L’impossible voyage connecté, ou comment le numérique a étouffé le sentiment d’aventure

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Internet nous colle à la peau. Étrange rencontre de l’immobilité et du mouvement, il nous suit jusqu’à l’autre bout du monde et nous ramène sans cesse à l’immense toile dont un fil finit toujours par atterrir dans notre poche. Même lorsque nous partons en voyage, il est devenu presque impossible de couper le cordon connecté. Plus moyen d’être seul. « Le monde est troué » nous disent Francis Jauréguiberry et Jocelyn Lachance dans leur ouvrage Le voyageur hypermoderne.

Pour comprendre ce phénomène, les deux chercheurs ont étudié de près les usages de 53 voyageurs d’aujourd’hui. Tentant de concilier leurs quêtes d’aventures aux réalités de la vie connectée, leurs voyages sont autant de compromissions avec un milieu numérique qui semble devoir refuser toute rupture.

Le voyage connecté : quand la distance n’isole plus

Pour Francis Jauréguiberry« Nous sommes rentrés dans un monde qui tend vers la connexion universelle ». C’est un préalable à son ouvrage. La notion même de voyage varie dans l’histoire, des années d’incertitudes où il était synonyme de danger, puis d’initiation, nous flirtons maintenant avec l’ère du voyage-produit-de-consommation. L’aventure tend à devenir celle de l’égo; elle est relayée, publiée et témoigne d’une certaine réussite sociale.

A l’heure où le numérique nous oriente et nous assiste, il y a quand même de quoi s’interroger sur le sens même que prend l’éloignement quand il se limite (presque) à propager ses propres traces sur le réseau. Est-ce là l’ambition de la connexion universelle ? « qu’en faisons-nous et pourquoi ? » demande Francis Jauréguiberry, « est-ce uniquement pour être plus efficace, rentable et rapide, pour se distraire ou se rassurer ? ».

Si l’impression de bout du monde est devenue toute relative, c’est aussi parce que nous avons souhaité privilégier la sécurité contre l’imprévisibilité, la réassurance contre les mauvaises surprises. En échange, c’est le frisson du risque qui s’est éloigné, emportant avec lui ce que les chercheurs appellent « advenance », c’est à dire « ce qui surgit de façon inattendue, un événement qui étonne et qui s’impose sous la forme d’une surprise et d’un problème »  et qui fait écho à la notion de sérendipité.

Le réseau a englouti la notion même de risque

Serait-ce le voyage, ou la vie toute entière qui prendrait cette direction ? Question rhétorique bien sûr. Être connecté rassure, apaise, partout. Le smartphone est ce nouvel objet transitionnel, attache permanente au réseau qui modèle notre rapport au monde, fait de nous des spectateurs hallucinés. Ce qu’on évite en étant connecté en voyage, c’est le rapport frontal à la réalité. Une aubaine pour les vendeurs d’application qui se positionnent dans chaque interstice de nos temps de cerveau disponible.

Voyage-t-on quand on ne bouge pas ?

Machu Picchu sur Google Maps

Google a récemment lancé l’application Google Trips pour accompagner le voyageur à chaque étape de son parcours. Une manne supplémentaire de données à engloutir pour le géant qu’on compare quotidiennement à Big Brother (à tort ou à raison). Pour autant, rien ne dit que la connexion soit ce que recherche les voyageurs en priorité. Pour Alexandra, 30 ans enseignante, « se déconnecter des informations participe aussi d’une individualisation de l’expérience du voyage vécue dans l’intimité ». Paradoxal ? Pas tant que ça, la personnalisation n’est jamais qu’un conformisme de plus, celui qui consiste à suivre les suggestions d’un autre qui travaille « pour nous ». Pour les auteurs de Le voyageur hypermoderne, c’est surtout risquer de tout rater pendant son voyage connecté :

« On sait bien que, du côté des promoteurs d’applications la question centrale est : comment capter l’attention de l’usager, se rendre indispensable ? Mais si le voyageur a le nez dans son smartphone, il ne verra pas le regard de cet homme, là, assis en face de lui, ou passera à côté du vol de cet oiseau, s’il a son oreille collée à son téléphone; il n’entendra pas de la même façon le rire des enfants ou la plainte de la vieille femme. » 

Quand la quête de hasard devient un combat

C’est là toute l’ambivalence du numérique, il étouffe les imprévus. Il promeut l’efficacité, l’optimisation du temps dans les déplacements. Il réduit l’aléa mais renforce une forme de vie administrée. Le secteur de l’assurance illustre aussi parfaitement cette tendance, notamment en fournissant à ses clients des objets connectés (bracelets, montres) afin de mesurer leurs constantes vitales et suggérer des comportements appropriés pour réduire le risque d’accidents (pour le client, mais surtout pour l’assureur lui-même, on appelle aussi ça le nudging). 

En voyage, c’est encore plus fort : partir connecté, c’est ne partir qu’à moitié. C’est criant dans les témoignages que les chercheurs ont recueillis.

Pour Gil par exemple, le voyage commence « quand on se déconnecte ».

Olivier lui, rappelle qu’« être perdu aujourd’hui, au bon sens du terme (…) c’est quelque chose qui doit être volontaire, paradoxalement ».

Mais quand l’envie d’être conduit dépasse le besoin de rester libre, on reste prisonnier des filets du net. Accrochés à nos relations distantes. A la question « peut-on encore se perdre », il semblerait que la modernité réponde avec un grand vide. Ou plutôt un trop-plein de notifications, de billets de blogs de voyage, de regards en plus sur une application, même offline. Ici et ailleurs sont désormais « pareillement recouverts par un même espace médiatique qui les relie », la tentation de l’échange sur internet est trop forte.

Ce n’est pas nouveau. C’est peut-être la seule nuance à apporter à l’ouvrage dont nous parlons. Certes, le numérique a opéré une rupture en imposant son omniprésence, mais les réseaux n’ont pas attendu d’être analogiques pour grignoter le sentiment d’aventure. Ainsi en 1934, l’historien Lewis Mumford dans Technique et civilisation signalait déjà la percée technologique pendant « l’exode saisonnier » :

« La réaction humaine la plus simple que la crainte de la machine pouvait provoquer – la fuite – cessa d’être possible sans entamer la base des moyens de subsistance. La victoire de la machine a été si complète au début du XXème siècle qu’au moment de l’exode saisonnier loin des machines, lors des périodes de vacances (…), les prétendants à l’exil s’échappent en automobile et emportent dans les étendues sauvages un phonographe ou un poste radio. »

Car le réseau, c’est les autres

Et se déconnecter des autres est devenu inimaginable. Inconscient même. Comment ça ? Tu pars une semaine entière sans me donner de nouvelles ? Impossible. Partir sans filet, c’est être à côté de la norme, comme témoigne Francis Jauréguiberry :

« Le voyageur hypermoderne est constamment mis devant des choix à faire : est-ce que j’appelle pour donner des nouvelles, est-ce que j’envoie un SMS pour rassurer, est-ce que je partage ou pas immédiatement cette émotion en envoyant une photo ? Cette interpellation nouvelle à laquelle il ne peut plus échapper le pousse à ne plus être totalement là où il se trouve, l’expectative l’emportant trop souvent sur la certitude. Même si beaucoup déclarent vouloir se connecter le moins possible en voyage, le simple fait de pouvoir appeler ou être appelés les place dans une situation de tension nouvelle ».

En effet, migrer hors des espaces médiatiques est dorénavant le fruit d’une négociation. Un pacte avec ses proches. A tel point qu’aujourd’hui, les locations connectées sont mieux considérées que les autres. Vous louez un AirBNB ? Pensez à valoriser la connexion Wifi. Le monde à l’envers :

« Quand bien même la volonté de partir et de voyager « comme autrefois » l’emporte chez certains de nos contemporains, elle se heurte à un monde qui n’est plus le même, car constamment informé et « troué » d’ailleurs médiatiques. Rares sont en effet les lieux qui, désormais, échappent à la connexion, à une mise en relation généralisée et à une sorte d’ubiquité médiatique, et plus rares encore sont les voyageurs qui renoncent totalement à amener avec eux téléphones portables, tablettes ou ordinateurs lors de leurs périples. » 

Pas de nouvelles bonnes nouvelles

Venons-en au fait : fini l’adage « pas de nouvelles, bonnes nouvelles ». La nouvelle, c’est la bonne nouvelle. Les espaces médiatiques sont des trous noirs qui aspirent nos expériences, ils s’en nourrissent aveuglément. Ce qui est grave, c’est que nous délivrons ce nouvel or noir en conscience, nous obéissons aux injonctions sociales qui nous y poussent. C’est subtil dans Le voyageur hypermoderne, la dénonciation est discrète et mesurée : nous subissons un envahissement intime de la part de sociétés convaincues qu’elles nous rendent service, nous l’acceptons bien entendu. Nous l’aimons même parfois, nous y revenons. D’une certaine manière, on ne peut pas nier qu’il y a bien un service. Un très bon service.

Jeter la pierre à une énième servitude volontaire serait un peu rapide tant les choses sont complexes. Mais pour Francis Jauréguiberry, il y aurait un effet mécanique : à l’instrumentalisation grimpante correspondrait une exigence de liberté accrue. Nous nous libérerions d’une manière ou d’une autre en choisissant  de revenir pleinement dans la réalité, l’ « ici ».

Mais voilà, la frontière entre l’ici réel et l’ici virtuel est de plus en plus poreuse. L’avenir n’est pas à l’envahissement publicitaire grossier ni aux interactions inutilement perceptibles : il est à l’intégration fine et précise du virtuel dans le réel. De la publicité dans l’intimité. Il est à l’internalisation psychique des moyens de communication.

Quand nous n’aurons plus le sentiment d’être dérangé, alors nous aurons perdu la bataille. Non pas contre le technologie, encore moins contre nous-mêmes, mais contre une forme de zapping postmoderne, un cocooning orchestré pour notre plus grand bien par ceux-là mêmes qui accaparent ce que nous avons encore de plus rare : notre attention.

Un grand merci à Francis Jauréguiberry et Jocelyn Lachance pour avoir pris le temps discuter de leur bouquin sur Mais où va le web ?

Le voyageur hypermoderne, 2016, chez Erès

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1 comment

  1. Sujet passionnant, que j’ai eu (nous avons tous eu ?) l’occasion de ressentir lors de mon dernier périple pourtant supposé « aventureux », toute proportion gardée. Le choix de la déconnexion, et c’est l’un des trucs qui m’intéressent le plus ici, est une négociation à avoir avec tout le monde mais aussi avec soi-même. Nomophobie, je crois, est le mot qui définit la peur de « rater quelque-chose » en étant pas connecté. Dans mon cas ça a marché un peu puisque nous apprîmes l’attaque de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray (tout près de chez moi) par la bouche de quelqu’un, là bas, moins déconnecté que nous.

    Sauf que voilà, comme tous séjour de « digital detox » et autres thalasso-offline, le voyage déconnecté sera bientôt (est déjà ?) un concept accepté tant qu’il se définira pas un état « de base » connecté par nature. Et là, ça voudra dire qu’on est réellement coincés. Avant même de vivre l’aventure grandiose du Grand Dehors de point wifi en point wifi, comme si c’était vital, comme les bédouins de point d’eau en point d’eau.

    Je partage, merci pour ce sujet passionnant.

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