De l’importance d’être luddite (et autres réflexions sur les discours technocritiques)

Dans une tribune sur Scientific American, le juriste Brett Frischmann (@brettfrischmann) pose une réflexion intéressante sur l’utilité d’une critique de la technologie. L’article intitulé « There’s nothing wrong with being a Luddite » (« on a bien le droit d’être Luddite ») soutient que la contestation des technologies – souvent illustrée par le Luddisme, un mouvement ouvrier qui consistait à briser les machines au début du 19e siècle – est une manière d’évaluer notre relation au numérique et de saisir dans quelle mesure nous choisissons ou non l’environnement technologique qui nous entoure et qui structure nos vies. Profitons-en pour rouvrir ce débat complexe.

Frischmann inscrit ce texte dans un procès qu’on lui ferait souvent : on le taxe d’« anti-technologie ». Il est vrai, dans les sphères dites « technocritiques » (la technocritique étant la critique du progrès technique), ce genre d’attaque revient souvent. C’est bien sûr très réducteur. Comme le rappelle Frischmann, si le Luddisme traditionnel implique la destruction pure et simple des machines, il permet aussi de s’extraire de systèmes techniques donnés pour acquis afin de mieux comprendre leurs effets sur la vie sociale. Ainsi, l’auteur appelle chacun à exercer son droit au Luddisme, qui en l’occurence ressemble plus à une forme de déconnexion. Illustration : la « digital detox » (entendue comme la capacité à se déconnecter complètement pendant un moment) permettrait de prendre conscience du poids des technologies dans nos vies. Ce serait – à l’échelle individuelle – utile pour renégocier la présence de différents appareils dans le quotidien.

Mais bien sûr, ces questions ne sont pas qu’individuelles. Nous naissons dans des structures sociotechniques que nous ne choisissons pas et que nous n’avons pas tellement l’occasion d’infléchir au cours de nos vies. S’en retirer demande une volonté forte et ne va pas sans quelques effets pervers : sortir de Facebook par exemple, revient à s’isoler socialement, à accepter de rater les « memes » et autres discours socialement partagés pour un temps, rappelle Frischmann. Par ailleurs, Facebook est pour beaucoup d’entre nous une manière de garder le contact avec la famille et les amis. Lors du scandale Cambridge Analytica, on se souvient d’un grand mouvement incitant à se retirer du réseau social (Delete Facebook), force est de constater que nous sommes beaucoup à y être restés, pour ne pas dire l’immense majorité d’entre nous. On dit également que les jeunes y sont de moins en moins (suite à l’affaire Cambridge Analytica et aussi pour des raisons de culture, de mode) mais ils sont bien présents sur d’autres réseaux sociaux, ce qui ne fait que déplacer la question.

Frischmann affirme alors qu’il faut « protéger » le luddisme, notamment en créant des systèmes techniques qui respectent notre droit de nous passer d’eux si on le souhaite. Certains acteurs du numérique ont interprété ces changements d’attitude vis à vis de leurs produits en proposant aux utilisateurs de « garder le contrôle » sur le temps passé en ligne. Apple par exemple, fournit à ses clients une un fonction « Temps d’écran » pour suivre les statistiques du temps passé devant le smartphone. D’autres applications de productivité sont téléchargeables pour soutenir ce genre de démarche. L’auteur se fait à cet endroit plutôt ironique : « si vous pensez qu’une app va vous notifier que vous passez trop de temps sur votre smartphone, pensez encore ». Et il en appelle à une mutation des pratiques de design (notamment pour éviter les procédés dits « captologiques », c’est-à-dire construits avec l’objectif de capter l’attention de l’utilisateur pour le retenir sur un service). C’est bien là le rôle du « design éthique » dont on connaît toutefois les nombreuses limites. Quoi qu’il en soit, il ne suffirait pas de « sous-traiter le luddisme », c’est dans la structure même des outils que les conditions de leur abandon devraient exister. De quoi faire écho à un précédent article de l’auteur où il invitait à inclure des « frictions » dans les dispositifs technologiques. Pour soutenir cette idée qui revient souvent, il mettait en garde contre la contractualisation digitale simplifiée qui d’un clic, nous permet d’acheter à peu près n’importe quoi sur internet, et d’ajouter : « Frictionless e-contracting makes a mockery of contracting ». Puis il renchérissait en rappelant que le consentement de l’acheteur recueilli par ces dispositifs est illusoire, ce que soutient également Helen Nissenbaum (@hnissenbaum) qui rappelle que nous ne savons pas plus à quoi nous consentons que les personnes qui récoltent notre consentement ne savent ce qu’elles en feront.

Bien sûr, les réponses à ces critiques sont plutôt contre-intuitives : ajouter des frictions dans les parcours utilisateurs revient à augmenter les coûts de transaction, ce qui permet certes de nous faire réfléchir aux opérations que nous sommes en train d’effectuer en ligne, mais qui se révèle en réalité totalement contre-productif d’un point de vue économique. Le web tout entier va à rebours de cette conception de la navigation : on veut du fluide, du « frictionless », du rapide. C’est le sens que l’on donne à la fameuse « transformation digitale » et tout professionnel du marketing le sait : il suffit d’une seconde de latence pour que le client s’échappe d’un site. Certains artistes pourtant, travaillent à remettre un peu de « conscience du monde » dans les dispositifs techniques. C’est le cas de Matthias Laschke avec Pleasurable Troublemakers, (des objets qui préviennent l’utilisateur quand ils polluent), ou encore Chris Bolin avec The Disconnect, (un site qu’on ne peut consulter qu’en étant Offline). Mais ne rêvons pas, ce sont là des oeuvres qui n’ont que peu d’influence sur le web tel qu’il va.

A mon avis, la petite analyse de Frischmann est intéressante à deux égards. D’une part, elle dit beaucoup de ce que pensent les gens qui entendent un discours technocritique – et de la façon dont il faudrait le structurer. Ensuite, elle pose la question des conditions de possibilité de la technocritique et plus globalement, de son utilité qui n’est pas toujours bien comprise par ses différents publics.

Sur le premier de ces points, je remarque qu’en dehors des publics déjà acquis à cette cause, le discours technocritique fait face à diverses attitudes : du rejet total de ce genre de débats (qui termine souvent par un « vous n’avez qu’à aller vivre dans une grotte ») à la défense sans concession de la technologie (« c’est quand même grâce à ça que l’on vit plus longtemps ») en passant par la passivité plus ou moins assumée (« de toute façon, c’est comme ça et on n’y peut rien »). On croise aussi beaucoup de gens pour qui « il faut arrêter de tout politiser », c’est-à-dire de tout compliquer, c’est-à-dire d’être réfractaire au changement, c’est-à-dire d’être Gaulois (et citoyen d’un pays qui « ne veut pas se réformer »). Enfin, il y a ceux qui individualisent toutes les questions car ils ne voient pas (ou ne veulent pas voir) les structures, ce qui donne : « mais pourquoi tu as un smartphone alors ? » ou encore « pourquoi tu ne fermes pas ton compte Facebook ? ».

Je pourrais revenir longuement sur chacun de ces profils (listés ici non exhaustivement) et les échanges qu’ils peuvent augurer. La question de l’isolement dans une grotte étant de mon point de vue révélatrice de l’idéologie qui couve sous cette remarque. S’isoler dans une grotte, c’est justement adopter une conduite individuelle face à un problème collectif, c’est-à-dire s’exclure sciemment de la sphère politique. En fait, c’est un peu ce que font certains acteurs de la Silicon Valley qui rêvent justement de s’isoler sur des îles. « Le coup de la grotte » nous en dit beaucoup sur le réflexe individualiste de ceux qui font usage de cette métaphore pour couper court au débat. La technocritique justement, renoue avec le collectif, elle lève le voile sur les dimensions idéologiques des technologies et sur ses déficits démocratiques. En fin de compte, elle est une boucle de rétroaction sur la technologie elle-même et ouvre un espace de réflexion pour construire un autre avenir (étonnant, c’est un peu comme cela que fonctionne la méthodologie agile, justement). Ce qui n’empêche en rien l’émergence de groupes technocritiques qui préfèrent l’isolement, comme Pièces et main d’oeuvre dont le mot d’ordre est « vivre contre son temps ». Les degrés de militantisme vont du sol au plafond.

Le second point intéressant réside dans notre capacité à adopter un discours technocritique. La première étape pour poser un regard critique sur quelque chose étant d’être en capacité de s’en extraire pour prendre la distance nécessaire à l’analyse. La littérature nous le montre bien : dans le roman d’Huxley Le Meilleur des mondes (Brave new world), le héros, Bernard Marx, pose une regard critique son son monde eugéniste dès lors qu’il arrête de prendre du Soma, la drogue du bonheur. Or les systèmes techniques qui nous entourent tendent à se fermer de plus en plus et transforment jusqu’au discours qui porte sur eux (et qu’on appelle justement Technologie (de tekhnê et logos), c’est à dire le « discours sur la technique »). La place réservée aux futurologues dans les médias illustre bien ce phénomène. Le discours sur la technologie se réduit souvent à expliquer comment telle ou telle technologie va changer l’emploi, les relations humaines, les transports, etc. La messe est dite mais personne ne sait si le client était vraiment croyant. Entre temps, on ne demande pas non plus si ces changements présentés comme inéluctables sont plébiscités par les citoyens, s’ils rendent les individus plus autonomes ou plus dépendants, s’ils procurent du plaisir ou de l’apathie, etc. Pour prendre un exemple récent, la voiture autonome est présentée comme l’aboutissement d’un processus technique qui sécurisera la route et permettra de gagner du temps (à ne plus conduire), mais parle-t-on des revers ? Comme l’expliquent très bien Alexandre Mussche et Romain Beaucher (de l’agence Vraiment Vraiment), ces véhicules sont en passe de modifier en profondeur l’urbanisme des villes et l’appropriation de l’espace public par les habitants. Politiser l’objet « voiture autonome » est une nécessité absolue ! Ce n’est pas quand elles seront partout dans la rue qu’il faudra se poser ce genre de questions (et faire demi-tour comme ces centre-ville qui essaient de se débarrasser des voitures thermiques).

Enfin, on peut toujours penser pouvoir se libérer quand on veut d’un système technique, c’est en réalité très compliqué : Ivan Illich (1926 – 2002) appelait cela un monopole radical : tout technologie suffisamment efficace impose sa loi, change les habitudes quotidiennes et éventuellement, restreint les libertés (et les alternatives) : la voiture plutôt que le vélo, la carte bancaire plutôt que le cash, etc. Ce qu’il faudrait d’ailleurs nuancer : l’efficacité d’une voiture par rapport au vélo est tout à fait relative (dans les grandes villes, on est bien souvent plus rapide à vélo). Moralité, l’évolution technique n’est pas dictée par la seule recherche d’efficacité, elle est aussi affaire de valeurs. De la même manière, Facebook a modifié le paysage médiatique (et peut-être même, favorisé l’essor de médias à son image), tout comme l’avait fait la télévision. Pour employer un raccourci : les systèmes qui enferment nous empêchent de les repenser, ceux qui nous laissent libre de les quitter nous permettent de les améliorer. Prétendre pouvoir les modifier de l’intérieur est illusoire : sauf rarissimes exceptions, on ne change pas le système de l’intérieur, c’est lui qui vous change de l’extérieur. Pour faire une analogie avec la question environnementale, il existe un phénomène qui nous fait oublier de générations en générations ce qu’a pu être la nature et pourquoi il convient de s’en soucier. Illustrons simplement le concept : si les hirondelles ont disparu avant ma naissance, comment pourrais-je comprendre que leur disparition provient d’un effondrement de la biodiversité ? Le psychologue étasunien de l’environnement Peter Kahn formule à cet endroit l’hypothèse d’une « amnésie environnementale générationnelle », en d’autres termes : moins on est en relation avec la nature, plus on l’oublie. Cela expliquerait pourquoi elle n’est pas dans nos priorités. Je crois qu’il en va de même avec certains systèmes techniques qui bouleversent les codes sociaux, la conception de la vie privée et in fine, la vitalité de la démocratie. Ces idées-là s’érodent à mesure que certaines infrastructures grossissent, à tel point qu’il devient difficile de nous rappeler « comment on vivait avant » et surtout comment nous pourrions vivre autrement.

A titre d’exemple, voilà bien longtemps que Google propose un Dashboard pour gérer ses données personnelles : personne ne s’en sert. Et c’est normal, la collecte des données personnelles n’est pas une question de contrôle individuel a posteriori, c’est une question de société, qui doit donc être traitée à ce niveau (contrairement à ce qu’affirme Mounir Mahjoubi, le secrétaire d’État chargé du Numérique).

Je m’arrête sur ce texte déjà trop long, mais je crois nécessaire de redire que critiquer la technologie n’est pas refuser la technologie ! Les discours qui réduisent la technocritique à la négation de l’avenir et à la stagnation, à l’idéalisation du passé ou encore à un pur désir de ne pas faire « avancer les choses » sont complètement à côté de la plaque, ou tout du moins mettent « tout le monde dans le même sac » et sans nuance. Qu’on se le dise, il y aura toujours des inventions, des innovations, de nouveaux objets de créés. La seule question, c’est de savoir de quels types d’outils nous souhaitons nous doter et selon quelles procédures sociales nous souhaitons les concevoir. Je crois que c’est bien la raison pour laquelle il y a maintenant deux ans, nous avons monté l’association Le Mouton Numérique qui interroge les effets des technologies sur tous les champs de la vie. Cette initiative – et bien d’autres – dénote justement l’envie d’avancer, de reprendre la main sur le réel et de choisir le monde dans lequel nous allons vivre. C’est bien dans le milieu associatif d’ailleurs, où l’on voit se mobiliser une multitude de personnes de tous âges (littéralement, au Mouton Numérique les adhérents ont entre 17 et 75 ans), qui réfléchissent et conçoivent, dans des fablabs et ailleurs, des projets numériques de toutes sortes. C’est aussi là que l’on croise une race d’entrepreneurs sociaux animés d’idéaux humanistes, qui rêvent de mettre d’autres valeurs dans la technologie. Je pense aussi à Ethics by Design, ce mouvement emmené par les designers éthiques et qui échange en permanence avec le Mouton Numérique. Il y a dans tout cela un vivier d’entrepreneurs d’un autre type avec une autre vision du progrès (une notion qui ne va pas de soi), réunis autour de constats technocritiques communs. Ceux-là sont proches des usages des citoyens, ils ont envie de faire des choses vraiment utiles et pas des gadgets. Ils sont prêts à en découdre avec leur temps personnel, quitte à cumuler plusieurs activités pour se financer comme ils peuvent.

1 comment

  1. « critiquer la technologie n’est pas refuser la technologie »
    en effet, mais le luddisme en tant que tel c’est bel et bien le refus d’une technologie mystifiée comme étant nécessairement néfaste, en négatif d’un scientisme où la technologie est mystifiée comme étant nécessairement la solution à tous les problèmes. la réflexion critique sur la technologie ne passera par aucune de ces deux voix. la première option donne des dérives ultra-réactionnaires à mon avis à combattre comme « pièces et mains-d’oeuvres » ou dans un autre genre « les colibris » de Pierre Rahbi.
    La « solution » se trouve à mon avis dans le travail de philosophes comme Gilbert Simondon, et d’intellectuels qui suivent la même voix comme Miguel Benasayag.

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