Disruption : extension du domaine de l’innovation

Plus qu’un buzzword, la disruption est devenue un véritable Leitmotiv : le graal de tous les innovateurs en quête de nouveaux marchés et de ruptures, pourvu qu’elles soient radicales. Comme le terme circule à tout-va, profitons-en pour en revenir à sa genèse et lever le voile sur les symboles qui s’y dissimulent subtilement.

Je disrupte, tu disruptes, nous perturbons

Une rapide requête avec le mot disruption sur Google nous indique 73 millions d’entrées. L’étymologie elle, nous mentionne une racine latine sans équivoque : « disrumpere », littéralement, « briser en morceaux ». Un peu plus loin sur internet, on croise plusieurs articles relatant une controverse entre Clayton M. Christensen et le créateur de la notion, Jean-Marie Dru (TBWA). Pour le premier, une disruption décrit le processus au cours duquel une société de petite taille parvient à concurrencer les acteurs installés historiquement en attaquant son marché « par le bas » avec un service plutôt bas-de-gamme. La disruption a lieu quand le nouvel entrant grappille le reste du marché, par exemple Netflix. En revanche, l’article explique que suivant cette définition la plateforme de location de taxis Uber n’est pas une disruption mais un cas particulier dans un marché qui n’a jamais vraiment pu innover vues les contraintes légales :

In Uber’s case, we believe that the regulated nature of the taxi business is a large part of the answer. Market entry and prices are closely controlled in many jurisdictions. Consequently, taxi companies have rarely innovated. Individual drivers have few ways to innovate, except to defect to Uber.

De son côté, Jean-Marie Dru rejette cette définition et précise qu’une disruption est « ce qui tranche », c’est-à-dire ce qui ne correspond pas au modèle habituel d’innovation incrémentale (par petit pas). Est-ce à dire que la disruption serait juste une « innovation de rupture » ? La question reste pleine et entière. Quoiqu’il en soit, la disruption décrite ici correspond plus à un avantage compétitif classique (extrêmement brutal certes, mais classique) que tout manager espère atteindre moyennant l’utilisation de stratégies éprouvées (stratégies de différenciation, Blue Ocean, etc.). Cette dernière explication fait donc écho à la définition de l’innovation que propose Scott Anthony dans son petit livre noir : « Something different with an impact ».

L’innovation de rupture, l’expression qui fait bien 

S’il y a rupture, c’est que quelque chose est rompu

Suivant ces définitions, on peut d’ores et déjà affirmer que la disruption est une méthode qui vise à conquérir des marchés en produisant une instabilité permanente qui bouscule les cadres socio-économiques. La fameuse « destruction créatrice » sert d’alibi pour justifier ces spasmes. Selon cette théorie développée par l’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950), toute innovation crée une crise sociale et du déclassement mais génère en retour les conditions d’apparition de nouveaux secteurs et métiers. De là à faire l’analogie entre disruption et destruction créatrice, il n’y a qu’un pas que franchit Nicolas Bordas avec la notion de « rupture créatrice ». Celle-ci obéissant au mot d’ordre suivant : «  Il n’est pas de révolution qui ne fasse rien disparaître. » Schumpeter définit également l’innovation comme suit : « L’invention signifie la conception d’une nouveauté. Alors que l’innovation se définit par l’introduction d’une invention dans l’environnement social. Le marché est une forme spécifique de l’organisation sociale. »

Ce même article rappelle que la notion émerge avec Nietzsche, à partir de la citation suivante (Généalogie de la Morale, 1887) : « L’importance d’un progrès se mesure à la grandeur des sacrifices qui doivent être faits ». Pour autant, la filiation entre la destruction créatrice et la pensée de Nietzsche mérite quelques nuances. Ce qui est présenté comme une loi naturelle de l’économie d’un côté est chez le philosophe à rapprocher de ce qu’il appelle la « volonté de puissance » (une force qui permet à l’humanité d’avancer), les deux ne s’équivalent pas (1). Par ailleurs, rien ne dit que l’innovation peut réellement se substituer au progrès (selon Thierry Ménissier, l’innovation a même « trahi » le progrès). Et puisqu’il s’agit d’utiliser Nietzsche, prenons-le à revers avec le philosophe Bernard stiegler :

« La disruption est l’époque de l’absence d’époque, qui fut annoncée et pressentie non seulement comme « nouvelle forme de barbarie » par Adorno et Horkheimer, mais comme « fin de la philosophie » par Heidegger, avènement des « forces impersonnelles » par Maurice Blanchot, « monstruosité » par Jacques Derrida, et, avant tous ceux-là, comme nihilisme par Nietzsche. » 

Ce dernier, on le sait, n’y va pas avec le dos de la cuiller (voir l’ouvrage polémique : Dans la disruption, allons-nous devenir fous ? d’où cette citation est extraite). Reconnaissons lui cependant le mérite de mettre à nu le pouvoir symbolique d’un tel néologisme, d’abord construit par ceux qui voient en toute « secousse » un pas dans la bonne direction (leurs détracteurs seraient juste des réactionnaires qui iraient à rebours du sens de l’histoire et contre l’innovation). L’objet ici n’est pas de soutenir que toute disruption est néfaste, mais d’assumer que nous avons affaire à une forme de « fait accompli » que les hérauts de la disruption imposent en déclarant peu ou prou qu’ « on ne peut pas faire d’omelettes sans casser quelques (millions) d’œufs ». Stiegler poursuit la critique en pointant du doigt les « pirates » et autres « barbares » auto-proclamés de la disruption : « Ce qui est en avance n’a que faire de ce qui, de ce fait, est « en retard » : ce sont des pirates et des criminels qui défrichent sans merci les territoires de la désinhibition, sans le moindre égard pour ce qui serait par ailleurs la « civilisation » (…). » Le procès est ici sans appel, et probablement sans nuance, les « disrupteurs » évoluent dans un cadre idéologique, oui. De là à les assimiler à des criminels (et à des terroristes), il y a un pas.

TBWA et The Family jouent avec l’iconographie des pirates

De l’art de manier les euphémismes

A partir de là, il devient très clair que la disruption repose sur les mêmes présupposés que la destruction créatrice, eux-mêmes questionnables. La dimension technologique, la rapidité et la fréquence des secousses y ajoutent une incertitude exponentielle. C’est très visible dans les conflits qui opposent les « disrupteurs » aux « disruptés », ces derniers sont littéralement cloués au tapis par les premiers. Le cadre légal lui, explose en mille morceaux car il est tout bonnement incapable d’intégrer la nouvelle donne à l’environnement social en place, faute de temps. Stiegler le formule ainsi : « La disruption occupe les vides juridiques qu’elle créée ». Tout l’enjeu pour le « disrupteur » étant alors de devenir assez gros et incontournable pour imposer son propre cadre juridique, sa propre loi (le Droit par le fait). Ce cadre qui affirme les bienfaits de la désintermédiation (suppression des anciens intermédiaires, notamment grâce aux technologies numériques) moyennant le recours à des indépendants les transforme en nouveaux tâcherons de l’économie numérique. On parle même de « micro travail », comme par exemple chez Amazon Mechanical Turk qui fournit aux entreprises des services en tous genres à bas prix. Les « salaires » eux, sont inexorablement tirés vers le bas et la valeur ponctionnée par un « capitalisme des plateformes » devenu expert dans l’art de l’optimisation fiscale. C’est peut-être ça la véritable « fracture numérique ».

Ce que la disruption révèle, c’est une certaine conception de ce que doit être le marché aujourd’hui. En s’appuyant sur le présupposé Schumpétérien, les « disrupteurs » affirment non seulement que la requalification des travailleurs découle naturellement de ce processus (théorie du déversement d’Alfred Sauvy) mais aussi que par conséquent, le marché exige et permet une fluidité absolue en termes de mobilité et d’activités des forces productives. Seulement, ce deuxième présupposé ne fait absolument pas l’unanimité comme l’illustre Bruno Teboul dans son ouvrage Robotariat : un livreur ne devient pas Data scientist en un claquement de doigts : « Dire que l’informatique et la bureautique vont créer des emplois pour ceux à qui elle en enlève aujourd’hui est aussi stupide que de dire que passer de la traction hippomobile à la voiture a créé des emplois pour les chevaux ». Ainsi, ce qui est une stratégie pour les uns devient du sable mouvant pour les autres. Sans parler de ceux qui tomberont dans la « trappe à emplois », fosse à chômeurs que l’automatisation du travail creuse progressivement. Cerise sur le gâteau, l’« historien » Yuval Noah Harari, propose de mettre la nouvelle « classe inutile » devant des écrans (avec le revenu universel en prime) : « virtual realities are likely to be key to providing meaning to the useless class of the post-work world« . Quel beau projet pour l’humanité.

Pour asseoir et légitimer cette adaptation aux aléas de la disruption, on érige en mythe l’entreprise-de-soi, symbole de liberté, d’indépendance voire même de réussite financière au delà des piètres promesses d’un salariat relégué au vieux monde (si le CDI demeure la règle, le salariat tend à se précariser, notamment avec le recours de plus en plus fréquent au CDD de moins d’un mois lors des embauches). Le nouveau « self-made man », c’est cet individu qui « rêve de devenir milliardaire » pour reprendre la formule d’Emmanuel Macron alors ministre de l’économie. Rêve au service d’une conception de la société qui ne devrait son dynamisme qu’aux nouvelles figures stakhanovistes de l’économie numérique, avec leurs solutions technologiques innovantes (et encore, la doctrine Stakhanoviste promettait au moins la réussite au mérite. Or dans la disruption, les gagnants « raflent tout »).

Les générations Y puis les « millenials » (nés après 2000) sont la caution de ce nouveau monde : ces jeunes seraient nativement autonomes et en symbiose avec les technologies. Opposés au modèle traditionnel de l’entreprise taylorisée et hiérarchisée, ils plébisciteraient plus de liberté (d’où le succès du statut d’auto-entrepreneur). Ces considérations manquent cruellement de nuances. Tout d’abord, ces générations sont très loin d’être homogènes, ensuite, leur soit-disant appétence pour la technologie relève de l’essentialisme : les jeunes ne sont pas plus armés face aux numérique que ne l’étaient certains de leurs aînés. Rien n’est inné et surtout pas l’usage d’internet, comme l’a démontré la chercheuse Anne Cordier dans son ouvrage Grandir Connectés. Enfin, désirer la liberté ne veut pas dire vouloir être « auto-entrepreneur », selon une récente étude AFEV seulement 7% des jeunes (15 à 30 ans) souhaitent devenir leur propre patron. Enfin, ils sont 85% à attacher de l’importance à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée (peu compatible avec l’emploi du temps d’un chauffeur Uber, par exemple).

Nous sommes loin d’être tous égaux devant les disruptions et, s’il n’est absolument pas question ici de s’insurger contre la volonté qu’ont certains d’entreprendre (bien au contraire !), force est de constater que l’effritement du salariat n’est pas une bonne nouvelle pour tout monde. En dehors de quelques rares exceptions, le succès n’émerge pas du hasard : diverses études attestent que les entrepreneurs qui montent leur start-up « innovante » sont d’abord issus de couches sociales aisées, contrairement à ceux qui devront s’aligner sur les nouvelles règles (adaptez-vous !). Les nombreuses illustrations qu’on lit ici et là sur les nouveaux modèles d’entreprises qui bénéficient à tous sont bien souvent hors-sol et ciblées sur des entreprises high-tech bien spécifiques. Le « goût de l’entrepreneunariat » qu’on attribue aux nouvelles générations confond corrélation et causalité : le statut d’auto-entrepreneur ne doit pas plus son succès à la passion pour l’aventure qu’à l’insécurisation des parcours individuels dans un contexte de chômage massif. Dans la vraie vie, l’entrepreneur de soi-même est bien souvent laissé à lui-même.

Les nouveaux philosophes selon Le Point…

Les nouveaux utopistes, titre
Le Figaro sur les géants de la Tech qui veulent « rendre notre monde meilleur »

Disruption et uberisation 

Nous l’avons vu, la frontière entre disruption et « uberisation » (néologisme formé à partir du nom de la société Uber) est poreuse. Si l’uberisation est encore mal définie, on sait qu’elle est multiple. Grégoire Leclercq, entrepreneur, président de la Fédération des auto-entrepreneurs (FEDAE) et fondateur de l’Observatoire de l’uberisation distingue très clairement deux types de plateformes numériques « uberisantes » : celles qui encaissent sans produire la prestation (AirBnb, Uber) et celles qui y ajoutent un service comme par exemple une remise (Trip Advisor, La Fourchette). Il ajoute que toutes ces entreprises ont en partage une caractéristique : elles délivrent une promesse et une expérience utilisateur qui effacent tous les irritants (les « douleurs clients ») que les anciens services contenaient : retards, indisponibilités, mauvaise ergonomie, etc.

Dès lors, ce sont bien des « améliorations » d’ordre marketing (en réponse à nos besoins et à nos désirs) qui sont à l’origine de ces disruptions-là. Tous les secteurs sont touchés et force est de constater que bien souvent, l’expérience offerte par les disrupteurs frôle la perfection et titille nos envies d’immédiateté. Grégoire Leclercq est redoutablement clairvoyant quand il caricature le consommateur moderne « dans tout ce qu’il a de plus détestable », celui-ci est « pressé, stressé, exigeant, voulant tout comparer, tout noter (…) voulant beaucoup de transparence, il veut se plaindre et il a un formidable porte-voix avec les réseaux sociaux. » On comprend tout de suite beaucoup mieux pourquoi Uber marche si bien en France (qui n’en a pas fait l’expérience ?).

L’entrepreneur précise par ailleurs que la société Uber n’est pas rentable mais tient debout grâce à sa valorisation boursière (50 milliards de dollars). Cette véritable bulle financière lui laisse tout le loisir de pressuriser les acteurs installés. Il ajoute qu’en attendant, la société peut préparer l’achat de toute une flotte de véhicules autonomes. Il faut concéder à Grégoire Leclercq la clarté du propos, il milite pour l’accompagnement progressif des travailleurs des plateformes (notamment en apportant plus de sécurité et de protections aux auto-entrepreneurs, ce qui n’est pas rien !). Mais il faudrait tout de même ajouter deux considérations. D’une part, il est paradoxal de caricaturer le consommateur moderne pour ensuite lui donner raison en accompagnant ses travers (c’est là une vision de l’homme bien pessimiste qui ne questionne en aucune manière les conditions de production de ce nouveau type de consommateur à qui on permet tout de même de noter un chauffeur qui pourra être renvoyé si la note est mauvaise. C’est le fameux « contre-pouvoir » du consommateur… (2)). D’autre part, comment ne pas voir que les dizaines de milliers de chauffeurs « embauchés » par Uber se retrouveront progressivement sur le carreau quand les voitures se conduiront toutes seules ? (Omelette, œufs). Edouard Leclercq devrait peut-être questionner ces problèmes de fond : le consommateur qui trépigne ne le dérange pas, il n’en va pas du même des manifestants de Nuit Debout dont le jeune homme ne se réclame pas (3). Ce détail a son importance puisqu’il lève en partie le voile sur les dessous idéologiques qui conduisent à certains parti-pris politiques un peu brutaux (dans son cas par exemple, la fin de l’Etat providence ou encore le refus absolu d’écouter ce que les mouvements sociaux comme On Vaut Mieux Que ça ! ont à dire).

Du bon usage du mot disruption

Soyons clairs alors sur ce qu’est une disruption : c’est une remise en cause des modèles classiques permise par la technologique et à même d’« améliorer » certains services (dans certaines de leurs composantes : coûts, allocation des ressources, expérience utilisateur). Revers de la médaille : c’est une arme économique de forte intensité qui pèse sur les corps sociaux. De ce couple naît un rapport de force qu’il faut considérer : d’un côté ceux qui initient les disruptions, de l’autre ceux qui s’y ajustent avec plus ou moins de facilité. Entre les deux, nos décisions et modes de consommation, c’est à dire notre responsabilité de citoyen. La disruption, c’est aussi une vision orientée et dogmatique de ce que peuvent le marché et la technique en faisant arriver la loi trop tard (l’innovation ? le progrès ?). Dès lors, il s’agit non pas d’une loi naturelle de l’innovation mais d’une vision politique. De nombreux exemples attestent qu’il est tout à fait possible d’innover sans tout « disrupter » autour de soi. La voiture ou le vélo n’ont rien « disrupté » (sinon la marche à pied), le piano numérique n’a pas détruit le piano, Le bon coin a ouvert de tout nouveaux marchés sans nécessairement briser les anciens (toute proportion gardée). De nombreuses industries se modernisent (innovent) sans nécessairement tout briser autour d’elles ni transformer leurs clients en contremaîtres 2.0. S’il y a bien quelque chose à retenir, c’est que refuser tout changement brutal serait aussi dogmatique de les provoquer par principe dans tous les champs de la vie (santé, éducation, démocratie, etc.). Or tous les mouvements politiques (comme peut l’être celui de la disruption à tous crins) qui promettent le bonheur au prix d’une « révolution » (fusse-t-elle d’ordre technologique) sont potentiellement porteurs de dogmatisme. Tout est question de vision du monde : à quelles fins souhaitons-nous innover en ce début de siècle ?

Bien sûr, tout n’est pas à jeter, chacun peut apprécier le formidable intérêt de certains services dits disruptifs. Chacun peut aussi regretter que leurs succès se fassent au détriment de nos droits, poussés par des logiques financières destructrices. Des contre-modèles existent, plus solidaires, participatifs et non moins efficaces : l’économie de la contribution en est une très bonne illustration. Celle-ci a le grand mérite de faire de la concertation l’élément préalable à toute décision, alors que la disruption telle que promue aujourd’hui dépossède le citoyen de sa voix. La récente fronde des livreurs Deliveroo dont on sent qu’ils pourraient bien s’organiser selon d’autres modèles en atteste (voir par exemple Coopcycle.org). En outre, le format coopératif peut aussi très bien épouser les nouvelles technologies, le service La’ Zooz permet par exemple de fédérer des chauffeurs de VTC en s’appuyant sur la Blockchain, un protocole permettant des échanges sur un réseau distribué : Uber, sans la tutelle d’Uber. Et comment ne pas citer les nouvelles pratiques de syndicalisation telles que SCP /VTC qui protège les chauffeurs de VTC. Car si l’innovation est une transgression, elle doit aussi s’enraciner dans la pratique, être appropriée par les cadres sociaux (et environnementaux) et porteuse de sens. Or « En l’absence de projet commun, c’est le marché qui vient maladroitement combler le vide et s’imposer fallacieusement comme une fin en soi alors qu’il n’est qu’un dispositif, c’est-à-dire un agencement de moyens en vue d’une fin qui lui est extérieure. » nous dit Julien De Sanctis.

Ce qui est indéniable, c’est que le capitalisme se réinvente sans cesse dans les mots. Disruption est un euphémisme pour signifier l’accélération des cycles d’innovation avec la croyance ferme que le nouveau monde compensera l’ancien grâce à la magie du marché. C’est aussi une façon d’entériner que l’innovation consiste à coller de la façon la plus optimale à nos pulsions, quitte à foutre en l’air nos propres cadres sociaux (et oui, nous sommes bourrés de contradictions !). Il y a certes, des monopoles historiques aux pratiques tantôt abusives qui ont largement profité de leurs positions dominantes et négligé le consommateur, l’usager, l’administré. Par quoi est-on en train de les remplacer au juste ?

Notes de l’article et autres pistes à suivre :

(1) La filiation philosophique entre la pensée de Nietzsche et la théorie économique de J. Schumpeter est clairement à nuancer (malgré ce qu’en dit cette affirmation un peu rapide de Wikipédia) . L’élément intermédiaire qui peut faire passer du philosophe à l’économiste est la théorie évolutionniste de Darwin (la survie pour l’existence). Or l’erreur principale de Darwin – selon Nietzsche – consiste à croire que c’est la lutte pour la survie qui régit le monde vivant, alors que c’est la volonté de puissance : « Pour preuve de la supériorité de son analyse, Nietzsche remarque que la lutte continue même quand les ressources sont abondantes, alors que la simple préservation est garantie. » Par ailleurs, Nietzsche récuse les idéologies libérales issues du processus de destruction créatrice, ce qui ne fait pas de Nietzsche un socialiste, ni un enfant de cœur. Loin de là. Source : https://www.cairn.info/revue-de-philosophie-economique-2013-2-page-43.htm#re11no11 et https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00609058/document

(2) Le design et les algorithmes jouent bien sûr un rôle dans la fabrique du consommateur. Les actions qu’on lui laisse faire et celle qu’on lui empêche de faire sont également de nature à orienter son comportement suivant des intérêts précis. Des designers ont bien sûr identifié les gigantesques enjeux éthiques qui en découlent, quelques pistes de réflexion ici : http://maisouvaleweb.fr/du-design-thinking-au-design-ethique-redonner-du-sens-a-linnovation

(3) Grégoire Leclercq est aussi l’auteur de cette tribune dans Les Echos : « Jeune, je ne me reconnais pas dans la « génération » #NuitDebout », 15/04/2016 : https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-156203-une-certaine-idee-de-la-jeunesse-1214287.php#eifoo4lAfyzeFaT4.99

Un extrait plutôt évocateur :

« Je ne suis pas de cette jeunesse paumée, vague ribambelle de « jeunes » arrivés sur le pavé par opportunité buissonnière, et par météo clémente si possible. Ils sont là qui demandent avec ferveur plus de « frittes » à la cantine, la fin des cours de Monsieur Dulac, et moins de TP de géographie, quand ils n’exigent pas plus de « thune ».

Plus loin dans l’article, il invite la jeunesse « fonceuse » (et libérale) à venir Place de la République, elle aussi :

« Investis la place de la République et montre que tu portes pour l’avenir de la France un tout autre projet. Celui où l’évolution des modes de travail est concrète, celui où la formation professionnelle reprend sa place, celui où l’État providence a disparu, celui où l’entreprise et l’employé collaborent avec intelligence et intérêts communs. »

Ce qui n’enlève rien à la pertinence de sa conférence « Les mille visages de l’Uberisation ». Mais comment ne pas pointer l’entièreté du propos qui comme souvent, met dos à dos la jeunesse « idéaliste » (alter-mondialiste, Nuit Debout-iste, etc.) avec celle qui « ose » se lancer dans « l’entrepreneuriat » (ce qui pour beaucoup, ressemble plus à une situation précaire ou à une activité d’appoint qu’à la liberté retrouvée ou le succès d’une énième start-up, caution qui justifie un monde – occidental – en voie de « free-lance-isation » pour le grand bonheur des plateformes).

Enfin, appeler à « la fin de l’État providence » est sinon mal venu, tout simplement irresponsable. Comme si l’entrepreneuriat s’opposait au service public. Il suffit par exemple de regarder l’exemple de Paul Duan, jeune créateur de l’ONG bayesimpact.org, ce dernier ambitionnait de réduire le chômage de 10% « grâce aux algorithmes » (avec le service Bob Emploi). la presse en a fait le symbole du « disrupteur » au service d’un État en perte d’efficacité. Un an plus tard, les résultats sont extrêmement contrastés (voir le bilan sur @si). Ce qui n’enlève rien à la vision du jeune prodige, très attaché justement au rôle de l’État. Entre les lignes, il demeure très critique sur les pseudo-impacts sociaux positifs des disrupteurs actuels et concède qu’il faudra du temps et beaucoup moins d’hypocrisie pour parvenir à améliorer le monde grâce à la technologie (écouter cette interview).

Pour aller plus loin :

Cette excellente émission d’Arrêt sur Image « Deliveroo : le digital n’est pas capable de vivre sans les livreurs »

Un très bon texte de Julien De Sanctis sur les notions d’innovation et de progrès http://www.trop-libre.fr/de-l%E2%80%99utilit%C3%A9-de-la-philosophie-dans-l%E2%80%99analyse-de-l%E2%80%99innovation-22/

Sur les paradoxes de l’expérience utilisateur (nos fameuses et très humaines contradictions) : http://maisouvaleweb.fr/la-transformation-numerique-va-t-elle-tuer-la-figure-du-salarie/

Une conférence de Christian Fauré qui reprend également les thèses de Bernard Stiegler. Bien plus magnanime que moi et éclairant sur le rôle de la technique dans la disruption : https://www.youtube.com/watch?v=4ecvf5DPcQU

Sur Internetactu, Innovation, innovation, innovation, innovation, innovation, innovation…, Hubert Guillaud reprend – entre autres – Morozov sur des lignes similaires : http://www.internetactu.net/2016/04/11/contre-linnovation-de-linvisible-importance-de-la-maintenance/

« Quand l’innovation « disruptive » impose sa loi à l’économie », La tribune, 10 mars 2014 : http://www.latribune.fr/technos-medias/innovation-et-start-up/20140310trib000819124/quand-l-innovation-disruptive-impose-sa-loi-a-l-economie.html

 

5 comments

  1. Bien souvent, force est de constater que la disruption, plus qu’une invention sociale, relève d’une tabula rasa un peu facile. Les disrupteurs proposent une innovation à partir de rien… ce qui se révèle assez facile finalement. Elle oublie le monde réel et comme tu le soulignes toi-même, trahi le progrès (autre notion qu’il faut prendre avec des pincettes). La disruption propose de faire table rase du monde pour en construire un autre (« make the world a better place »). En cela, comme le souligne Stiegler, elle est bien une barbarie. Un fait accompli qui s’impose à tous. Mais plus encore, le principe de la disruption est et reste avant tout une forme d’optimisation pour elle-même, qui cherche à optimiser, à améliorer son propre objet pour lui-même, un ouroboros, qui vise à s’imposer pour lui-même, à fluidifier son propre fonctionnement, sa propre économie, son propre objectif.

    En cela, c’est effectivement une forme d’innovation particulière, très très éloignée effectivement de formes plus solidaires, plus contributives, plus participatives… qui ne visent pas à mettre à bas le monde, à le transgresser… qui ne pensent pas que le monde peut-être effacé pour en reconstruire un neuf et plus efficace. Ce qui par nature est en fait impossible.

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    • Merci pour ce complément… qui me rappelle que tu avais écrit un livre sur l’innovation sociale… c’est encore disponible quelque part ? Sinon oui, quand on gratte un peu on tombe sur des visions de la vie en société pour le moins étranges…

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  2. Avant de lire cet article, j’avais été attiré par une info relevant de l’astronomie.  » Un nouveau trou noir découvert dans le centre de notre galaxie  » . Ces foutus trous noirs qui attirent la matière et l’attention des astrophysiciens. Oui et alors ? demanderez-vous. Quel est le rapport avec la disruption ?
    Les trous noirs fascinent parce qu’ils sont peut-être les moteurs de la destruction créatrice à l’échelle cosmologique. Cela suffit-il à faire l’hypothèse d’un modèle qui régit aussi bien le cosmos que les civilisations ou l’économie mondialisée ? Les petites structures seraient-elles irrémédiablement englouties par les plus grandes ? De la tribu à l’empire en passant par les royaumes, la destruction créatrice a toujours été à l’œuvre. Cela n’augure rien de bon pour les tentatives faites par les alternatives et autres tentatives pour combattre ce qu’on appelle l’entropie si le moteur de la civilisation mondialisée s’apparente à ce qui se passe au niveau des galaxies. C’est fou ce que je viens d’écrire, vous ne trouvez pas. Il faudra que j’y réfléchisse. Merci à maisouvaleweb pour cette analyse qui me dépasse un peu.

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    • Cette analogie est très rigolote (peut-être parce qu’elle n’est pas si rigolote que ça). Elle a au moins le mérite de nous rappeler que nous ne sommes pas plus que quelques poussières sur un caillou dans l’espace, au milieu d’un écosystème bien plus grand que nous. Un peu d’humilité face à tout ça serait un bon début.

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  3. Pingback: Transformation digitale : général (Marché...) | Pearltrees

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