Les Santiagos Boys : l’histoire avortée d’un « internet socialiste »

Computer-generated image of Project CyberSyn operations room

Les éditions Divergences publient Les Santiago Boys, Des ingénieurs utopistes face aux Big Tech et aux agences d’espionnage, du chercheur américain d’origine biélorusse Evgeny Morozov – qui documente en format podcast le sujet depuis quelques années. L’ouvrage revient, archives et entretiens à l’appui, sur la tentative de bâtir un « internet socialiste » pendant les quelques années du régime de Salvador Allende, au Chili. L’enquête, passionnante, raconte les prémices d’un réseau pensé comme un outil de transformation sociale, mais aussi l’effroyable essor d’un néolibéralisme autoritaire secrètement sponsorisé par la CIA.

Machine à gouverner

Qu’aurait pu donner un réseau Télex (basé sur des téléscripteurs) branché sur le communisme ? Une « salle de contrôle » au service de la planification, reliant ordinateurs et entreprises, dans l’idée de permettre aux travailleurs de les gérer eux-mêmes ? Le concept, qui comme on le sait rencontre dès le coup d’Etat de 1973 le mur de l’histoire, émane des pensées d’une quinzaine d’ingénieurs passionnés, les « Santiago boys » assez fous pour imaginer un ce qui deviendra bientôt « Cybersin » (pour « synergie cybernétique »), une machine à gouverner l’économie unique en son genre et surtout, une manière de s’affranchir de la dépendance technologiques aux États-Unis.

Au centre du projet, un jeune technocrate chilien, Fernando Flores, et le théoricien et consultant britannique Stafford Beer (1926-2002), dont les écrits font office de bible dans la petite communauté des Santiago Boys. Cet homme, Morozov ne lâche d’une semelle dans les 244 pages haletantes qui couvrent l’épopée Cybersin. Gourou du management, Stafford se laisse convaincre d’aller au Chili pour mener à bien le projet, et est bientôt rejoint par plusieurs autres personnalités phares dont les trajectoires biographiques sont retracées dans le livre.

Organiser la production Vs susciter le chaos

Depuis l’élection d’Allende toutefois, un vent de panique souffle sur les États-Unis. Au Chili, les entreprises sont menacées par les vagues de nationalisation, et particulièrement le géant de la technologie ITT (International Telephone and Telegraph), dont le sigle est déjà détourné en « Impérialisme, Trahison, Terreur. » Il faut dire l’entreprise n’investit pas dans les endroits les plus reculés, et va même jusqu’à verser une somme à sept chiffres à la CIA pour empêcher l’élection du candidat socialiste. Dans les années qui suivent, le Chili est un pays politiquement fragmenté : si l’arrivée d’Allende au pouvoir suscite beaucoup d’espoir, elle excite aussi les factions les plus droitistes voire néofacistes, au premier rang desquelles le groupe paramilitaire « Patria y Libertad », qui opte pour la violence armée contre le gouvernement élu.

Alors que Stafford commence à installer, non sans mal, la salle de contrôle, ses ennemis s’organisent tout aussi bien. Face au projet cybernétique chilien censé organiser l’économie, gérer les flux et faire remonter quantité de données de production, le camp adverse prépare le chaos, mène une propagande anticommuniste massive et agressive, distille de fausses informations, accompagne les grèves – probablement avec le soutien de la CIA –, les blocages, pose des bombes, etc. Aux Etats-Unis, la perception du gouvernement Allende est toute aussi délétère. Le Président Nixon, furieusement anticommuniste, ordonne à Kissinger de « botter les fesses du Chili » et de leur « péter la rondelle », rappelle sans filtre Morozov. Si dans un premier temps, le gouvernement résiste, le reste de l’histoire est connu. Stafford quant à lui, expose dans un essai sa vision d’un logiciel cybernétique qui décuplerait la puissance d’agir des travailleurs et qui n’accroîtrait pas le contrôle de la direction. Si Cybersin peut paraître depuis notre époque très centralisé, le programme est avant tout conçu comme un outil d’émancipation et non de surveillance, d’ailleurs, « il ne souhaite même pas conserver les données recueillies sur eux [les travailleurs]. »

Cybersin, l’utopie sans preuve

Est-ce que Cybersin, qui n’aura finalement pas vu le jour, aurait pu réellement produire les bénéfices escomptés ? Morozov s’interroge, livre quelques explications quant au fonctionnement de l’outil, et des graphiques réalisés pour illustrer ses conclusions. La conception du programme prend des airs ethnographiques : « Les ingénieurs de Cybersin doivent se rendre dans les usines, discuter avec les travailleurs, observer ce qu’ils font et finir par relever jusqu’à une dizaine d’indicateurs qui décrivent grosso modo ce qui se passe réellement ». Au total, c’est une dizaine de critères qui devront être collectés dans chaque entreprise, pour en piloter l’activité depuis une salle futuriste réalisée par le designer allemand Gui Bonsiepe.

Toutefois l’outil ne fait pas toujours consensus. Utopique, il répond à une vision particulière de la démocratie, demeure pour certains peu à même de répondre aux enjeux du moment : l’économie s’effondre, « à quoi sert ce système qui ne fait que confirmer ce que tout le monde sait déjà ? » Les fonds alloués à un projet parfois qualifié de technocratique font douter, dans un pays où trouver du lait est déjà une gageure. Stafford, toujours ambivalent dans sa représentation de ce que pourrait être une démocratie cybernétique, s’imagine pourtant que de tels systèmes pourraient permettre de rendre le pouvoir au peuple, et d’articuler les débats politiques entre le bas et le haut. Ainsi, un autre de ses projets, Cyberfolk, « avait pour ambition de mesurer l’opinion publique en donnant à manipuler aux citoyens les boutons d’un gadget conçu par son fils, pour leur permettre d’exprimer leur sentiment sur la politique du gouvernement ou les débats à la télévision. » Précurseur, pour dire le moins, mais l’idée ne convainc pas Allende.

Quoiqu’il en soit, et faute de pouvoir répondre à toutes les portes ouvertes par un projet mort-né, Morozov invite à ne pas juger trop sévèrement les Santiago Boys : ils avaient une vision, celle « d’un monde où les travailleurs seraient maîtres de leur propre destin et où les ordinateurs pourraient jouer un rôle dans le développement national. Un monde où les experts de la classe moyenne croiraient en autre chose que le profit, ou la carrière. »

Tragédie néolibérale

La fin de l’histoire, tragique, est connue. Si l’on ne sait pas vraiment ce qu’il est advenu de la salle Cybersin et de ses fauteuils stylisés, certaines figures parmi les Santiago Boys migrent vers la Silicon Valley. Était-ce une révolution technologique ? Si l’on tient compte de la puissance économique du Chili à ce moment de l’histoire, et du « blocus invisible » imposé par les États-Unis visant certaines nouvelles technologies, probablement. Cependant, nous apprend l’auteur, « le Chili n’est pas le premier pays à se doter d’un réseau Télex », la CIA s’y était mise dès les années 1960, avec un réseau « dédié à la répression plutôt qu’à la liberté. »

Les Santiago Boys est un vrai polar, mériterait probablement une adaptation cinématographique. C’est aussi une plongée dans l’histoire contrariée des outils informatiques, à l’instar de l’excellent IF THEN : how the Simulmatics Corporation invented the future, où l’historienne Jill Lepore retrace l’histoire de Simulmatics, une entreprise tombée dans l’oubli, et pourtant pionnière des « big data » à des fins de manipulation politique.

Il n’y a pas de plot twist dans Les Santiago Boys : comme on le sait, ils finissent évincés, remplacés par les Chicago Boys et leurs théories néolibérales, au service d’une dictature militaire sanglante qui se livre à la torture et au nettoyage des opposants politiques dans un silence occidental complice. Le récit n’en demeure pas moins frénétique. Et Cybersin est resté un phénomène culturel pop qui méritait ce livre, alors que les idées de Stafford « continuent à séduire un tas de jeunes fidèles ».

On ne refait pas l’histoire, même si c’est tentant dans le cas du gouvernement d’Allende, et de Cybersin, qui montre toute la duplicité et la malléabilité des outils technologiques. 

Image en tête d’article : « Computer-generated image of Project CyberSyn operations room » (Wikipedia)

couverture

S’abonner
Notifier de
guest
1 Commentaire
Inline Feedbacks
View all comments
trackback

[…] Les Santiagos Boys : l’histoire avortée d’un « internet socialiste » (maisouvaleweb.fr) […]