par exemple…

Pour asseoir ces principes supérieurs, vous écrivez : « dans un régime écoarchique, les éléments et dispositions de nature environnementale sortent du registre du libre choix ou du libre vote, et deviennent tout simplement des fondamentaux, noyaux inamovibles de l’écoarchie ». L’environnement devient un noyau dur qui ne se négocie plus ? Est-ce une forme de « règle verte » semblable à ce que propose Jean-Luc Mélenchon dans son programme ?

C’est radical. J’essaie de proposer quelque chose de radical. C’est probablement le point « dictature verte » que l’on me reprochera dans ce bouquin. L’idée n’est pas de dire qu’on ne peut plus rien faire, mais qu’on ne peut faire que ce qui ne menace pas l’équilibre de la planète et le nôtre. Certains éléments deviennent dès lors inamovibles : détruire une forêt primaire par exemple, est une liberté à laquelle il faut renoncer. Cela étant, comme je le précise dans mon livre, cette proposition est néanmoins différente, par exemple, de la règle verte proposée par Jean-Luc Mélenchon ; je ne pense pas en effet qu’il faille que la chose soit imposée par un Etat planificateur, mais prise en main, déclinée et adaptée au niveau local. C’est l’une des particularités de l’écoarchie : l’Etat est au service du local, et non l’inverse.

Mais qui négocie ce qui est « naturel », inamovible ? Beaucoup de ce qui est naturel a déjà été modifié, transformé…

C’est le vrai défi, et je dois dire que ce livre est un essai, pas un manuel. J’admets parfaitement ouvrir plus de questions que je ne donne de réponses. A définir ce qui est naturel ou non, on pourrait finir par dire que puisque l’homme est naturel, tous ses outils le sont aussi… On peut aller loin comme ça. Cependant, c’est à ce moment de la conversation que l’on doit faire intervenir des spécialistes et mettre la science et la recherche à contribution, sans tomber dans un régime scientiste. Associer chercheurs et citoyens, on l’a vu avec la Convention citoyenne sur le climat, ça fonctionne. Des tirés au sort ont même intégré la convention en étant climato-sceptiques, et en sont sortis correctement informés, conscients du fait que le dérèglement climatique est d’origine anthropique. L’écoarchie fonctionne sur ce principe d’information scientifique qui permet de prendre une décision éclairée. Pour mettre cela en place, il faut mettre l’Etat au service de la délibération citoyenne, et non pas l’inverse.

C’est pourquoi je formule aussi quelques propositions institutionnelles. Je propose un redécoupage du pouvoir par régions et aires culturelles : à partir du moment où l’environnement écologique s’arroge une position centrale, alors le premier cercle concentrique doit redevenir celui du local, puisque c’est bien celui qui est le plus directement en lien avec cet environnement écologique. Dans cette perspective, on part du local non pas pour isoler les communautés, mais pour imaginer quelque chose de plus fédéral, à une échelle où l’on puisse tenir compte des spécificités des environnementaux locaux.

Pour en revenir à cette nouvelle façon d’envisager la liberté, on voit qu’elle commence à percer à gauche où les liens entre abondance et liberté (Cf. les travaux de Pierre Charbonnier) commencent à être mieux compris. Cependant, il paraît difficile de défendre un tel programme écoarchique sans passer pour un « Khmer vert ». Les résistances sont fortes et dans votre livre, vous n’excluez pas qu’un tel changement de régime puisse se faire de façon brutale…

Les changements de régime se sont rarement faits en discutant autour d’une tasse de thé. Et toute la prouesse du modèle néolibéral est d’intégrer la contestation à son système. Vous pouvez le contester tant que cela ne l’oblige pas à revoir ses fondamentaux. Mais dès que ça va trop loin (comme avec la Convention citoyenne sur le climat), on fait marche arrière, et un gouvernement est là pour expliquer que c’est pour notre bien. La déception de la Convention citoyenne sur le climat montre bien que le système ne souhaite pas changer les choses. Et même si nos gouvernants ont bien les données sur le changement climatique, ils se disent qu’ils seront à l’abri, qu’ils auront les richesses suffisantes pour se débrouiller. C’est aussi ce que montre la collapsologie, dans le sens où elle anticipe des fractures sociales gigantesques.

Donc oui, tout en espérant me tromper, je vois mal comment un régime écoarchique peut intervenir en douceur. Et je ne suis pas certain du tout que nous y arriverons vite. Ce que j’observe va plutôt dans l’autre sens : une tendance au souverainisme au sens nationaliste du terme. Quand il y a beaucoup de changements, il y a une tendance à se recroqueviller sur ce qu’on connaît ou sur le fantasme de ce qu’on connaît. Retrouver « nos bonnes vieilles valeurs », ce qu’on imagine être notre véritable authenticité, même si c’est un récit inventé. Je pense qu’on va malheureusement passer par beaucoup de phases populistes ou d’extrême droite pour répondre à ce réflexe qui consiste à éviter la peur, à se rassurer avec autre chose jusqu’au dernier moment. C’est pour ça que je tente le passage vers l’Etat souveraineté, en se concentrant sur ce qu’un Etat peut faire, car ces peurs peuvent être gérées : on peut aussi faire une écologie rassurante. En d’autres termes, l’Etat doit garantir sa souveraineté du point de vue écologique, certes, mais en prenant appui sur les territoires et les particularités locales. En résumé, je ne suis pas pour la solution d’un Etat planificateur et punitif, mais pour une réappropriation citoyenne et territoriale des questions écologiques, selon un principe juridique central.

Il y a bien une constituante au Chili en ce moment-même, mise en place suite à des mouvements sociaux d’ampleur, dans le but de rompre avec le paradigme néolibéral et de remettre les questions environnementales au centre du jeu, qu’en pensez-vous ?

En général les pays d’Amérique du sud sont des laboratoires politiques intéressants. Là, il y a un moment politique innovant. Si cette constituante va jusqu’au bout, sans déstabilisation internationale ou financière, ça donnera de l’inspiration à d’autres mouvements politiques. En tout cas, je le souhaite !

Ecoarchie, manifeste pour la fin des démocraties capitalistes et néolibérales (Edition du croquant, 2021), par Albin Wagener

Irénée Régnauld (@maisouvaleweb)

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