Technocritiques : une contre histoire de la technique, par François Jarrige

Technocritiques que l’historien François Jarrige a sous-titré « du refus des machines à la contestation des technosciences »  est sans doute un des plus solides pavés jetés dans la marre de l’illumination technologique. Une fois n’est pas coutume, cette étude sérieuse, dense et précise raconte en détails la « contre histoire du progrès » comme on ne l’avait pas lue depuis longtemps.

Allons droit au but : ce bouquin est une véritable petite perle. Pas de jargon ni d’excroissance conceptuelle peu à propos dans cet essai qui donne à voir les dessous peu reluisants des révolutions industrielles. Interrogé il y a quelques mois sur Rue89, François Jarrige notait que « Beaucoup ressentent un décalage entre la logorrhée de l’innovation permanente et le sentiment de vacuité que distillent ces gadgets. » Comment le dire plus justement ?

D’abord, il y eut le train

C’est en tout cas un point de départ important pour l’historien qui nous raconte comment les architectes de la vitesse ont enterré leurs victimes dans les fosses communes de l’Histoire : « Le 08 mai 1842, sur la ligne Paris Versailles, une rupture d’essieu cause un grave accident qui frappe l’opinion (…) Un gigantesque brasier brûle les premiers wagons et fait cinquante-cinq morts et une centaine de blessés ».

Ce ne fut là ni le premier ni le dernier accident issu du génie mécanique des hommes (on ne fait pas d’omelette sans casser quelques œufs). Le grand Hugo lui-même dans son poème Melancholia dénonçait le travail des enfants associés à cette industrie : « Accroupis sous les dents d’une machine sombre/Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre ». Mais l’Occident sait toujours justifier ses ravages… En Inde par exemple, le chemin de fer est «  défendu comme un instrument de civilisation », Jarrige nous explique « qu’il répond surtout au désir d’exploiter le pays et de renforcer le contrôle sur les populations locales ».

De quoi nous rafraîchir la mémoire à une époque où les ouvriers de Foxconn sautent depuis les toits de leurs usines pour échapper aux chaînes de montage produisant les smartphones échouant dans nos poches…

Ces voix technocritiques sous toutes leurs formes

Bien sûr, des voix se sont élevées pour dénoncer les dessous des rouages magiques du confort que la technique procure à (certains) hommes. En Inde, Gandhi lui-même fut l’une de ces grandes figures technocritiques. Contre l’engouement sans discernement pour les machines, il disait vouloir en limiter les usages pour qu’elles n’affectent « ni les environnements naturels ni les plus pauvres. »

Le siècle passé aura aussi vu naître d’autres grands penseurs tels que Ivan Illich ou encore Lewis Mumford, tous deux vent debout contre le caractère aliénant de la technique. En parallèle, ce fut toute une littérature de la fin du monde qui se développa pour dénoncer les risques de la démesure humaine, depuis Le monde tel qu’il sera d’Emile Souvestre en 1846 à Godzilla qu’on ne présente plus, la science-fiction aura été ce grand élan collectif et culturel bâtissant la nécessaire prise de conscience des temps modernes.

A cela, il faudra ajouter que la technocritique n’est pas qu’une affaire d’intellectuels, c’est avant tout une question sociale. En Bretagne par exemple, au début du XXe siècle,  « la mécanisation provoque des conflits dans l’industrie de la sardine : les dockers et les ouvriers des ports, attachés à une certaine image virile de leur métier s’en voient ici dépossédés par les machines. C’est leur dignité même qu’on attaque avec les nouveaux moyens de chargement et de déchargement (élévateurs mécaniques) ». Comment ne pas faire le parallèle avec les problématiques que soulève l’uberisation des activités des uns des autres ? L’arrivée de l’intelligence artificielle et la mécanisation de processus cognitifs diverses ?

L’envers du décor (technique) est l’humain

« L’innovation demeure un mot magique auquel on s’abandonne pour résoudre la question sociale » écrit François Jarrige. La bonne nouvelle c’est que le chercheur met le doigt là où ça fait mal. La mauvaise, c’est que l’histoire semble se répéter : les angoisses que la technique suscite sont souvent reléguées à de ridicules positions idéologiques. Technocritiques illustre parfaitement ce biais de l’époque avec Jean-Baptiste Say qui déclarait que « délibérer sur l’emploi ou la prohibition des machines » est aussi vain que de discuter « pour savoir si l’on fera remonter ou non un fleuve à sa source ».

Autant jeter le bébé avec l’eau du bain car si la délibération n’existe pas, à quoi bon faire de la politique sur la terre des hommes ? Aujourd’hui encore, l’innovation est associée à un changement inexorablement « naturel », cette rhétorique doit pourtant subir les mêmes accusations qu’elle place à l’endroit des technocritiques, puisqu’en se réclamant de la nature, elle est aussi une idéologie (puisqu’elle prétend expliquer ce qui est en fait un « phénomène » en occultant tout questionnement alternatif).

Enfin, si l’innovation est en soi souhaitable, il s’agirait de ne pas la confondre avec la technique (puis de ne pas confondre technique avec progrès). Par conséquent, la critique de la technique et de toutes les composantes de l’innovation est une nécessité absolue ! Et cette innovation émanera non pas de ceux qui refusent le changement, mais de ceux qui veulent lui donner forme humaine, c’est-à-dire les technocritiques !

 

2 comments

  1. Ça m’a l’air passionnant comme bouquin ; et éloigné de l’idée « technocritique = réac » qui fleurit à des occasions nombreuses.

    Je rebondis sur ton dernier paragraphe en y ajoutant quelque-chose. Si l’envers du décor technique est humain, alors la SF à également son mot à dire sur ce plan. En fait ça résonne avec mon sujet d’étude actuel : La Horde du Contrevent, qui propose en sous-texte notamment cette idée d’immanence – à savoir que l’homme à tout ce qu’il faut en lui pour avancer – et donc un regard si ce n’est ouvertement technocritique, au moins technosceptique. A la manière de Sylvian Tesson pour qui « ce qui rattrape la bicyclette [par rapport à la bagnole] c’est ce qu’elle demande d’effort aux genoux ».

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    • Tout à fait d’accord. Par contre de mon point de vue, la technocritique est le premier pas : une étude précise de effets des techniques. Le technoscepticisme, c’est déjà une opinion, voir parfois un dogme, qui peut, ou pas, être issu de l’étape critique préalable. Mais ça n’est pas le même registre.

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