Mauvais temps, anthropocène et numérisation du monde : une discussion avec Pierre de Jouvancourt

L’époque est pour le moins paradoxale : au moment même où le dérèglement climatique gronde, les espoirs de transition technologique envahissent les imaginaires, dévoilant par la même occasion une foi sans faille en un progrès salvateur. Avec Mauvais temps, anthropocène et numérisation du monde, les sociologue et philosophe Gérard Dubey et Pierre de Jouvancourt mènent l’enquête sur les déterminismes technologiques qui nous habitent et les régimes de promesses qui leur sont symétriques. Leur question : comment penser les relations entre l’anthropocène – cette « période géologique » qui aurait débuté avec les révolutions industrielles – et la mise en donnée du monde, bien souvent présentée comme une réponse aux défis climatiques ? Discussion avec Pierre de Jouvancourt.

Commençons par les définitions, de quoi parle-t-on quand on évoque l’anthropocène ?

Le concept est popularisé dans les années 2000 dans une littérature qui renvoie à un certain type de savoir : les sciences du « système terre ». Ce domaine très particulier envisage la terre comme un système qui peut se penser à partir d’une multitude de disciplines différentes , mais qui veut que les différentes composantes dudit système (océans, atmosphère, bassins versants, biosphère etc.) soient liées entre elles dans leur fonctionnement. Dans les années 1980, un biologiste du nom de Eugene Stoermer utilisait informellement le concept. Mais ce n’est qu’en 2000 que Paul Josef Crutzen, prix Nobel de chimie et connu pour ses travaux sur la couche d’ozone, et qui est par ailleurs un acteur important des sciences du « système Terre », relance formellement le concept. C’est important de le préciser car en tant que philosophe, mon domaine d’enquête est le concept d’anthropocène en tant qu’énoncé. Par conséquent, je m’attache aussi comprendre dans quel contexte il s’inscrit, qui l’emploie ou s’y refuse (comme par exemple les climatosceptiques). Enfin, l’anthropocène va être ensuite seulement traduit en géologie, en faisant une époque au même titre que l’holocène. Cette époque débute lorsque les activités humaines ont eu un impact à la fois global et synchrone sur l’écosystème terrestre. Ce dernier point est encore très polémique : une période géologique doit être admise par une bureaucratie de géologues dans des processus extrêmement formels et plus ou moins démocratiques. Le concept d’anthropocène souffre aujourd’hui de critiques propres à la géologie et relatives à son caractère politique. Ce qui n’empêche pas de s’en saisir dans les sciences humaines, c’est mon travail.

Quel rapport avec la seconde partie de votre ouvrage, sur la numérisation du monde ?

Ce livre est né d’une discussion entre Gérard et moi. Son domaine d’étude est les objets connectés, le mien les études environnementales, sous l’angle de l’anthropologie et de la philosophie. Nous essayons d’agencer ces deux champs et surtout, de problématiser ce qui est souvent vu sous le prisme des questions technocratiques : combien ça coûte, quelles sont les ressources, etc. Nous avons souhaité faire un pas de côté et trouver des questions sur d’autres plans.

Pour commencer, nous rappelons que les alertes écologiques existent depuis les débuts de l’industrialisation, comme l’explique Jean-Baptiste Fressoz dans L’apocalypse joyeuse: une histoire du risque technologique (2012), on pourrait également parler des travaux de l’historien François Jarrige (voir par exemple Technocritiques (2014)). Pour le dire simplement : si le régime de l’alerte est ancien, le régime des promesses l’est aussi, aujourd’hui à travers le numérique et les objets connectés. Ce qui ne veut pas dire que les « prises de conscience » sont comparables, l’espace public autant que les savoirs ne sont pas les mêmes aujourd’hui qu’au XIXe siècle. Des gens comme André Gorz ou Hans Jonas avaient aussi noté les contradictions du dérèglement climatique, on parle d’une époque où naissent l’IGBP (International Geosphere-Biosphere Programme), Diversitas (programme de recherche international destiné à l’intégration des sciences de la biodiversité pour le bien-être humain) le GIEC ou encore la Conférence de Stockholm (conférence des Nations unies sur l’environnement, en 1972). Au cours de l’histoire de l’industrialisation, il y a donc une forme de répétition du même et une permanence des contradictions. Il faut donc être attentif aux nouveaux processus qui, aujourd’hui, permettent de passer outre l’alerte : le progrès a lieu, et nous créons toujours les conditions législatives, institutionnelles et technologiques qui le permettent. Fressoz appelle cela les « processus de désinhibition ». Dans notre livre, nous tentons de comprendre ce qui est mis en place aujourd’hui pour perpétuer ces mécanismes, nous mettons en tension ce probable (on parle de « devenir majoritaire ») et le possible, c’est-à-dire ce qui se situe à l’écart de probable.

Dans votre livre, vous expliquez que les promesses techniques ne sont pas faites pour être tenues ? Alors, reste-t-il des possibles ?

Il faut comprendre qu’il y a une dimension stratégique de la promesse. Par exemple, la promesse de limiter les émissions de gaz à effet à de serre pour ne pas dépasser le seuil de 2° de réchauffement planétaire n’est pas sérieuse, au sens où en tant qu’énoncé politique on ne peut pas la comprendre sans prendre en compte ce qu’elle permet aux acteurs politiques (Etats, entreprises, etc.) de faire et de dire. Quant aux technologies, ce n’est pas leur objet de solutionner les problèmes climatiques (si on considère que ce sont effectivement des problèmes).

Il faut regarder les objectifs présentés dans les textes de l’Union Européenne, où l’on explique que les réseaux électriques intelligents sont une voie d’implémentation des dynamiques de marché dans les pratiques énergétiques (voir la directive 2009/72/CE du 13 juillet 2009 ; règlement n° 1316/2013 du 11 décembre 2013 et notamment l’article 2 du règlement N° 347/2013 du Parlement européen et du conseil du 17 avril 2013). Autrement dit, les promesses de résolution des questions énergétiques ne sont jamais pures, et si elles l’étaient, on parlerait sans doute plus de leur efficacité toute relative.

Vous en venez ensuite aux questions proprement numériques et déclarez peu ou prou que la technique nous éloigne plus qu’elle ne nous rapproche du monde…

Oui, bien sûr nous ne sommes pas technophobes, en tout cas pas au sens classique du terme. Il ne s’agit pas de dire que la catégorie de technique est le problème. Ce que nous décrivons, c’est un assemblage de techniques qui s’adossent à des discours et à des représentations. La question n’est pas de dire que la technique nous aliène, mais plutôt de comprendre ce qu’elle fait, dans la forme particulière que nous tentons de caractériser, au statut de l’expérience. Par exemple, les objets connectés sont vus comme des dispositifs qui aident les individus alors même qu’ils sont conçus de telle sorte qu’ils les effacent. On sort littéralement l’humain de la boucle en prétendant créer des interfaces « proches des gens », on prémodélise des habitudes et c’est le modèle qui finit par agir à notre place. Les irrégularités sont elles aussi effacées au profit de quelque chose de totalement hétéronome à la façon d’habiter des personnes. C’est d’ailleurs la vertu de l’objet Forget me not, il est un rappel constant d’une temporalité qui interroge nos propres habitudes, mais en faisant cela, il suppose aussi dans son automatisme une normativité plutôt culpabilisatrice…

Gérard Dubey et Pierre de Jouvancourt mentionnent Forget me not, une création du designer Marc Hassenzahk. Cette lampe en forme de fleur se ferme progressivement et la lumière s’éteint. Il est possible de la rallumer d’un geste de la main.

La question est aussi de comprendre où se situe le « dehors », ce moment fugace où s’ouvre une brèche, une friction. Les énergies intermittentes renouvelables par exemple, font sans cesse intervenir des ruptures, mais ces ruptures sont antinomiques avec le régime temporel de l’anthropocène, ou du moins les processus historiques qui l’ont engendré. Quand on a affaire aux objets connectés, on se sent pris dans une relation de gouvernementalité. Comme l’expliquait Foucault, cette gouvernementalité est moins un rapport direct entre un pouvoir centralisé et incarné dans une chose et un individu que la capacité d’un pouvoir à produire des individus qui incorporent eux-mêmes les normes, qui s’appuie sur leur volonté de s’auto-gouverner, c’est-à-dire à faire d’eux-mêmes ce qu’on attend d’eux.

Ce qui nous mène à la question du temps, centrale dans votre ouvrage…

Nous reprenons de Thierry Paquot le terme d’ « écologie temporelle » pour inviter à penser les relations entre les rythmes qui constituent le milieu de vie des humains et des non-humains. Nous nous demandons s’il est possible de penser un temps social dans lequel l’éphémère, l’irrégulier, l’oisiveté et la rêverie peuvent retrouver une place. De même nous nous demandons pourquoi l’intermittence de certaines énergies renouvelables apparaît comme un problème. Cette idée de non-linéarité du temps peut aussi se retrouver dans le temps de l’histoire. Par exemple, en ce qui concerne les expériences d’habitat, nous avons aussi vu que des expériences concrètes associant autonomie et nouveaux modes de production énergétiques ont existé depuis les premiers grands réseaux. On peut citer par exemple le premier prototype conçu par Edison, de maison électriquement autonome alimentée par une éolienne. Ou encore le projet de maison autonome de l’architecte Alexander Pike, financé dans les années 1970 par l’université de Cambridge, un tel logement pouvait fonctionner sans aucun branchement, écrivait-il, sans pour autant plébisciter un retour à une vie archaïque, contrairement à ce qu’on dit trop souvent à tort, de l’écologie. C’étaient là des projets qui défont l’idée d’un progrès nécessaire et univoque et témoignent de bifurcations où écologie et autonomie n’étaient pas opposés à la technicité.

Image en tête d’article : https://grist.org/climate-energy/the-anthropocene-is-here-whether-geologists-make-it-official-or-not/

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