Julien De Sanctis : « La flèche du progrès est une illusion du prêt-à-penser »

Je publie ici et avec son aimable autorisation le script du « talk » Pour une citoyenneté technologique de Julien De Sanctis, doctorant à l’UTC en philosophie et éthique appliquée à la robotique interactive. Julien est aussi un habitué de Mais où va le web ?, membre (super) actif de l’association Le Mouton Numérique, et redoutable vulgarisateur en philosophie.

Une vidéo inscrite dans le dossier sur la démocratie technique dont voici quelques ressources en complément :

« L’essence de la technique n’a rien de technique ». Ce n’est pas moi qui le dit mais Heidegger, un grand philosophe allemand du XXe siècle.

Pour lui, cette essence, n’était pas à chercher du côté de l’acier, des rouages ni même du silicium, mais plutôt dans un certain type de rapport au monde qu’il nommait Arraisonnement.

En gros, l’Arraisonnement c’est la prédation moderne systématisée. C’est une vision du monde où tout est perçu sous l’angle de la ressource mobilisable et cumulable indéfiniment. La nature est contrainte par l’Homme et mise en demeure de livrer ses « ressources ».

On trouve des exemples très concrets de cette logique dans tous les sujets technoscientifiques polémiques d’aujourd’hui : déforestation pour récolter l’huile de palme, extraction des terres rares, fracturation hydraulique, énergie nucléaire, agriculture intensive, OGM, etc.

Le plus grand danger selon Heidegger, c’était que l’humain lui-même finisse par être intégré à l’arraisonnement, c’est-à-dire qu’il finisse par se voir lui-même comme une ressource exploitable.

On peut se demander si sa crainte ne s’est pas réalisée. N’est-ce pas ce qui se passe aujourd’hui avec l’économie des données (dataïsme) par exemple ? L’Homme n’est-il pas devenu une data pour l’Homme ? Nos « traces » numériques sont traquées, agglomérées, traitées, souvent à notre insu, pour mieux nous « profiler », mieux pénétrer notre intimité et orienter nos actions. Comme la nature, l’homme est devenu un « fonds disponible » à l’exploitation.

Contre le déterminisme technique des technologies

Alors aussi inquiétant soit-il, ce constat le serait encore plus si ce rapport au monde n’était pas modifiable. Mais bien heureusement ce n’est pas le cas !

Ce n’est pas le cas car il n’y a ni fatalité ni nécessité en matière technique. Aucune technologie n’est gravée dans le marbre du destin pour la simple et bonne raison que l’origine de la technique n’est pas la technique elle-même ou encore la Providence, mais « simplement » le social. Autrement dit, la conception technique est déterminée par des choix humains en valeur, extérieurs à la sphère technique !

Ce qu’on appelle le déterminisme technologique ou la « flèche du progrès », c’est-à-dire l’idée qu’il y aurait un seul et unique « sens » de l’évolution technique comme il y aurait un « sens » de l’histoire, est un piège du prêt-à-penser.

A cet égard, j’aimerais donner un mini guide de détection des étapes d’un argumentaire déterministe lors de l’apparition d’une technologie :

  • Cela commence souvent par un enthousiasme sans limite un peu benêt en mode « ceci est une révolution »
  • Puis, lorsque les premières craintes, critiques ou volontés de réflexion apparaissent, on explique que finalement, cela n’est pas si révolutionnaire puisque en réalité, la techno en question n’est que le prolongement de ce qui se faisait déjà par le passé. Vous savez c’est le « nous sommes déjà des cyborgs » d’Elon Musk qui cherche à justifier Neuralink.
  • Et enfin, lorsqu’on voit que cette rhétorique ne marche pas, on se replie sur l’argument d’autorité type « de toute façon c’est inexorable, c’est là le mouvement de fond de l’évolution technique. »

Pour une conception citoyenne de la technique

Si je suis venu dire tout ça aujourd’hui, vous l’aurez compris, c’est pour expliquer à quel point le déterminisme technique de la technologie est une dangereuse arnaque, et ce pour deux raisons :

  • Tour d’abord parce qu’il entraine un sentiment de déresponsabilisation bien commode du style « c’est pas nous, c’est la Technique qui veut ça »
  • Ensuite, parce qu’il permet de faire accepter tout et n’importe quoi à la société en construisant un simulacre d’acceptabilité sociale.

Je dis simulacre car l’acceptabilité sociale authentique d’une technologie ne consiste pas à faire rentrer la technique par effraction dans le social, c’est-à-dire dans la vie des gens, mais plutôt à faire rentrer le social dans la technique elle-même.

Cette responsabilité n’est pas uniquement celle de l’État. Il est grand temps que le secteur privé montre l’exemple en substituant au modèle classique d’innovation sauvage un modèle d’innovation participatif et citoyen. On connait les bons outils pour ça, il suffit de se donner les moyens de les mettre en place. Il y a les conventions de citoyens, par exemple. Il s’agit, schématiquement, d’un processus en 4 étapes :

  • On définit en amont de l’objet de la convention et on tire au sort 15 à 20 citoyens participants ;
  • On forme ces citoyens sur le sujet pendant au moins deux week-end via des expertises contradictoires (les experts formateurs peuvent être choisis par les tirés au sort eux-mêmes) ;
  • Ensuite, la discussion éclairée du sujet peut commercer pour aboutir, au final, à un rapport avec des recommandations ;
  • Présentation publique du rapport en question.

Alors bien qu’on ne soit pas dans un contexte étatique, je garde le nom de citoyen car pour moi il est synonyme d’utilisateur certes individuel mais intéressé par le « Bien commun ». C’est une façon de dire que derrière chaque client, il y a plus qu’un simple « consommateur ». Des partenariats public-privé pourraient être imaginés pour systématiser les démarches comme les conventions de citoyens. Demain, dans vos services R&D vous pourriez dédier une partie de votre recherche à l’innovation en matière de conception civique et citoyenne. Cela aurait en plus pour vertu de créer des débouchés naturels pour les sciences humaines et sociales en entreprise !

Tout ceci est bien sûr très synthétique, mais on comprend bien que la technologie est foncièrement une question d’ordre politique. On peut la concevoir de façon oligarchique, dans l’entre-soi techno-économique (comme c’est majoritairement le cas aujourd’hui), ou de façon démocratique en essayant au maximum d’impliquer les citoyens dans la construction du devenir technique de leur monde.

La responsabilité de ce choix, aucun Dieu de la technologie ne saurait nous l’ôter. Nous sommes les seuls maîtres à bord.

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