Boulevard de la mort numérique

Boulevard de la mort numérique, les morts liées à l'utilisation d'Internet et des réseaux

La mort est la délicate promesse de tous nous réunir un jour quelque part, ou nulle part. Un décès annonce la gestion de tout un tas d’objets, de souvenirs et de la paperasse administrative.

Avant, la mort était plus simple. Les cercles humains, plus restreints. La nouvelle circulait vite au village, suscitait son lot d’émotion et éventuellement un peu de pagaille juridique, mais c’est tout. Entre temps, l‘homme s’est dupliqué. Nous existons dans plusieurs strates et réseaux physiques ou virtuels. Nous vivons dans plus d’endroits et quand nous mourrons, c’est partout à la fois.

Ainsi, la mort numérique existe bien et le sujet commence à devenir une problématique juridique à part entière. Si je meurs demain, ce sera aussi sur Facebook, Google, Twitter, Swarm, Path, Tumblr, WordPress ou ma banque en ligne. Mais où va le Web mourra aussi. Si cette multiplication des morts appelle l’Occident à briser un tabou millénaire, le sujet est trop sérieux pour être abandonné à d’obscurs magazines religieux. Alors qu’est-ce que la mort sur Internet, et quelles sont les morts liées à son usage ?

Voir le web, et mourir

Tombeau du netChez Facebook, la désignation d’un « Legacy contact » permet de déléguer la gestion de son compte à un proche en cas de décès. Le légataire pourra signaler votre disparition à Facebook et modifier votre photo de profil, vous évitant ainsi d’associer votre image et votre réputation post-mortem à un éternel selfie sur-exposé qui sera passé de mode dans 6 mois. Cette nouvelle fonctionnalité était devenue nécessaire, le réseau est peuplé de plus d’un milliard d’individus qui, eux aussi, font des selfies avant de mourir.

LinkedIn, Twitter et Yahoo fournissent également des formulaires en cas de mort d’un de leurs utilisateurs, la CNIL les répertorie sur son site Internet et précise pour les inquiets que « par principe, un profil sur un réseau social ou un compte de messagerie est strictement personnel et soumis au secret des correspondances ».  Vous pouvez donc continuer sans risque à écrire à votre maîtresse depuis une messagerie sécurisée. Personne n’en saura rien.

Concernant les réseaux secrets où personne ne vous connaît vraiment (les sites de rencontre pour ne pas les nommer), il faudra probablement attendre la fin de votre abonnement ou l’invalidité de votre carte bancaire pour en disparaître définitivement. Aspect rassurant pour les déçus de Tinder ou autre qui ne reçoivent que peu de réponses à leurs appels désespérés : votre cible est peut-être déjà décédée, y avez-vous pensé ?

The Walking Web

the Walking WebDes armées de robots fourmillent déjà sur Internet. Sur Twitter, ils suivent vos péripéties et trackent vos mots clés, vous retweetent le cas échéant. Des services analogues existent pour publier des News à votre place, ce sont des « pilotes automatiques » du web. Ces outils s’occupent de penser à votre place en relayant des infos ciblées (par exemple, vous pouvez décider de diffuser tout ce qui parle de licornes).

Personnellement, j’ai un ami qui relaie un flux aseptisé de news high-tech sur Twitter et LinkedIn depuis maintenant 2 ans, quand je lui demande ce qu’il utilise comme outil, sa réponse est toujours la même : « J’ai oublié ! ».

Bref, le jour où cet ami se fait percuter par une licorne en voiture de sport pas très concentrée sur sa conduite à cause de ses Google Glass, c’est la mort assurée sur le boulevard numérique. Mais alors, qu’adviendra-t-il de son flux de news ? Peut-on d’ores et déjà présumer qu’un certain nombre de pilotes automatiques de la toile sont en fait morts ?

Zombie digital. Effroi.

Tombé pour l’Web

Activiste du web

Le 11 Janvier 2013, l’informaticien et militant de l’Internet Aaron Hillel Swartz se suicide dans son appartement à New-York, il a alors 26 ans. Aaron avait le web dans la peau, ce génie précoce militait activement contre le SOPA en 2012. Accusé de fraude électronique, il risquait 35 ans de prison et 1 million d’euros d’amende.

Aaron Hillel Swartz est devenu une figure d’un Internet libre et une icône pour les défenseurs des libertés du numérique. Il avait rejoint très jeune le site Reddit et contribué à l’établissement de la licence creative commons, inspirée des licences des logiciels libres (GPL) qui ont permis l’essor de systèmes d’exploitation utilisés par tous. Son sacrifice aura été de vouloir libérer les droits d’auteur.

Son père déclarait : « Jobs et Wozniak ont lancé Apple en créant des boîtiers pour téléphoner gratuitement en piratant les réseaux. Bill Gates a lancé Microsoft en utilisant les ordinateurs de la fac, ce qui était strictement interdit. La seule différence entre Jobs, Gates et Aaaon, c’est que lui voulait rendre le monde meilleur, pas gagner de l’argent.  »

Aaron est toujours parmi nous sur Twitter à @aaronsw

Internet m’a tuer 

Internet m'a tuer

Nous sommes en Mars 2014, un sud-coréen de 22 ans accroc aux jeux vidéos délaisse son enfant de 2 ans, celui-ci mourra du trop peu d’attention de son père. 7% des 50 millions de sud-coréens présentent un risque d’addiction élevé aux activités liées à Internet. La Corée du Sud reste un des pays les plus connectés au monde.

C’est dans ce même pays qu’un autre jeune de 24 ans décèdera à la suite d’une phase de 86 heures de jeu dans un cyber café (la Corée du Sud en compte 22 000 dont une bonne proportion ouverts 24 heures sur 24).

Bien sûr, les morts liées aux aspects ludiques du réseau ne sont pas l’apanage de la Corée du Sud, de nombreux internautes de tous pays ont perdu la vie en prenant des selfies dans des situations risquées. Le comble du glauque, si Internet est censé être l’outil privilégié pour se connecter, il génère parfois des pratiques mortelles.

Digital ghosts 

Fantôme de l'Internet

Nous ne serions pas exhaustifs si nous n’abordions pas les questions des morts-nés sur Internet. Trop vieux pour l’avoir connu ou adopté, ils sont des milliards d’êtres humains à n’avoir jamais connu les bonheur de la toile. Paradoxalement, ils font partie de la catégorie des « no-life » du web dans leur description la plus noble : il n’y ont jamais participé. Par conséquent, ils n’y mourront jamais.

Cependant cette dernière assomption serait totalement correcte si on ne comptait pas sur les personnalités diverses et variées qui n’ayant pas connu Internet, se sont retrouvées malgré elles présentes sur le réseau. A titre d’exemple, Jésus Christ et ses 20 millions de résultats sur Google possède un compte Facebook et son article Wikipédia, évidemment.

Ainsi, à la croisée des non-nés et des non-morts, Internet est à la fois un tombeau et une maternité pour l’humanité qui nous précède, pour le meilleur et pour le pire.

Le web vous va si bien

Il est clair que l’homme a aujourd’hui le web dans la peau, il y est tellement accroché qu’il fera bientôt partie intégrante de son héritage physique et mental. Le concept de mort numérique est bien réel et recouvre une palette immense de questionnements : pourra-t-on utiliser mes données personnelles après ma mort ? Quelle emprunte écologique aura ma mort sur Internet si je continue à recevoir autant de Newsletters sur ma défunte adresse Email ? Mes enfants pourront-ils hériter de ma (mortelle) bibliothèque média ?

En effet, où vont vraiment les morts du numérique ? Cimetières et testament virtuels nous rappellent sans cesse que le réseau comptera très vite avec son lot d’assassinats, suicides et décès digitaux (une forme de Bal-el Web en somme). Bientôt, des juristes spécialisés dans la mort apparaîtront, un business immense et intrinsèquement récurrent nourrira nombre de crocs-morts informatiques qui se chargeront de nos dépouilles binaires. En attendant et pour ne pas tomber dans une dépression morbide, une devise à suivre : vivre et laisser surfer.

Boulevard de la mort numérique, les morts liées à l'utilisation d'Internet et des réseaux

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