Ce que nos rêves de téléportation disent de notre soif d’ubiquité…

On le sait, la téléportation n’est pas pour demain. Ce doux rêve que l’humanité caresse n’est pas encore assez abouti pour nous transporter de Paris à New York (ou de Bourg la Reine à Gentilly) en un clin d’œil. Pour autant, de récentes avancées scientifiques rouvrent quelques espoirs. Suffisamment en tout cas pour interroger nos désirs d’ubiquité les plus intemporels.

[Cet article est une petite mise en bouche avant le >>> débat <<< du Mouton Numérique qui aura lieu le 09 juin avec Futur en Seine sur les transports du futurs]

En effet, une équipe de chercheurs chinois a récemment prouvé que la téléportation quantique était possible. Bon, leur expérimentation se limite au transport d’une image Bitmap monochrome, pas encore un troupeau de touristes. Mais nul ne doute que le reste suivra. En attendant, cette découverte arrive à point nommé pour questionner le futur de nos déplacements qui des voitures autonomes aux trains supersoniques, risque de nous décoiffer plus que sérieusement. Alors, faut-il désirer s’affranchir du temps et de l’espace pour partir en vacances.

Sky (notre désir) is the limit

Si la téléportation permet quelques sympathiques exercices de prospective, c’est bien là son seul intérêt immédiat. Après tout, dans un tel monde, le désengorgement des voies de circulation ne serait plus un problème, L’ « Uberisation » suscitée par la téléportation serait telle (tours opérateurs, trains, bus, poussettes, etc.) que le concept même en deviendrait caduque. Bref, plus tellement de matière pour les vraies controverses, c’est dire à quel point ce monde serait ennuyeux (à l’instar d’un monde où par exemple, nous serions tous immortels : quel intérêt ?).

La question intéressante, c’est celle de notre propre désir de puissance. L’hubris, disent certains : cette ébriété (parfois technologique) qui nous pousse à désirer consommer et consumer notre monde, pour le pire et pour le meilleur. Car tout commence par et avec le désir : Léonard de Vinci a rêvé du GPS, le XXème siècle l’a exaucé, il aurait voulu voler : l’aviation civile low-cost est devenue une commodité.

Mais voyageons-nous pour autant ? Ici comme avec la téléportation, le sens même de nos déplacements reste un grand point d’interrogation, comme le souligne le chercheur Francis Jauréguiberry quand il nous explique que ce nouveau « voyageur connecté » en est venu à regretter l’authenticité de ses déplacements. A la vitesse, à l’immédiateté, nous aurions cédé le goût du risque, de l’imprévu. Que de désirs contradictoires.

Tourisme ubiquitaire

S’il y a bien un secteur concerné par ce désir d’ubiquité et d’instantanéité, c’est le tourisme. Le futur y est déjà : les musées promettent des visites en réalité virtuelle, et voilà bien longtemps qu’internet est devenu le premier vecteur d’information avant de partir en vacances. Il ne manque vraiment que la téléportation pour magnifier ce tableau. Vraiment ?

C’est vrai qu’avant ce moment si particulier que sont les vacances, nous aimerions pouvoir nous téléporter à l’endroit de nos rêves. Ne serait-ce que pour éviter les fastidieuses queues d’aéroport où les français ont la fâcheuse habitude de râler. Seulement voilà, les grands voyageurs savent que ce qui compte, ça n’est pas la destination, c’est le parcours. Ce plaisir qu’on a à regarder par la fenêtre. A attendre l’autobus, à s’arrêter au hasard des paysages.

Pour Sophie Lacour, chercheure associée et professionnelle tourisme, le tourisme de 2030 tient au moins autant du bien-être en voyage que de la carte postale : elle projette qu’avec la réduction des vols courts et moyens courriers, l’avenir sera à l’auto-partage dans des modes de transports autonomes. Si l’on peut redouter le téléguidage par des intelligences artificielles montées sur quatre roues, force est de reconnaître que libérés du volant, nos yeux pourront enfin caresser le paysage. Et puis les routes sont déjà là, quelle aubaine. Pour autant, des projets d’infrastructures bien plus lourds nous guettent du coin de l’œil…

L’avenir du tourisme, un métro mondialisé ?

Les vacances dans des tubes à 1200Km/h

Car les départs en vacances, ce sont aussi d’immenses questions industrielles. Qui deviennent des questions d’urbanisme, et bien sûr des questions écologiques. L’Hyperloop, pour ne citer que lui, cristallise ce débat du moment : ogive fulgurante made in Silicon Valley propulsée à 1200Km/h dans un tube long comme un pipe-line, l’Hyperloop promet de rapprocher les grandes métropoles du monde (civilisé), en mettant par exemple San Francisco à une demi-heure de Los Angeles.

Hyperloop, source : http://hyperloop.global/

Si certains s’en émeuvent, comme l’universitaire Christian Brodhag pour qui « il serait possible de mettre en place ce transport innovant d’ici cinq à dix ans » en france, d’autres cultivent un peu plus de doute. L’économiste Eric Vidalenc par exemple, nuance les papiers dithyrambiques sur le train du futur en rappelant que dans l’état actuel de la technique, l’Hyperloop renforcerait les logiques de polarisation et de concentration autour des villes centres. Et d’ajouter que le problème des transports en commun n’est pas la vitesse, mais le débit :

« Notre bon vieux TGV a donc un débit 3 à 4 fois supérieur en personnes que le projet révolutionnaire qui est censé permettre d’aller 4 fois plus vite en vitesse instantanée théorique. »

Il y a indéniablement anguille sous roche. Comme le rappelle Eric Vidalenc, questionner les projets d’infrastructures, c’est prendre le risque de se faire cataloguer « anti-progrès », mais le progrès n’est pas synonyme de vitesse. Ici, il est surtout question de permettre à tout le monde de partir en vacances…

C’est quand déjà les vacances ?

La question n’est probablement pas de savoir si oui ou non il faut se téléporter en vacances, mais bien de comprendre que nos désirs aboutissent à des technologies et à des choix industriels qui modifient notre environnement. Il est urgent de se demander dans quelles mesures ces projets répondent ou non à nos problématiques de mobilité.

Qu’ils soient courts ou longs, ludiques ou professionnels, nos trajets sont au centre des politiques écologiques qui seront mises en place dans le futur. Pour prolonger la conversation, Le Mouton Numérique vous donne rendez-vous le 09 juin à Futur en Seine pour aborder le sujet avec Sophie Lacour et Eric Vidalenc.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *