Le designer est-il un manipulateur manipulé ?

[NB] Il y a quelques semaines avait lieu le premier colloque de « design éthique (Ethics by design) » à l’ENS Lyon, dont j’avais interviewé les organisateurs. Je publie aujourd’hui la restitution de cette riche journée en reprenant l’excellent billet medium de Clémence Piteau, designer.

La conception numérique durable aussi appelée Ethics By Design était notre grand sujet de ce vendredi 12 mai à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Nous étions plus d’une centaine de professionnels des interfaces numériques rassemblés autour d’une même réflexion : « Les comportements d’addictions et de compulsions numérique sont-ils la responsabilités des utilisateurs ou de ceux qui conçoivent ces outils ? »

La journée a démarré fortement avec des questions très sérieuses présentées par Hubert Guillaud, rédacteur en chef de InternetActu.net autour des nouveaux défis que posent la question du design de l’attention, des rôles et responsabilités pour les designers et les entreprises de la technologie et enfin la manière de reprendre le contrôle face aux dispositifs attentionnels.

(Crédit photo : publié par Welcome Max sur Twitter) Photo d’Hubert Guillaud, rédacteur en chef de InternetActu.net, média de la Fondation internet nouvelle génération.

« En France, nous consultons notre téléphone en moyenne 47 fois par jour ce qui représente un peu moins de 2 à 4 fois par heure et si nous avons entre 18 et 24 ans, nous le consultons en moyenne 82 fois par jours ! 30% d’entre nous consultons 5 min avant de nous coucher et nous sommes 50% d’insomniaque à consulter au milieu de la nuit. Enfin, 87% se couchent et se réveillent avec leur smartphone. »

Lire tous ces chiffres n’est en aucun cas une surprise mais sommes-nous réellement conscients de ce qui est à l’origine de ces changements de comportements chez les gens ? Ces objets sont devenus à la fois nos doudous mais aussi nos drogues. Nos actions deviennent des habitudes. Nous répétons les comportements encore et encore, c’est une addiction. Tout cela questionne nos propres valeurs : avons-nous réellement le choix ? Ne serions-nous pas dans une prison attentionnelle ?

Comme le dit Anaïs Saint Jude « La surcharge d’information fait partie de la condition humaine, nous sommes contraint à trop de possibilités, trop de complexités. ». Ce qu’il faut comprendre c’est que la surcharge attentionnelle existe depuis de nombreuses années mais cette fois-ci les outils numériques et les entreprises dépassent les limites de nos possibilités d’attention. Ces outils n’ont cessé de bouleverser notre paysage avec par exemple la pollution de notification, la désinformation, etc.

Comme l’a dit Patrick Le Lay, responsable de la chaîne TF1 de 1988 à 2008 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.[…] Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. ».

À ce stade, pouvons-nous reprocher aux utilisateurs d’être responsables de leur sur-connection ?

La liberté et la persuasion dans l’économie de l’attention

(Crédit photo : publié par Amandine Brétignière sur Twitter)

Pour James Williams, de l’Université d’Oxford, Internet est le plus grand outil de manipulation.

« Les technologies ne sont pas de notre côté, il faut le comprendre ! Elles nous distraient plus qu’autre chose. Les designers le savent et ne sont pas innocents. »

Nous pouvons d’ailleurs constater des malaises de comportements. Par exemple le concept de « l’apnée de l’email ». C’est le moment où l’on est incapable de respirer car nous avons trop d’informations à traiter. Il existe également le phénomène de médiatisation de nos sentiments constaté lors des harcèlements numériques ou lors de la recherche constante d’un bouc-émissaire. Il s’agit d’un fait classique qui nous pousse à partager notre colère sur les réseaux sociaux.

On doit comprendre que si internet est la première source à nous convaincre qu’il faut être « qui l’on veut être » et « faire ce qu’on veut faire », nous sommes influencés à chaque instant, comment être sûr de rester nous-même ?

Tous ces constats ne laissent pas les scientifiques, chercheurs et professionnels du numérique indifférents et certains consacrent beaucoup de temps à rechercher des solutions

James Williams dit que « connaître une info n’est pas forcément une forme de pouvoir. Il faut l’exploiter pour faire en sorte que la technologie soit de notre côté. »

Il a aussi expliqué que nous pourrions éviter les euphémismes en utilisant les bons langages et en appelant les choses de la bonne manière. Par exemple, lorsqu’on parle de tunnel d’achat, on devrait parler de personnes. On devrait être centré sur des gens et non uniquement sur des utilisateurs.

Olly Wright, responsable de la stratégie chez Emakina, parle de société capable d’être éthique tout en ayant du succès. Car le problème aujourd’hui c’est que « les entreprises mesurent la valeur qu’elles reçoivent et non pas la valeur qu’elles donnent : le positif net. »

(Crédit photo : publié par Welcome Max sur Twitter)

La réflexion de Flora Fischer, chargée de mission au CIGREF, permet d’apporter une autre solution. Elle a expliqué le concept du trio mineur, majeur et directeur de conscience. Les mineurs représentent toutes les personnes susceptibles d’êtres influencées (enfants et adultes). Les directeurs de consciences sont aujourd’hui les applications mobiles car celles-ci dirigent et modifient le comportement des mineurs. Enfin le rôle du majeur doit appartenir aux designers, avec pour objectif, la vulgarisation pédagogique du fonctionnement de ces outils aux mineurs.

« Nous pouvons changer notre système, nous avons le pouvoir de demander autre chose. » James Williams.

Au delà des conférences, nous sommes aussi venus pour travailler sur des solutions concrètes qui donneront lieu à un manifeste répondant à la devise Ethics By Design. Comment pouvons-nous promouvoir le respect de l’attention aussi bien que le respect de la vie privée des utilisateurs ?

ATELIER 1 – Le design persuasif : pas du tout éthique !

(Crédit photo : publié par Yannis Adelbost sur Twitter )

Le premier atelier, organisé par Raphaël Yharrassarry, nous a permis de comprendre à quel instant nous dépassons la limite de l’éthique.

Voici le sujet : “Un célèbre cabinet d’avocats nous contacte pour créer un site de rencontre pour gens aisés afin qu’ils se marient. Ainsi le cabinet réaliserait des contrats de mariage, de divorce et de re-mariage ..

Vous voyez un peu le principe plutôt immoral mais malheureusement assez réaliste ?!

L’atelier a démarré avec une phase d’idéation où chaque designer a réfléchi à la manière d’impliquer les utilisateurs sur ce site de rencontre. Les réponses étaient organisées selon deux axes : macro et micro-interactions.

Prenons le site LinkedIn pour donner un exemple concret : une macro-interaction représente l’action de modifier son profil. Une micro-interaction serait de voir la jauge présente sur le côté droit de l’écran avec le niveau de l’utilisateur “expert”. Le faite de voir cette jauge remplie de moitié va inciter l’utilisateur à lui faire atteindre le maximum. L’un est direct et l’autre est un coup de pouce. Quant à l’objectif final, nous le savons tous, il est de rendre addict l’utilisateur au point de le faire s’abonner à la version premium.

Pour revenir à notre atelier, voici quelques exemples de macro-interactions :

  • faire en sorte que les utilisateurs s’inscrivent sur la plateforme,
  • qu’ils rencontrent d’autres personnes
  • qu’ils s’engagent dans des discussions

et micro-interactions :

  • ajouter des témoignages d’utilisateurs qui ont déjà utilisé la plateforme et qui se sont mariés pour rassurer les futurs utilisateurs
  • créer un certificat de sécurité pour montrer à l’utilisateur qu’il peut gérer ses informations personnelles sans perdre le contrôle de ce qui veut faire apparaître

Ce que j’ai retenu de cet atelier ce sont les différentes méthodes de persuasions plus ou moins éthiques et influentes que nous subissons au quotidien. Que nous soyons designers ou non, il est difficile de voir venir l’action. D’où le terme employé : manipulation. Il est vrai qu’en tant que designer, nous arrivons à les anticiper un peu plus naturellement que d’autres utilisateurs cependant nous avons une réelle responsabilité dans certaines mauvaises pratiques.

Vous pouvez retrouver le support de présentation de Raphaël Yharrassarryhttps://www.slideshare.net/iergo/atelier-persuasive-design

ATELIER 2 – Cartographie des pathologies de l’attention

(crédit photo : Clémence Piteau)

Durant ce dernier atelier de la journée, animé par Hubert Guillaud et Véronique Routin, nous avons incarné à la fois le rôle de l’utilisateur malade et le rôle des designers soignants.

Nous étions tous réunis autour de la table. Chacun y a déposé une planche avec un symptôme vécu personnellement ou non (un sentiment négatif) lié à l’attention numérique. Par exemple, un participant a avoué qu’il se sentait gêné de parler à son voisin via son smartphone de manière instinctive.

C’était très intéressant car nous étions presque tous issus du monde du design avec des différences d’âges et de pratiques culturelless, mais nous nous comprenions et nous partagions nos sentiments assez naturellement. C’était un moment de libération partagé.

Une fois cette grande discussion terminée nous avons trié les pathologies selon des métriques, par exemple des addictions liées au social, à l’individualisme, à l’image, à la donnée, etc.

(crédit photo : Clémence Piteau)

Nous avions suffisamment de matière pour entrer dans le détail et chercher la cause et la solution du problème.

Notre groupe s’était attelé à la métrique liée à l’image. Voici quelques exemples de pathologies :

  • Sublimation de l’ego (je ne poste que le meilleur car je n’ai pas le droit d’être malheureux)
  • La peur de l’unlike/de la solitude sur le web
  • La peur de ne pas gérer le trop de notifications (surtout après une soirée)
  • Likophobie = le blocage du like
  • Likophilie = attraction immodérée pour les likes sur ses publications donnant lieu à des comportements compulsifs

Toutes ces pathologies montrent que les utilisateurs sont formatés. Ils jouent avec cette tendance ou la rejette totalement.

Mais qu’est-ce qui nous pousse à agir ainsi ?

Deux principales raisons : l’accessibilité à une technologie de pointe. Tout le monde veut acheter le dernier téléphone en vogue car il fait des photos encore plus jolies, ainsi ils auront les meilleures publications.

Ensuite, la deuxième cause semble être liée aux nombreux community managers qui influencent les réseaux, de la même manière que les stars et les marques qui publient des photos très professionnelles sous la forme de selfie.

Enfin, un autre facteur vient perturber notre vision de l’image : aujourd’hui on vit encore plus dans l’instant présent. Nous n’attendons plus pour publier des photos de souvenirs de nos dernières vacances, nous le faisons en directe, à l’instant présent. Cette pratique a été influencé à cause ou grâce au livestyle, snapshat, etc.

Quelles solutions pouvons-nous apporter à ces pathologies ?

Tout d’abord il faut sensibiliser les utilisateurs au fait que le métier des influenceurs consiste surtout à nous faire rêver. Ils sont des professionnels de l’image et utilisent d’importants moyens. Par exemple, ils font appel à des agences et ils ne sont pas de simple amateurs comme beaucoup d’entre nous.

Enfin, nous avons constaté que nous pourrions améliorer beaucoup de choses en intégrant un apprentissage intensifié des outils numériques dans l’éducation des plus jeunes. Nous devrions leur apprendre à utiliser ces outils et à protéger leur données. Il n’est pas nécessaire d’utiliser un contrôle parental, mais ils doivent apprendre à se contrôler eux-même.

C’était un important sujet qui a été traité pendant cette journée et tout cela a permis de mettre en lumière certaines zones sombres du monde du numérique.

J’ai commencé à tester personnellement des méthodes de déconnexion pour réapprendre à maîtriser ces addictions. Pour tester doucement, je conseil le plugin Facebook demitricator qui permet de supprimer toutes les métriques de Facebook. L’objectif c’est de ne plus voir le nombre de likes ou de partages car cela nous influence dans notre propre navigation.

Enfin, il suffit de complexifier notre accès aux applications qui nous prennent le plus de temps inutilement sur nos smartphones. Par exemple, je garde uniquement les applications utiles comme “Ma banque”, “Meteo”, “Maps” sur mon écran principale, et je place dans des dossiers distants ceux qui me provoquent des comportements pulsionnelles. Je ne peux que vous conseiller de tester !

4 comments

  1. Pingback: Du design thinking au design éthique : redonner du sens à l’innovation - Mais où va le Web

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