Blog en grève – je ne publierai rien cette semaine

<grève>

Je ne publierai rien cette semaine. Je déroge à la règle qui depuis septembre dernier m’astreint à cette cyber-agression hebdomadaire de votre temps de cerveau disponible.

Certes, ça ne changera pas la face du monde. Hautement symbolique, l’acte passera probablement inaperçu chez l’immense majorité de gens qui ont l’incurie de ne pas me lire, mais à la limite, c’est leur problème.

Fist

Je ne publierai rien cette semaine parce qu’après tout, moi aussi j’ai décidé de faire grève. Vous allez me dire, pour faire grève, il faut avoir un patron, quelque chose à défendre et accessoirement quelque chose à perdre. Or ma grève à moi ne va pas pourrir mon budget. Un billet en moins sur un blog techno-sceptique, c’est plus de l’ordre de l’opération de communication boboïsante que du crâmage de pneus sur asphalte ensanglanté. Et puis vous pourriez aussi me demander pourquoi je n’ai pas fait grève dans mon « vrai » boulot. D’ailleurs c’est peut-être le cas, vous n’en savez rien. Bon d’accord, c’est pas le cas. Mais je ne pense pas que vous auriez fait mieux à ma place. De toute façon, de votre avis je m’en tamponne le tract, je fais grève et pi c’est tout.

Alors oui, je vous vois déjà venir « Ha ha le branleur, il a rien écrit de la semaine alors il joue la carte de la récup’ politique pour faire du remplissage ».

Pas tout à fait faux. Pas tout à fait vrai non plus.

Déjà, j’avais un billet en stock prêt à partir, un truc pas très intéressant sur le « digital labor », ce concept chelou qui explique comment on bosse pour Google sans le savoir. Ouais, on bosse gratos, du matin au soir et du soir au matin, sept jours par semaine, pour nourrir de gros algorithmes dans de grosses boîtes américaines qui planquent de gros sous dans de gros paradis fiscaux. Et ça, personne n’en parle.

Ensuite, j’ai un minimum de conscience politique : j’ai même lu l’article deux de la loi El Khomri ! Et vous savez quoi ? Et ben je l’ai pigé ! Presque trop bien ! Du coup ce matin en arrivant au boulot à dix heures tout collant de sueur made in SNCF, je n’ai pas bêtement rejoint la horde de jeunes cadres prompts à pendre sur place du conducteur de RER sous prétexte que « ça n’a rien à voir avec la loi El Khomri leur situation ». Autant dire qu’il n’y a pas de raison d’interdire l’esclavage tant qu’on n’est pas esclave soi-même.

C’est bien connu, la convergence des luttes c’est has-been, aujourd’hui chacun doit lutter dans son coin comme un petit colibri ! D’ailleurs ce sont des petits colibris qui ont coupé la tête du roi en 1793. Ce n’est pas que je n’aime pas Pierre Rabhi, loin de là, mais de temps en temps le petit colibri a besoin d’une petite batte de base-ball pour se faire entendre. Ça s’appelle l’Histoire.

Bon, là c’est le moment où normalement il faut tempérer. Expliquer en levant les yeux au ciel que bien sûr que non, je ne soutiens pas les gyrophares en mode barbecue. Que bien sûr que non, je ne souhaite pas la mort économique de mon pays. Que bien sûr que non, je ne suis pas un bloqueur-casseur-terroriste assoiffé de sang capitaliste. Après tout, c’est comme ça qu’on les appelle maintenant ces gens qui battent le pavé : des TERRORISTES. À bien y réfléchir ils n’ont peut-être pas tort au MEDEF, de la moustache à la barbe il n’y a qu’un pas. Et dans tout gréviste, il y a un peu de djihadiste.

Arrivé à ce stade de décomposition de la pensée, j’ai du mal à me dire que je ne vais pas laisser planer le doute quant à mon avis sur la question de la violence du mouvement social, au risque de me faire ficher S voire même de perdre des Followers, ce qui est quand même vachement plus embêtant quand on est blogueur.

À la place, je préfèrerai plutôt m’appesantir sur cette sombre histoire de 49.3 qui au moins deux fois par mandat nous enfonce la tête un peu plus profond dans le caca néolibéral. Bon, un petit déni de démocratie ne justifie pas qu’on bloque des raffineries me dira-t-on, c’est pas comme si on vivait dans le pays des droits de l’Homme.

Et le pays des droits de l’Homme ne peut pas avancer en étant continuellement bloqué par des révolutionnaires qui n’ont pas compris que l’Histoire avec un grand H était finie. Terminée. Over. C’est pas moi qui l’ai dit, c’est Fukuyama. Donc pas la peine de réactiver les fantômes communistes qui en plus d’être des dictateurs se sont écroulés tous seuls un soir de novembre 1989. Il n’y a plus de place pour les idéologues, la seule voie restante, c’est celle du pragmatisme. Le progrès n’a pas de camp. Ni gauche, ni droite. Enfin quand même un peu à droite.

Comme si le mythe de la croissance, lui, ne procédait d’aucune posture idéologique. Comme si les grands équilibres économiques qui depuis cinquante ans tournent à la faveur des propriétaires eux non plus, n’étaient pas fomentés par des idéologues. Comme si un économiste français n’avait pas écrit un bouquin de mille pages sur le sujet. Comme si ceux qui avancent sous le masque de la non-idéologie, n’étaient pas en fait les plus dangereux des idéologues.

En plus, pour cracher des points de croissance, il faut du pétrole, pas des grévistes moustachus qui ne captent rien à la grande marche du monde.

Ben ouais, il bouge le monde, faut suivre, entreprendre, trouver sa place dans la grande compétition internationale. Arrêter de babiller dans les rues au sujet d’une hypothétique et pathétique autre voie où punks à chiens côtoieraient petits patrons dans une irénique osmose. Il faudrait arrêter de rêver.

Mais ça, je peux pas.

Parce que l’essence même de la politique, c’est la faculté de rêver. La politique ne sert à rien d’autre qu’à rêver. Rêver qu’on change le monde, qu’on le rend meilleur, plus accueillant, plus soutenable, plus coopératif. Tout l’inverse de cette loi à la sauce Thatcher. Cette loi qui en 2016 nous ressort la bonne vieille ritournelle de la démocratie d’entreprise – comme si en période de crise nous étions tous sur un même pied d’égalité – et de la flexi-sécurité – autre nom de la précarité institutionnalisée comme modèle de société.  

Alors il paraît que ce serait l’occasion de « fluidifier le marché de l’emploi », assurer au petit salarié qu’il pourra se recaser vite fait bien fait avant qu’on lui sucre ses allocs’, parce que faut quand même pas abuser. Et si son diplôme trop pourri ne lui permet pas de trouver le bon job avant la date fatidique, il pourra toujours devenir « entrepreneur de lui-même », ce qui est quand même l’opportunité rêvée de – peut-être – devenir riche un jour, s’il travaille beaucoup, mais alors vraiment beaucoup.

Dommage pour moi, je ne suis pas ce jeune que Macron invite à « devenir milliardaire ». Trop d’argent, ça rend débile et malheureux, il y a des tas d’études très sérieuses qui l’attestent.

Mais c’est le rêve qu’on nous propose. Devenir indépendant, flexible, libre. Libre de bosser à la tâche pour le plus offrant : hôtesse le matin, chauffeur Uber le midi, professeur par Acadomia le soir. Si ça c’est pas un projet de société ! Le voilà notre rêve commun : la plate-formisation de l’emploi. Ce qui revient peu ou prou à faire peser tous les risques sur les travailleurs, alors même qu’on nous bassine avec la « prise de risque de l’entrepreneur ». Je préfère encore le salariat, je ne suis pas le seul. Ce qui est sûr, c’est que le modèle conviendra sûrement à cette petite minorité sur-armée pour affronter la vie, souvent des hommes d’ailleurs. De bonne famille. Blancs. Et puis diplômés. Les autres pourront toujours cumuler les heures et mendier un prêt à leur banque pour s’acheter une baraque minable dans une banlieue à peine désamiantée.

Ceux-là de toute façon, ils ne feront pas long feu. D’ici peu, on les aura remplacés par des robots : les taxis se conduiront tout seul, les colis seront livrés par des drones. On n’en parle pas non plus de ça, du fait que 47% des jobs dits « de classe moyenne » pourraient être automatisés. Ça serait peut-être l’occasion de repenser notre modèle une fois pour toute, l’occasion d’arrêter de courir après un improbable plein-emploi auquel plus personne ne croit.

A ce propos, en début d’année un dossier a été déposé sur le bureau d’une certaine Myriam El Khomri pour plancher sur ces sujets. J’en ai même parlé ici. Mais dans le tourbillon ministériel, les bonnes idées ont dû passer à la trappe.

Enfin, de toute façon j’ai dit que je ne publierai rien cette semaine. Comme ça vous aurez le temps de lire autre chose, un texte de loi par exemple. Un roman de Victor Hugo. Un poème d’Aragon.

<épilogue>

Bon, à ce stade, il faudrait quand même que je déballe de vrais arguments pour réveiller mon auditoire au sujet de la loi travail. Mais bêtement, le billet n’a pas pris cette direction. Sûrement parce que les grévistes n’ont jamais d’arguments, ils aiment juste perdre du pognon et faire chier le monde.

</épilogue>

</grève>

7 comments

  1. Merci ?

    Ouais, putain, merci ! J’ai adoré le fond, la forme, l’engagement. Je trouve ça – au contraire – très pertinent ! Parce qu’il ne faut pas que la CGT soit la « seule » à se rebeller. Les médias manipulent assez les faits pour que cela soit perçu dans ce sens. Il ne faut pas laisser faire.

    Alors : merci.

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  2. Eh ben dites donc l’ami, écrire autant de mots même pas pour gagner des sous, c’est un peu de la grève (c’est la rédactrice web qui parle ^_^) .

    Je te suis, pas dans la rue parce que tu n’y es pas et d’ailleurs ça tombe bien moi non plus et plein d’autres encore qui ne sont pas autant d’accord avec ce texte pro-esclavagiste sorti d’un autre temps.
    Je suis nantaise, on sait ce que sont les négriers, on nous l’a appris à l’école quand on était petits… L’histoire ne sert que si les gens en prennent de la graine, à priori la seule graine qu’ont nos dirigeants actuels c’est le pois chiche qui leur sert de cerveau avilit par le flouz, la caillasse et la gloire (non la beauté ils l’ont pas – eurk!).
    Alors oui, peut être ce texte va te faire de la pub, en même temps si tu écris bien avec des mots justes, tu le mérites bien 😉 – mais pas que. C’est aussi bon de lire que même ceux qui ne hurlent pas dans les rues et brûlent des pneus, se font gazés et malmenés par des exécutants de l’ordre, ne sont pas pour autant muets et passifs.
    Écrire est une force, communiquer et mobiliser l’opinion est aussi d’intérêt public!
    Continue de propager ta verve, moi je te soutiens, moi je ne fais pas la grève du libre arbitre et de l’esprit critique, par contre je fais bel et bien grève à durée indéterminée en la confiance de ces élites qui sont sensées gouverner dans le bon sens notre beau pays!
    Un certain grand homme disait  » Si vis pacem, para bellum » – j’ai mon arme favorite en main: un stylo à la mine en titane, prêt à crier tout haut ce que certains rêvent tout bas 😉
    On a la même et j’en suis heureuse!

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    • Oui, je suis un sorte de bénévole de la pensée. De la p(a)nsée même, et je dis ça avec la pointe de concupiscence appropriée évidemment. Merci de ton soutien, je te renvoie le mien en échange en adhérant totalement à la définition que tu fais de l’engagement plumesque, ou plutôt digital, puisque qu’on parle bien des doigts, des mains. A défaut des pieds sur le bitume.

      A nos crayons alors ! 🙂

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      • « writing power » 😉
        Ils nous couperont peut être la TV (et quelle chance!) nous pourrons continuer d’écrire!
        Même si ils nous coupent la connexion internet (moins cool…), on fera les pirates-box et on continuera à écrire comme on le voudra!
        On pourra sinon remettre à voler les pigeons voyageurs ou lancer des drones – on leur fera passer nos messages écris avec nos petits doigts boudinés pour que continue l’éveil des consciences! 🙂

        Keep on thinking – keep on writing !

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    • Miaou. Ça tombe bien, après cet exercice gauchisant j’avais besoin d’une caution de droite pour dire que j’ai des « amis » dans le camp d’en face. Sinon ça va, tu chroniques toujours les BD de ton petit frère ?

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