L’évangélisme technologique est une technocratie comme une autre. Une discussion avec Rémi Durand

Si l’on remonte à l’étymologie du mot « évangélisme », tout devient plus clair. Le terme « évangélique » est au départ un simple adjectif découlant du mot évangile, il désigne certains mouvements inspirés par la réforme protestante à partir du XVIIIe siècle. Pour les chrétiens évangéliques, la conversion relèverait d’un choix personnel suivant l’expérience de la « rencontre avec le Christ », elle promeut un changement de vie autour de la relation avec Dieu et la pratique de la prière. En France et ailleurs, la liturgie évangélique repose sur une parole libérée lors de grands shows, parfois à l’excès. Faut-il alors s’étonner que les grandes entreprises technologiques aient repris cette sémantique ? Pour répondre à cette question, j’ai rencontré Rémi Durand, ingénieur, sociologue des sciences et des techniques et auteur de L’évangélisme technologique. De la révolte hippie au capitalisme high-tech de la Silicon Valley (FYP, 2018). A la fois acteur et penseur de son sujet d’étude, Rémi décrypte pour nous les ressorts idéologiques d’un mouvement qu’il n’hésite pas à qualifier de « civilisationnel ».

MOVLW : Qu’est ce qu’un évangéliste technologique ?

Rémi Durand : Evangéliste technologique, c’est avant tout un métier. Il y a des gens qui inscrivent cette appellation sur leurs cartes de visites. C’est aussi une méthode marketing inventée par Guy Kawazaki (ndl : dont la photo est en tête d’article), un des premiers responsables marketing chez Apple au début des années 1980, au moment du lancement du premier Macintosh. A cette époque, Apple devait stimuler son écosystème de développeurs dans le but d’avoir un maximum d’applications sur le Macintosh, car pour être utile une plateforme a besoin de beaucoup d’applications.

C’est pour accomplir cette mission qu’est né l’évangélisme technologique. Sa particularité, c’est qu’il ne se base pas sur l’objet technique en lui-même mais bien sur la dimension affective qui entoure l’objet. Steve Jobs le décrit d’ailleurs très bien : ce qui est au coeur d’Apple, ce n’est pas de réaliser des objets techniques ni de faire des boîtes grises, mais bien une émotion particulière. Cette émotion tire ses racines du mouvement hippie et d’une forme de désir pour la magie, d’une envie de faire rêver les gens, de fédérer une communauté d’esprits, en l’occurrence autour d’un objet technique.

Quelle est la part de spirituel ? D’économique ?

En fait, il n’y a pas de contradiction entre les aspects spirituels et économiques. Il est vrai qu’on entend beaucoup que l’évangélisme manque de sincérité, voire ne serait qu’une hypocrisie géante destinée à vendre plus de ceci ou de cela. Ce qui m’est apparu, c’est qu’il est plutôt la conséquence directe de cette envie de créer de la magie, qui demande d’investir une quantité de travail énorme et beaucoup de capitaux. Ce travail important génère logiquement un besoin de promouvoir son idée à l’échelle la plus large possible. L’objectif est bien sûr de changer le monde, un peu à la manière des Merry Pranksters dont je parle dans mon livre, les Pranksters sont un groupe psychédélique semi-nomade qui s’est constitué au début des années 1960, ils se voyaient comme des pionniers qui exploraient de nouveaux horizons, ce sont eux qui organisent avec Stewart Brand les premiers festivals hippies qui seront déterminants à San Francisco.

Ce prosélytisme est toujours à l’œuvre : les Pranksters pensaient que le reste de l’humanité allait bientôt suivre leur exemple, il en va de même avec l’évangélisme technologique. Mais il induit un ordre social parfois très violent. Les effets pervers sont connus, je pense par exemple aux conditions de travail dans les usines Foxconn, mais pas besoin d’aller aussi loin, dans la Silicon Valley cet état d’esprit d’hyper concurrence détruit littéralement des individus. Steve Jobs était connu pour être absolument impitoyable avec ses salariés. Et puis il y a la concentration des richesses, les inégalités abyssales que génère cet ordre social.

Ce qui inscrit les évangélistes technologiques dans le sillon du mouvement hippie, c’est donc la volonté de changer le monde pour en faire un endroit meilleur ? N’est-ce pas un peu illusoire ?

Oui, « rendre le monde meilleur » est le leitmotiv qui revient sans cesse. De mon point de vue, les évangélistes les plus convaincants sont aussi ceux qui sont les plus convaincus par ce qu’ils font. Ils sont probablement conscients des aspects négatifs de certaines de leurs technologies et de ce qu’elles impliquent sur les conditions de travail ou le dérèglement climatique, mais ils ont aussi une certaine capacité à mettre sous le tapis ce qui les dérange. Leur attention est sélective, comme peut l’être la nôtre.

Mais nous n’avons pas tous leur pouvoir…

Leur pouvoir de conviction leur vient de leur propre conviction, comme les hommes politiques en fin de compte. Je me suis beaucoup intéressé aux évangélistes de la Silicon Valley, parce que c’est là que cet état d’esprit rayonne le plus. J’en suis venu à penser que pour être évangéliste, il faut avoir un côté clairement technophile, voire technocrate. Il faut avoir une vision transcendante de la technologie et de sa capacité à changer le monde. Je dirais même une vision simplifiée, car dès que tu commences à entrevoir la complexité des technologies, les enjeux de pouvoir sous-jacents, les problématiques économiques dans lesquelles elles sont prises, cela tempère forcément ton enthousiasme. Cette position réflexive, c’est plus celle de l’intellectuel, mais ce n’est pas lui qui montera sur scène pour vanter les mérites d’une technologie.

En parlant de transcendance, dans ton livre tu racontes comment les Pranksters étaient « frustrés face au phénomène de la redescente après leurs trips » et cherchaient un moyen de rester perpétuellement dans cet état d’euphorie permis par la prise de LSD. Faut-il y voir une quête de transcendance inassouvie, chez eux comme chez les évangélistes ?

Les hippies n’ont jamais réussi à gérer cette descente, c’est d’ailleurs inhérent au phénomène de l’extase. Le sociologue Max Weber l’avait bien analysé : l’extase (ou l’euphorie) consiste à sortir de toi même et oublier la complexité de la vie pour ressentir quelque chose de très pur. Mais tu finis toujours par retomber sur terre. C’est ce qui fait selon moi que le mouvement hippie s’est essoufflé : ils cherchaient à vivre dans cet état en permanence alors que c’est impossible. Cette redescente non gérée, je l’ai vécue en participant à un concours type « hackaton » (mais plus long en vérité, il s’agissait d’un concours sur une période d’un mois et demi impliquant beaucoup de développement informatique). Dans mon livre, je relate les témoignages de personnes qui m’ont expliqué ce moment de vide qui suivait la « bulle » dans laquelle ils se mettaient avec leurs collègues. Cette bulle, elle émerge parfois dans les périodes de développement informatique, elle crée une sorte d’euphorie de l’innovation technologique, c’est le « flow ».

Mais comme je le disais, cela finit toujours par retomber. Apple a créé de la magie et en crée encore probablement, mais la redescente est déjà amorcée. Je n’aimerais pas être dans la peau de Tim Cook, l’actuel PDG de la firme qui doit à présent gérer cette descente. En effet, Steve Jobs a tout révolutionné et pour maintenir ce trip, il faut surenchérir. Or si tu recrées la même chose tout le temps, le public s’habitue et la magie s’en va. Max weber appelle ça la « routinisation » du charisme. L’idée est de dire que le charisme est une force anti-économique par nature, « extra-quotidienne », qui finit toujours par devoir composer avec la réalité et qui perd inexorablement de sa force. Certes, Apple continue à brasser des milliards mais « ce n’est plus ce que c’était ».

Mais alors qu’est ce qui fait tenir cet évangélisme ? Connaîtra-t-il lui aussi une redescente ?

Le système se renouvelle car nous nous laissons séduire par cette magie, par cet effet « waouh ». Il faut bien voir que la Silicon Valley est une nouvelle spiritualité qui est à comparer avec ce qu’a été le christianisme ou encore la révolution protestante. C’est un mouvement qui s’étalera probablement sur un ou plusieurs siècles. Bien sûr, cela pourrait tout aussi bien s’effondrer soudainement, mais la mutation en terme de vision du monde aura tout de même été très profonde. Steve Jobs n’est plus mais quelqu’un comme Elon Musk (PDG de SpaceX, Tesla et fondateur de PayPal) applique ce que Jobs a fait à l’informatique au reste du monde (conquête spatiale, transport), et il y a fort à parier que cela s’étendra de plus en plus.

Toute forme d’idéologie a des débuts exaltants. Mais plus elle avance et plus sa vision tronquée du monde devient totalitaire, dangereuse. Les discours technocratiques engendrent déjà un ordre social avec toutes les dérives qu’on a connu dans l’histoire, et la montée des contestations sociales qui viennent en parallèle. C’est effectivement très problématique. Ma boule de cristal me dit que la phase de redescente adviendra quand on mesurera l’écart qu’il y a entre les discours, la vision du monde de la Silicon Valley et la réalité qu’elle engendre. Ce qu’on nous vend, c’est du rêve, la réalité faite de smartphones et de ce qui suivra est bien plus oppressante.

Tu conclus ton ouvrage en opposant à ce « trip » un état d’esprit plus simple, je te cite : « Là où l’individu spirituel a pour visée une forme de félicité pure et absolue, son antithèse recherche plutôt une sorte de plénitude tranquille et bienheureuse, jamais parfaite ni éternelle. »

Les individus que j’analyse et qui sont dans cet état d’esprit évangélique essaient de sortir de la réalité. Ce que j’y oppose, c’est une manière d’être qui consiste à s’enraciner dans la complexité de la société plutôt que de la fuir : avoir les deux pieds sur terre. C’est un peu la différence entre un drogué qui aime la cocaïne et quelqu’un qui opte pour une alimentation saine.

Cette vague évangéliste est un mouvement civilisationnel qui va aller au bout de sa logique propre. Et au final, la magie ne prendra plus. Actuellement ces technologies nous font rêver parce qu’elles donnent le sentiment de tout révolutionner sans cesse, c’est la fameuse « disruption ». Nous avons le sentiment de nous ouvrir à quelque chose qu’on ne connaît pas, qui nous rendra plus libre, qui fédérera toute l’humanité, c’est tellement puissant que cela dépasse toute rationalité. Mais quand ces technologies finiront par s’intégrer dans les quatre coins de la société. Quand ces discours, on les aura entendus, vus, et revus, quand on verra que cela engendre une réalité qui n’aura rien à voir avec ce rêve, alors la magie s’arrêtera.

Dans une ou deux générations peut-être, nos enfants verront ces slogans marketing qui nous faisaient rêver et ils se diront « qu’est ce que c’est ringard » comme on peut parfois trouver ringard d’aller à la messe.

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Image en tête d’article, Guy Kawasaki (né en 1954 à Honolulu), un des premiers responsables marketing chez Apple en 1984. C’est à lui qu’on doit le concept d‘evangelism aux nouvelles technologies.

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