Pour une écologie de l’attention, l’antichambre du temps de cerveau disponible [Essai – Yves Citton]

Attention Yves Citton

Le champ attentionnel est une richesse insoupçonnée. Face aux abondantes propositions que nous fait un système ultra-concurrentiel focalisé sur la rentabilité à court terme, l’attention – autre nom du « temps de cerveau disponible » – serait la denrée rare du marché. C’est en tout cas la thèse que déploie Yves Citton, co-directeur de la revue Multitudes et professeur de littérature à l’Université de Grenoble dans son ouvrage Pour une écologie de l’attention. Pour lui, le capitalisme moderne créée une « crise attentionnelle » qui, loin de saper les bases de nos capacités de concentration, appelle justement à en reprendre le contrôle à travers une « écosophie de l’attention » invitant à « choisir ses aliénations » avec un peu plus de soin.

Mon expérience se compose de « ce à quoi j’accepte de me rendre attentif » 

Se rendre attentif à quelque chose, c’est lui donner de la valeur. Cette maxime n’en dit peut-être pas assez long sur sa propre gravité car à l’aune de ce qu’elle implique, c’est toute une théorie économique basée sur la rareté qui est battue en brèche et même renversée. Quand la création de valeur procède des individus ou des collectifs, on peut en effet questionner les caractéristiques mêmes du marché qui n’est en fait rien d’autre que celui de leurs attentions.

Au centre de ce mécanisme de distribution de nos capacités de concentration, Yves Citton place les médias. Véritables « banques de l’attention », leurs modèles reposent sur leur capacité à accumuler un « capital attentionnel ». Il s’agit bien là d’une tâche difficile puisque ce dernier flotte totalement au gré des stimuli divers qui parfois, « parasitent » nos antennes à la vitesse de la numérisation. Attention de masse ou attention de prestige, la valeur d’un bien est interdépendante de la focalisation qu’il suscite, preuve en est avec le modèle de classement de Google qui se résume à peu près à ceci : « vous valez ce que vaut l’attention qui vous est consacrée ». 

Dans ce cadre de pensée, il n’est pas abusif de déclarer que les excédents du capitalisme (habituellement écoulés par notre « désir » au sens de Freud, dans une « économie libidinale ») s’évaporent surtout à la mesure de l’attention qu’on leur porte. Poussée dans ses ultimes retranchements, une telle logique devrait impliquer qu’on paie les individus pour leur attention, puisqu’elle n’est disponible qu’en quantité limitée : « To look is to labor ».   

La crise de l’attention, une économie de la désindividuation

On dit souvent que le numérique a accéléré la crise attentionnelle. Avant ça pourtant, la publicité, cet « impôt prélevé sur la perception » avait déblayé le terrain dans la grande compétition pour nos temps de cerveaux disponibles. Le problème de la surabondance attentionnelle, ce n’est pas tant qu’elle nous rend « bêtes » ou incapables de nous concentrer mais bien qu’elle est endogène à un système que nous ne contrôlons pas assez. Nous ratons parfois ce qui est pourtant évident.

En effet, l’attention est un filtre, à la fois interface et lieu du sens avec le réel. Ce filtre est attaqué par un écosystème de simulacres numériques et télévisuels qui nous entourent constamment. Et c’est sans détour qu’Yves Citton rappelle que quand ce filtre est pollué de toutes parts par le marketing à outrance, alors l’attention est court-circuitée. Tels des grenouilles ne voyant pas la température monter, nous bouillons dans un bain de stimuli à vocations commerciales.

Ne tournons pas autour du pot, ces stimuli marchands, Yves Citton les critique de manière assez radicale, et cette radicalité n’est seulement pas celle du militant anti-pub-par-principe. Si l’attention est toujours une aliénation, elle est parfois individuante, c’est-à-dire constitutive de la singularité des individus dans leur milieu, et parfois non. Le concept d’individuation repris ici à Gilbert Simondon puis à Bernard Stiegler, est central. La captation de l’attention à raison de 3000 publicités par jour ne nous « réalise » pas mais nous « déréalise », elle invite à adopter des comportements grégaires et standardisés maquillés sous une couche d’ultra-personnalisation soit-disant à notre service. C’est quand vous pensez être unique en achetant une paire de chaussure, que vous rejoignez en fait le troupeau de grenouilles. En ce sens, l’économie de l’attention est une deséconomie, elle détruit l’attention commune et isole les individus les uns des autres.

Petit détour par la notion d’inviduation, sciemment récupérée sur le site d’Ars Industrialis :

L’individuation humaine est la formation, à la fois biologique, psychologique et sociale, de l’individu toujours inachevé. L’individuation humaine est triple, c’est une individuation à trois brins, car elle est toujours à la fois psychique (« je »), collective (« nous ») et technique (ce milieu qui relie le « je » au « nous », milieu concret et effectif, supporté par des mnémotechniques)

Individuation vs. individualisme.

C’est un paradoxe de notre temps maintes fois relevé : l’individualisme de masse ne permet pas l’individuation de masse. C’est la force des technologies de gouvernances néolibérales que d’avoir réussi à priver l’individu de son individuation, au nom même de son individualité. (…) l’individuation n’est pas l’individualisation – et l’individualisation, au sens où l’entend l’individualisme consumériste, est une désindividuation.

(…)

La particularité est reproductible, la singularité ne l’est pas : elle ne peut pas être un exemplaire – mais elle est un exemple de ce que c’est que s’individuer. Un individu est singulier dans la mesure où il n’est pas substituable : sa place ou son rôle ne peut pas préexister à son être. Il y a donc de quoi s’inquiéter des standardisations industrielles productiviste puis consumériste qui transforment le singulier en particulier, ou de ce marketing croissant qui assaille un cerveau de plus en plus formaté et de moins en moins formé.

Être attentif à son attention : hygiène du cerveau disponible

Ce qu’il faut probablement retenir de l’ouvrage d’Yves Citton, c’est que le dérèglement attentionnel n’est pas une fatalité. Non, les jeunes ne sont pas systématiquement « déconcentrés », inaptes à se focaliser. En revanche, leur attention est rebelle, plus exigeante, et amène à parfois repenser ses modes de communication.

Là où réside le vrai danger, c’est dans le calcul et la prévisibilité de l’attention. A sa manière, Yves Citton rejoint Dominique Cardon et Eric Sadin dans une critique des potentiels désindividuants du Big Data. Les technologies à même de prévoir nos intentions, et donc nos attentions, embarquent une part de danger. Le calcul, c’est moins de place laissée au hasard, à la sérendipité, à la folie. Et la folie, c’est l’élément commun des génies.

Comme une certaine planète bleue toussant dans les gaz à effet de serre, notre attention étouffe. Pour y remédier, Yves Citton esquisse une écologie, et même une « écosophie » de l’attention : une hygiène du temps de cerveau disponible. Quitte à être aliéné, autant choisir ses aliénations en conscience et au final n’être consommateur que de sa propre émancipation.

Pour une écologie de l’attention
Yves Citton
Seuil
20 €

Pour une écologie de l'attention

4 comments

    • Merci Philippe. Très intéressant en effet, et complémentaire. Le parallèle PageRank / Blockchain est pertinent. En revanche, je ne suis pas sûr de bien comprendre le préalable à la démonstration : « This is the first Bitcoin address that belongs to Satoshi Nakamoto. Because it has so much visibility in the community people are sending it small amounts of bitcoins »

      ça ne me semble pas si évident que parce qu’il s’agit d’une adresse « réputée », alors « les gens » lui donneraient « automatiquement » des Bitcoins (donc de l’argent), sans plus de raison. Après tout, on en revient au problème de base non ? –> le prestige attire l’attention, et attention = money. Alors qu’on vient juste de dire que l’attention était rare, donc peu susceptible d’être à l’origine de la transaction puisqu’elle est plébiscitée par les créateurs de contenu, qui eux, foisonnent. Ou alors faut-il tout simplement admettre qu’une micro-fraction du contenu en ligne est susceptible d’être rémunéré par ceux-là mêmes qui prêtent leur attention, car ils considèrent que le contenu en vaut la peine, ce qui revient à faire du tipping..!

      Je trouve ça paradoxal, mais peut-être que je suis passé à côté du cas ?

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      • Je dois passer moi-même à côté de ton commentaire, je n’arrive pas à le comprendre :D
        Le cas de l’adresse de Satoshi qui reçoit des fractions de BTC est anecdotique, il n’a de valeur que dans le contexte de l’explication plus générale de Maciej à propos de l’utilisation de la blockchain comme moyen de décentralisation de l’économie de l’attention. L’idée est que le modèle technique de la blockchain, assimilé à un système de transfert de valeur monétaire en raison de son association au bitcoin, est également susceptible d’être utilisé pour libérer les graphes d’attention (de type PageRank Google, FB Like/Share, Twitter Fav/RT) des entreprises qui les monopolisent car c’est la source de leur richesse (plutôt que le contenu). Le pari de Maciej est que cette libération s’accompagnerait d’une explosion d’un éco-système de services, financé par la possibillité de monétiser les graphes.

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        • Ok, alors si on met le cas Satoshi de côté, d’accord. En revanche, je vois mal comment associer ledit système de transfert (pas techniquement, mais de point de vu des usages). Concrètement, ça revient à bazarder le modèle dominant « c’est gratuit, donc c’est vous le produit » ? Sur certains services, ça pourrait marcher (allez, la Zooz pour changer), mais pour du contenu éditorial, qui constitue quand même une grosse partie de la captation de l’attention (journaux, vidéos, etc.). Qui accepterait de payer pour ça ? Pourquoi plus demain qu’aujourd’hui ? (j’espère ne pas avoir encore plus embrouillé le schmilblick)

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