Temps paysage, pour une écologie des crises

Alors que les crises – écologiques, sanitaires, économiques – se multiplient, et que le temps nous est compté pour régler chacune d’elles, celui-ci semble nous filer entre les doigts. Et si le problème n’était pas le manque de temps, mais notre conception du temps ? Dans son ouvrage Temps paysage, Pour une écologie des crises (Le Pommier, 2021) la philosophe et historienne Bernadette Bensaude Vincent rappelle que le temps n’est pas un absolu univoque, linéaire et tendu vers quelque chose : il est grand temps de le penser au pluriel.

NB : Le 11 février 2021, l’association Le Mouton Numérique recevait Bernadette Bensaude-Vincent, autour de son livre,  l’interview est à présent diponible en podcast.

Quand le futur guide le présent

Dans les premiers moments de Temps paysage, Bernadette Bensaude Vincent revient sur le présupposé d’un développement technologique graduel, ponctué d’étapes successives supposées rimer avec progrès. L’histoire aurait un sens, et l’homme serait chargé de façonner le futur en vue de s’en rapprocher. Cette conception tenace du progrès, issue de la modernité et emprunte de positivisme, a installé un régime de temporalité bien spécifique. Celui-ci invoque des « phases » de développement, les « peuples sauvages » témoignant de celles s’étant déjà écoulées. Suivant cette idée, le futur s’impose au présent : c’est lui qui guide le cour de l’histoire. Un sentiment d’urgence, voire d’impatience, mêlé à une injonction à l’action achèverait de lancer les humains dans cette course vers un horizon qui s’éloigne à mesure qu’ils s’en rapprochent.

La philosophe démontre que cette flèche du temps s’inscrit aussi bien dans la religion du progrès que dans la perspective de l’effondrement. Ces deux courants, et d’autres encore, comme celui des accélérationnistes (qui veulent précipiter la fin du capitalisme en accélérant l’évolution technologique), « ne s’affranchissent (pas) du temps linéaire et orienté de la modernité ». Qu’il s’agisse d’éviter l’effondrement, ou bien de le hâter, il est toujours questions d’intervenir sur le futur, de l’anticiper – avec des courbes, des exponentielles, de la prospective… Au fond, on retrouverait la flèche du temps dans le culte du progrès (avec comme paradigme la loi de Moore), et dans celui du collapse. Par ailleurs, ces deux imaginaires partagent un même ethnocentrisme : « le monde qui prend fin est le monde moderne occidental, non celui des pays qui ont subi la colonisation. »

De manière plutôt contre-intuitive, l’autrice dresse une critique du concept d’anthropocène, suivant lequel l’homme serait devenu à lui seul une force géologique notable. Pour elle, la notion reste fidèle à cette même conception de la temporalité – orientée vers le futur, et laissant penser que l’homme est distinct de la nature. De l’anthropocène pourrait bien être une nouvelle phase de la domination humaine, avec comme point de fuite des solutions technologiques comme la géo-ingénierie, lui permettant de remédier les dégâts déjà occasionnés, de se rendre de nouveau responsable et architecte du futur.

Le temps comme construction sociale

La mesure du temps, rappelle la philosophe, s’imbrique avec l’évolution des technosciences. Ce faisant, elle est une construction culturelle et sociale. Le temps linéaire est édifié par des normes (UTC), mesuré par des appareils et grâce à des procédés chimiques (la durée de la seconde correspond à un certain nombre d’oscillations de l’atome de Césium 133). Le « temps profond » quant à lui, celui qui nous ramène au origines de la terre et de l’univers, est progressivement construit comme un espace abstrait qui supposément, précéderait le nôtre. Bernadette Bensaude-Vincent s’interroge : « comment, et à quel prix, on a pu construire une échelle des temps alignant dans un temps unique et homogène les temps propres aux continents, aux océans, à l’immense diversité des vivants, des civilisations ? »

Car si l’uniformisation du temps est idéale pour aligner les flux de marchandise, elle reste cependant aveugle à la variété des régimes temporels existants. Les rythmes et les cycles, comme celui du carbone, ne sont pas perceptibles dans les puissances de 10 abstraites auxquelles aboutissent les techniques de datation modernes. Le coût de l’homogénéisation est donc un temps déshumanisé, un temps « de nulle part ». Pour la philosophe, les temps doivent retrouver leurs lieux, ce qui pourrait passer par la promotion des temps locaux, face à temps universel qui a écrasé tous les rivaux. Elle ajoute : « Tout comme on parle de « gens de pays », ou de « jambon de pays », ne pourrait-on suggérer que le temps doit lui aussi être attaché à un lieu ? »

L’homogénéisation sévit ailleurs, sur d’autres plans. Le fait par exemple, de réduire à un « équivalent carbone » différents type de gaz à effet de serre permet certes de comparer entre elles des actions humaines très disparates, mais abstrait du même coup tout lien entre le carbone et son lieu de production et ses cycles, afin d’en faire une monnaie d’échange qu’on négocie sur un marché… « la prouesse de rendre tous les événements commensurables s’obtient au prix d’une opération de lissage et de simplification qui ne tient pas compte des histoires propres aux divers éléments qui composent le monde », écrit la philosophe.

Dans le Temps paysage

Progressivement, la philosophe déploie son concept-phare, le « temps paysage », au secours d’un temps devenu trop univoque. Paysager le temps, « c’est avant tout prendre en compte l’hétérogénéité des lignes de temps toujours dissimulée, invisibilisée par le primat de l’échelle chronologique ». La définition du temps paysage peut rester difficile à appréhender en des termes concis, aussi l’auteure illustre plus qu’elle ne précise. Pour décaler le regard et s’éloigner du temps chronologique, les exemples fourmillent. Celui bien connu de la tique par exemple, qui « peut rester immobile dans les feuillages pendant des années – jusqu’à dix- huit ans – en attendant que passe un mammifère qui lui permettra de se reproduire. » Voilà de quoi relativiser. Puis le rapport à la technique, auquel elle revient à plusieurs reprises, rappelant qu’une énergie nouvelle ne chasse pas les précédentes. En la matière, « l’ancien côtoie le nouveau : le préservatif ne disparaît pas avec la diffusion de la pilule contraceptive à partir des années 1960 ; il revient même en force dans les années 1980 en raison de l’épidémie de sida. » Mieux : on revient parfois à l’ancien, on réhabilite l’agriculture biologique, le vélo : « Le présent et le futur étant toujours mêlés aux techniques du passé, nous vivons sur plusieurs régimes de temporalité, si bien qu’il est illusoire de prétendre que le moderne remplace le traditionnel selon un processus linéaire. »

En cœur d’ouvrage, Bernadette Bensaude-Vincent convoque plusieurs autres références tout à fait stimulante pour de nouveau, approcher d’autres conceptions du temps. Le sinologue François Jullien d’abord, qui montre le contraste entre la notion de paysage à l’européenne, et en Chine. Il souligne ainsi les présupposés occidentaux, et leur propension à adopter des postures surplombantes pour regarder l’espace et le temps, se déliant ainsi de la nature. En Chine, le paysage se vit, il n’est pas statique, le temps paysage de la philosophe replace les humains « dans le flux des choses du monde ». En bref, c’est cela que fait le temps paysage : il engage à renoncer à la position d’extraterritorialité que présuppose la construction de l’échelle des temps.

Enfin, le concept est plus concrètement appliqué à des controverses actuelles. De l’usage inconsidéré du plastique (qui commence à être remis en cause), à l’enfouissement des déchets nucléaires (et ses différents scénarios), la philosophe détricote notre rapport aux matériaux, et le rapport de ces matériaux au temps. Dans un cas, elle fustigera les effets pervers du plastique qui certes, permet de gagner du temps (grâce au tout jetable), mais contribue à la formation d’un monde toxique axé sur le présent. Dans l’autre, elle les scénarios de stockage des déchets nucléaires pensés par Yannick Barthe, se demandant : dans quel scénario évite-t-on le recours à un temps linéaire ? A une foi inconsidéré dans le progrès qui autoriserait de les cacher en attendant de savoir les traiter : « au lieu de les faire disparaître de la vue, ne pourrait-on les ériger en monuments, témoins et traces d’un âge : celui du nucléaire ? »

***

L’ouvrage de Bernadette Bensaude-Vincent décale le regard, mobilise des références originales et ouvre quelques morceaux critiques inattendus – à propos de la notion d’anthropocène par exemple. Ce faisant, il ajoute une nouvelle question, celle du rapport au temps, aux débats écologiques et climatiques dont on réalise à quel point ils restent enfermés dans les carcans d’un progrès linéaire et d’une vision purement occidentale du futur.

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