Le désenchantement de l’internet, désinformation, rumeur et propagande

« Le débat public en ligne est un remarquable révélateur de la complexité des sociétés contemporaines ». Avec Le désenchantement de l’internet, désinformation, rumeur et propagande, Romain Badouard, maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise et chercheur au sein du laboratoire Agora propose une virée en terrain médiatique numérique. Didactique et référencé, l’essai offre une analyse bienvenue pour appréhender les grands enjeux de l’information sur internet.

Internet : le tour de la question

L’ouvrage est court mais le spectre est large. De la personnalisation de l’information dans des bulles de filtre en passant par l’analyse des Fake news, puis quelques passages sur l’évolution du débat en ligne ou encore les enjeux du design, la ballade est pour le moins exhaustive. Les constats eux, ne surprendront pas ceux qui s’intéressent déjà au sujet : la confiance en les médias s’érode, la rumeur  – plus ancien média du monde – tend à devenir un véritable mode d’information, les communautés en ligne s’écharpent comme jamais et les sites de ré-information pullulent. Ces derniers prétendent réinterpréter et contrebalancer les discours « mainstream » pour ne pas dire « du système » avec des informations à contre-courant : la planque idéale pour une fachosphère qui s’alimente de toutes les défiances.

Internet serait bien éloigné de l’utopie qu’on imaginait, un monde sans frontière et où l’information circulerait librement, défaite des contraintes du réel. Pas le moins du monde, internet est une créature humaine et en tant que telle, souffre des mêmes mots que l’humanité. Les réseaux sociaux par exemple, sont « une manifestation technologique de la manière dont s’entretient le lien social hors ligne ». Les conversations en ligne elles, font ressortir cette grande banalité du mal, surtout que « protégés derrière un pseudonyme, les internautes trouveraient sur internet un exutoire idéal pour manifester de manière agressive leurs frustrations. »

Nous sommes tous de trolls

Romain Badouard détaille ces profils d’utilisateurs avec une nécessaire nuance car internet est aussi l’endroit de tous les styles, des plus satiriques aux plus sincères. Dans le monde virtuel, les fascistes côtoient les « Social Justice Warrior » dans des tiers-espaces comme le site jeu-video.com. Ce qu’il faut saisir, c’est que la libre parole n’engage pas toujours à l’écoute : le format des conversations (notamment en commentaires suite à des posts et à des articles) amène souvent des soliloques communautaires qui tiennent plus de l’égo que de la pure dialectique.

Ainsi, vous vous reconnaitrez probablement dans un de ces six profils d’internaute que le chercheur mentionne (il reprend Carbou) : êtes-vous un 1) décroissant avec comme seul argument la limite des ressources naturelles ? Un 2) militant, dénonçant tous les scandales sur son fil Facebook et réduisant le monde à un « nous contre eux » bien stérile ? Ou un 3) scientifique, rationnel et technique ? Un 4) mystique (attention danger : lyrisme 2.0), un 5) normalien un brin péremptoire ou un 6) manager n’ayant comme seule et unique vision du monde que son petit business ? Réducteur ou clairvoyant ? En tout cas, un grille pertinente pour le jour où vous souhaiterez analyser le méta-discours derrières les commentaires sous vos posts Facebook.

Ne pas jeter internet avec l’eau du bain

Le désenchantement d’internet ne va pas pour autant vous déprimer. L’auteur sait contrebalancer le climat social délétère par quelques bonnes nouvelles. Loin des critiques sans concession de la « démocratie internet » dont le militantisme du clic (ou « Slacktivisme ») est symptomatique, il rappelle combien l’espace public démocratique est justement fait de petits gestes banals :

« Signer une pétition contre la Loi Travail ne signifie pas que l’on est moins engagé qu’un militant qui descend dans la rue, mais plutôt que l’on a saisi une des multiples occasions qui nous sont fournies en ligne pour faire entendre notre voix et exprimer une prise de position. Cette opportunité est certes peu contraignante, mais elle n’en est pas moins profondément politique. »

Ceci a été tout particulièrement vrai lors des révolutions arabes, notamment en Tunisie où le simple fait de savoir grâce à un retweet (un partage sur Twitter) ou à un message Facebook qu’une opposition existait, pouvait conduire à passer à l’action. D’internet comme miroir social au réseau comme levier d’action, il y a un gouffre pour toutes les interprétations de son potentiel…

Quoiqu’il en soit, je vous conseille l’ouvrage qui est une clé idéale pour comprendre les « guerres de l’information » sur internet. Les thèmes abordés sont si variés qu’il m’a été difficile de tous les aborder sans prendre le risque de tomber dans une liste à la Prévert.

En guise de complément, cette vidéo sur le thème des Fake news avec Grégoire Lemarchand (AFP) et votre humble serviteur (volontaire).

Image en tête d’article : Moutons Numériques en pleine lecture (le meilleur moyen de ne pas suivre le troupeau)

Pour se procurer le livre, c’est par là.

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