Jacques Ellul, du bluff technologique à l’obscurantisme technocritique

Ellul Jacques

De Platon à Ivan Illich, en passant par Karl Marx et les néo-luddites, l’histoire de la technocritique a ses quelques inratables têtes d’affiche. Jacques Ellul fait partie de ces grands penseurs qui ont ponctué la réflexion sur le monde dans lequel vit l’homme. Professeur de Droit à la faculté de Bordeaux, théologien parfois même appelé philosophe, Ellul a produit une oeuvre conséquente sur le rapport entre l’homme et la technique.

Toute sa vie durant, le penseur militera contre les raccourcis de la pensée technicienne. Il se battra férocement contre tous ceux qui postuleront que l’environnement technique de l’homme est « neutre », qu’il est « ce qu’on en fait », et qu’il dépend en dernière analyse de la seule volonté humaine. Dans ses ouvrages majeurs La technique ou l’enjeu du siècle, Le bluff technologique et Le système technicien, Jacques Ellul se fait le plus farouche critique de la société industrielle qui produirait une technique échappant totalement à l’homme, contraignant ainsi sa liberté et détruisant son milieu naturel. Sans cesse réactualisée par notre quotidien hautement numérisé, la pensée de Jacques Ellul n’en demeure pas moins une arme à double tranchant, à la fois intemporelle et radicale, elle se fait parfois le berceau d’une nostalgie d’un âge d’or aux valeurs rétrogrades.

Du recours à la technocritique dans cette société avilissante

« On n’arrête pas le progrès », et c’est bien ce que déplore l’intellectuel bordelais. Il faut comprendre que pour Ellul, la technique est à l’origine des maux qui pervertissent la morale et détruisent l’environnement. Froidement rationnelle, indubitablement efficace, automatique et parasitaire, elle contaminerait tous les champs qu’elle toucherait sans que l’humain puisse réellement en reprendre le contrôle. Espaces pollués, temps volé, valeurs bafouées, ce que Jacques Ellul appelle « la société technicienne » est l’inverse même du progrès : « L’homme qui vit en ville dans un univers où rien n’est vivant (…) ne peut pas être heureux, il a des troubles psychologiques qui lui viennent essentiellement de ce milieu et de la vitesse à laquelle il est obligé de s’adapter » déclare-t-il [1].

A ce titre, on peut déjà quasiment placer le penseur dans le champ de l’écologie politique. Vigilance cependant quant au statut de ses réflexions sur la technique, Ellul n’est pas technophobe, mais technocritique : il n’a pas fondamentalement à redire sur les techniques humaines prises individuellement (dont le spectre va de l’écriture à l’arme atomique), mais bien sur le macro-système qu’elles organisent en s’agençant les unes aux autres. Ainsi, il critique le gigantisme, la démesure, l’hubris qui conduit les hommes à sacraliser la technique jusqu’à remplacer Dieu lui même, il prévient d’ailleurs : « Plus la technique est audacieuse, plus le danger est inouï » [2].

A quelques nuances près, on pourrait coller sa grille de lecture sur l’écosystème actuel, j’ai nommé la face sombre du numérique : pistage en règle de nos données, surveillance de masse, publicité ultra-personnalisée, consommation effrénée, etc. Et aussi, ce trop d’écrans qui détourne notre attention des choses importantes, de la spiritualité, de la politique, de la religion et que sais-je encore. Tout dans notre modernité conforte cette idée très Ellulienne selon laquelle le « système technicien » se nourrit de la passion que nous lui accordons (non, je ne parlerai pas de cette étude qui atteste que les zones du cerveau activées par un produit Apple sont les mêmes que celles d’un croyant face à des icônes religieuses). 

Si Jacques Ellul lit la dégradation de l’environnement et de la vitalité des esprits dans l’essor de la technique, il souligne aussi qu’elle n’est en soi ni positive, ni négative, ni même neutre, elle est « ambivalente ». C’est-à-dire qu’elle génère des externalités et en résout certaines, souvent en en créant d’autres qu’on attendait pas. Une bonne illustration est par exemple la géo-ingénierie, science « corrective » plutôt que préventive, consistant à manipuler le climat chimiquement plutôt qu’à revoir nos modes de consommation en amont, les effets de ces solutions « curatives » sont totalement incertains (quelques milliardaires investissent déjà dans la géo-ingénierie, je le raconte ici). Et quand Jacques Ellul pointe les travers de décisions consistant à « choisir des réponses techniques aux problèmes politiques et sociaux » [3], il n’est pas abusif de lui affilier des thèses plus récentes comme celles d’Evgeny Morozov avec son fameux concept de « solutionnisme technologique » [4]. On notera cependant que si le théologien se faisait distant dans sa critique du système capitaliste, on ne peut pas en dire autant de Morozov.

L’histoire s’arrête là pour beaucoup. Et pour cause, à l’heure du tout-numérique où plus que jamais, nous avons besoin de renouer avec une technocritique éclairée, Jacques Ellul jouit d’une sympathie nouvelle et vient nourrir un discours abrasif sur la société de contrôle(s) qu’organisent Etats et grandes firmes technologiques. Or sans pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain, il convient de voir où mènent parfois les idées du penseur…

Jacques Ellul, ou pourquoi la technocritique a ses petits côtés réactionnaires

« Tout bonheur de l’homme se paie, et il faut toujours se demander quel est le prix que l’on va payer », cette déclaration est un leitmotiv chez Ellul pour qui l’essentiel des servitudes humaines peut être prêté à l’état de la technique et à la société de consommation. A l’intérieur de chaque progrès que nous vante la propagande publicitaire, couve un recul potentiel de valeurs fondamentales, en tout cas pour l’auteur. Intarissablement opposé à la publicité, Jacques Ellul est souvent repris par les décroissants et par certains altermondialistes afin de construire un édifice critique portant sur l’économie de marché.

Soit, si l’on peut convenir que l’appareil conceptuel critico-écologique Ellulien est aussi facilement appréhendable que nécessaire, il est souvent mis au service d’opinions tout à fait discutables. Ainsi, on ne compte plus les activités qui tombent sous le couperet assassin de son analyse, la musique, l’art, l’amour et les relations humaines font l’objet de toutes les accusations. « A cause de la technique » (ou plutôt à cause du chemin que l’homme lui laisse prendre), les activités humaines iraient vers de plus en plus de perversion, de corruption et de dégénérescence. L’avortement, la fécondation in vitro, la pilule et le relâchement des moeurs seraient autant de terrain cédé à une technique maîtresse et trompeuse, nous dit Ellul dans des diatribes ouvertement anti soixante-huitardes : 

« (…) nos modernes zélateurs pour l’abolition de la morale sexuelle, de la structure familiale, du contrôle social, de la hiérarchie des valeurs, etc. ne sont rien d’autres que les porte-paroles de l’autonomie technicienne dans son intolérance absolue des limites quelles qu’elles soient : ce sont de parfaits conformistes de l’orthodoxie technicienne implicite. Ils croient combattre pour leur liberté mais en réalité, c’est la liberté de la technique, dont ils ignorent tout, qu’ils servent en aveugles esclaves du pire des destins. » [5]

Notre intellectuel a clairement ses côtés vieux schnock, sans vouloir dresser ici une liste exhaustive de ce qui me turlupine, j’ai noté qu’il mettait dans le même sac contraception, tranquillisants et psychotropes, ou encore qu’il était rétif à toute sorte d’art éloigné des classiques, comme la bande-dessinée (alors à ce sujet, je comprends que la religion puisse expliquer ceci ou cela, mais pourquoi la bande-dessinée ? Est-il encore besoin de rappeler, comme je le fais ici ou à quel point la BD est l’essence même de l’imaginaire ? Je pense ne jamais lui pardonner cet écart). Plus étonnant encore, il n’est fait aucune mention de ses partis-pris sur sa page Wikipédia pourtant bien fournie (à la date où est écrit cet article, août 2016, je vous laisse faire votre Ctrl-F).

Certes, dans l’édition Pluriel de Le Bluff Technologique, on est prévenu dès la préface de Jean-Luc Porquet que Jacques Ellul déteste le Rock et entend du bruit dans «  toutes les formes de musique moderne », on n’en demeure pas moins circonspect de la tournure que prennent certaines de ses analyses. Quoi d’étonnant émanant d’un théologien, éminemment croyant, me direz-vous ? Peut-être pas grand-chose en effet, si ce n’est que l’auteur fait aujourd’hui le lit d’une technocritique religieuse dure et foncièrement réactionnaire (et non, je ne mettrai pas de lien vers la revue Limite d’Eugénie Bastié).

On pourrait ajouter les erreurs d’appréciation monumentales qui amènent Ellul à penser que l’informatique, tout comme la conquête spatiale, est « un gadget »,  on conviendra du caractère un peu réducteur de telles assertions. Bien sûr, ceux qui ont lu Ellul n’apprendront rien ici, et l’on pourra me rétorquer que je ne défends pas autre chose qu’un universalisme teinté de bons sentiments. Pas faux, je ne crois pas au ciel et je n’étais pas la à la Manif pour tous. Férocement technocritique, je n’adhère pas pour autant aux recettes faciles ni aux discours culpabilisants. S’il y a clairement une adhérence entre obscurantisme et technocritique, puis-je au moins témoigner que les cercles ne se rejoignent pas toujours.

Un bon prisme pour penser la technocritique des années à venir

« La technique ne supporte pas le jugement moral » nous a souvent dit Jacques Ellul. Pourtant, lui-même ne s’en prive pas. Confondant parfois avancées techniques et progrès sociaux, on ne saurait où positionner aujourd’hui l’illustre penseur de la technique sur un échiquier politique (en fait si, mais j’ai dit que je ne mettrai pas de lien). Grand lecteur de Marx, il n’en demeure pas moins profondément opposé à toute critique directe du capital, préférant désigner le « confort » plutôt que la haute finance comme responsable de nos excès (on aurait aimé savoir à ce sujet ce qu’il aurait pensé de la crise des Subprimes ou justement, l’une alimentait l’autre).

De Jacques Ellul, je retiendrai sa radicalité, l’exhaustivité de sa pensée et sa justesse d’analyse qui la rend atemporelle. Au fond, on ne peut pas lui retirer le mérite d’avoir milité pour une technique qui n’assujettisse pas l’homme, et ce combat mérite d’être poursuivi. Droit dans ses bottes, il aura vécu selon ses principes, s’interdisant par exemple le recours à l’automobile (qui peut encore s’en targuer, à part quelques jusqu’au-boutistes comme l’écrivain Alain Damasio refusant toujours d’utiliser un téléphone portable). Pour autant, tour à tour traditionaliste, anarchiste et écologiste, Jacques Ellul est à l’origine d’une pensée qu’on taxe parfois de romantique et conservatrice pour mieux cacher qu’elle frise l’intolérance.

Si l’ambivalence de la phénoménologie de la technique Ellulienne est précieuse aujourd’hui, c’est parce qu’elle met en exergue un débat autour des armes qu’il faudra employer pour combattre la démesure technologique. A l’heure où la scène politique verse dans une doxa réduisant les clivages droites-gauches à peau de chagrin, il y a un idéal à retrouver. C’est dans ce gouffre monumental que s’est inscrit le Pape François avec son Encyclique anti-consumériste qui a séduit la « génération Pape François » mais aussi la Manif pour tous. Reste à savoir si en lieu et place du malicieux « système technicien », il faudrait « Proposer la figure d’un Père créateur unique maître du monde ». Personnellement, je passerai mon tour.

Notes et références :

[1] Radioscopie, Jacques Ellul, Entretien diffusé le 1er octobre 1980 sur France Inter, https://www.youtube.com/watch?v=2G8T-GMVUkY (retour au passage)
[2] Jacques Ellul, une pensée critique de la technique, LNA #64, Stéphane Lavignotte, http://culture.univ-lille1.fr/fileadmin/lna/lna64/lna64p24.pdf (retour au passage)
[3] Ellul, Jacques, Le Bluff Technologique, Pluriel, 1988, 768p (retour au passage)
[4] Morozov, Evgeny, Pour tout résoudre, cliquez ici ! L’aberration du solutionnisme technologique, FYP, 2014, 352p, pour aller droit au but rendez-vous sur cet article de Mais où va le web concernant Evgeny Morozov (retour au passage)
[5] Ellul, Jacques, Le système technicien, Calmann-Levy, 1977, 344p (retour au passage)

17 comments

  1. C’est quand même extrêmement curieux, hypocrite et quasi-schizophrénique que cet homme, grand fervent défenseur d’une liberté physique et consciente de l’Humain face à la technique/technologie, ne se pose plus en étendard d’une bête libérée (et le jeu de mots est volontaire) dès lors qu’on parle de Dieu.

    D’ailleurs : « […]qui conduit les hommes à sacraliser la technique jusqu’à remplacer Dieu lui même[…] » ici on comprend bien que c’est peut-être même ça le nœud du problème. Il parle de confort, à la place des instances de la finances, comme un théologien aime à parler du besoin de possession matérielles en qualifiant ça de « jeu de Babylone la Grande », pour rappeler que seul le pain spirituel prévaut.

    Sans dire qu’il faille rejeter ses idées sur le besoin de retrouver les commandes de ces machines (et c’est ce que tu dis très bien d’ailleurs : qu’il faut savoir prélever judicieusement des pensées), je me demande quand même si sa réflexion ne découle pas tout simplement d’un rejet de divinité, de domination, d’une création humaine qui détournerait « du grand dessin ».

    Ellul fait finalement la même erreur que nos contemporains en rejetant ce qui était de son époque, ce qui lui survivrait plus encore, d’autant qu’il meurt au moment même où Internet voit véritablement le jour pour la majorité. Heureusement qu’il n’est pas descendu de la montagne, ou il aurait brisé des tablettes (tactiles ?) devant la réaction de ses ouailles devant le nouveau « doigt d’or »…

    Parce qu’au final, que ses pensées aient été dénuées de raisonnement théologiques (et j’en doute fort), son oeuvre est reprise ET comprise comme étant le refus net de toute technologie/technique perçues comme des idoles actuelles.

    (Note pour moi-même : c’est peut-être pour ça qu’il y a un retour du religieux, j’avais dit que je voulais me pencher sur ça au cours d’un article, faut que je me bouge le cul, moi).

    Bref, je réfléchis à clavier-haut sur ta page, désolée.

    Je disais donc : faut pas rejeter l’injonction à repenser son rapport aux outils (car on devrait se souvenir qu’il ne s’agit que de ça, à l’origine), mais je trouve quand même qu’il s’est jeté dans une croisade contre une croix, plutôt qu’une autre… Alors qu’on pourrait se pencher de la même manière sur la sienne, au final…

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    • Merci pour ton retour. C’est en effet un théologien à la base, on ne lui en voudra pas de croire en Dieu ni d’avoir la foi (c’est bien son droit) et sa pensée traverse le temps avec encore beaucoup de pertinence. Déjà en son temps, Ellul était capable de mettre le doigt sur un certain nombre de projets concrets (centrales, grands travaux) qu’il définissait comme reflétant l’hubris humain. Aujourd’hui, il aurait sans doute sa place à Notre Dame des Landes ou au Barrage de Sivens. Je ne dirai qu’il rejetait son époque, mais plutôt qu’il devait être un homme de son temps, très croyant. Je ne m’aventure pas plus loin, l’essentiel de la pensée et des écrits d’Ellul portent aussi sur la religion, et je ne les ai pas lus, je m’abstiendrai donc de les commenter.

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      • Non, non, en effet, il en avait le droit, mais je pense que c’est bizarre de pouvoir avoir ce raisonnement dans un aspect de la vie (car la techno en fait partie désormais), et pas dans un autre. J’ai l’impression que les « églises » (qu’elles soient porteuses d’une foi immatérielle, ou pro-« digital ») ont tendance à oublier que l’aliénation est partout, même dans ce qu’on chérit.

        Sur le fait que c’est un homme de son temps, on en est à dire que c’est un temps de retour à la religion…? Et que son temps ne serait pas terminé, au final ?

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        • En soi, personne est non-aliéné c’est vrai. Tout aliène, la technologie (qui fait plus que partie de la vie, elle « est » la vie, dans les aller-retours que nous faisons avec nos créations). La religion, la consommation, les déterminismes culturels, bref, on pourrait dire en périphrase que le chemin vers la liberté commence par la conscience de ses propres aliénations. « Homme de son temps », j’entends « né en 1912″ et a priori vivant avec certaines idées de son époque sur les moeurs et autres (il ne devait pas être le seul…) mais je spécule peut-être. Aujourd’hui, je crois surtout que l’Eglise avec un grand E est surtout complètement larguée sur ces sujets-là.

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          • Pas certaine à ce sujet, surtout si on accepte l’idée que l’Eglise peut s’étendre aux autres, notamment à un certain Califat qui arrive très bien à comprendre l’intérêt d’Internet dans son discours (pas seulement en tant qu’outil, mais également en tant que nouvelle bête). Là où Rome ne l’utilise encore que comme un outil… Et cela s’étend aux différents groupes intégristes (comme les survivants, par exemple).

            Mais je sors du cadre de l’article ^^

          • Je connais mal le versant théologie de Ellul, mais il en tirait un enseignement moral, des valeurs de vie plutôt qu’une réelle foi aveugle. Il a ainsi écrit de très intéressantes exégèses sur la bible qui donne une interprétation libertaire à certains livres. Au fond, c’est le cadre éthique dont est dénué la technique, qui se suffit à elle même de par sa nature même, et qui ne supporterait donc pas un cadre qui l’empêcherait d’exister.

      • (En lien avec https://framasphere.org/posts/2170713)

        Même sans connaître plus que ça, je suspecte chez Ellul une complémentarité entre ses versants philosophique et théologique. En particulier, toute réflexion étant menée par et depuis l’homme, se pose préalablement la question de sa conception de l’homme, avant la question du rapport de ce dernier à la technique.

        Or, ce qu’il entend par homme, en tant que croyant, est nécessairement lié au versant théologique, et ce d’autant plus que dans la théologie chrétienne, c’est de Dieu que l’homme est appelé à tirer son identité. Si cette dimension n’est pas préalablement considérée, y compris dans ses conséquences, par le lecteur, il me semble inévitable que ce dernier prenne le risque de compréhensions trop partielles, voire d’incompréhensions, voire de gros contresens à la lecture de la philosophie d’Ellul.

        Il ne s’agit évidemment pas d’avoir avec lui la foi en partage pour le comprendre, mais de comprendre en quoi est-ce que c’est de sa conception de l’identité humaine, sculptée par un rapport à Dieu, que découle une réflexion sur l’action humaine, et singulièrement sur son relai possiblement aliénant par la technique.

        Bien des objections sont concevables avant d’avoir investi, en tant que lecteur, les mots des concepts adéquats depuis le point de vue de l’auteur. Cependant, il me semble qu’avec Ellul comme avec bien d’autres, ces frictions peuvent non seulement s’atténuer mais également dévoiler des richesses et des profondeurs insoupçonnées de prime abord, une fois calés vocabulaire et définitions.

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        • Alors, qu’il y ait des richesses et profondeurs insoupçonnées chez Ellul, c’est éminemment probable. Je suis loin d’avoir absolument tout parcouru de l’œuvre du personnage pour dire le contraire. En revanche, sur les « compréhensions partielles » ou « contre-sens », on pourrait croire que parce qu’on a pas cerné la totalité du personnage, on raterait des choses par principe, or en ayant lu ce que j’ai lu de lui (je fais peu de citations, mais je pourrais continuer comme ça longtemps pour soutenir le point de vue) je pense avoir déjà perçu une forme de vérité sur ce qu’il pense. Je n’invente rien, il écrit et et décrit assez longuement des petites perversions qu’il met sur le dos de la technique (d’ailleurs, il met un peu tout sur le dos de la technique). Donc oui, sa conception de l’homme sculpte toute sa réflexion, ce qui ne veut pas dire que par fragments, on ne pas trouve dans son œuvre des idées qui se comprennent sans avoir creusé l’intégralité de la psychologie et de la foi du personnage non ?

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          • Bien évidemment qu’il est possible de trouver dans sa pensée des fragments qui se comprennent sans avoir creusé la psychologie et la foi de l’homme lui-même, et heureusement :)

            Je voulais plutôt insister sur le fait qu’il est possible de trouver des fragments qui semblent contre-intuitifs, voire qui heurtent, voire de rater complètement l’articulation entre ces derniers. Je crois que la plus grande richesse se cache souvent dans ce qui ne nous est pas intuitif.

            Après tout, ne sommes nous pas déjà familier du reste ? Ne chercherions nous pas simplement quelque illustre confirmation de nos ressentis subjectifs ?

            Non, certains textes parlent de certains concepts qui nous bousculent. Ils nous chamboulent parfois par ce qu’ils apportent de décalage avec nous-même. Avec le consentement du lecteur qui ose expérimenter, ce décalage devient performatif et permet de sortir grandi de l’expérience de lecture et de compréhension, rapproché de l’auteur ou pas, mais en tout cas rapproché de soi, sous réserve d’avoir été dans une démarche à la fois sincère et approfondie. Penser contre soi, c’est à dire savoir faire preuve de pensée critique, est pour chacun un exercice de chaque instant.

            À ce titre, il m’apparaît essentiel de savoir raison garder et d’éviter toute réaction primitive du genre « sur ça, Ellul est cool (la technique), mais sur ça, il est à l’ouest (la religion) ». Certains commentaires font référence indifféremment à la foi, à la religion, à l’église, à des valeurs conservatrices, sans prendre le temps de comprendre quel est le sens derrière ces mots pour Ellul, sens qui est très éloigné de la compréhension qu’en avaient ses contemporains, et donc a fortiori très éloignée de celle que nous pourrions intuitivement en avoir.

            Il me semble non moins essentiel, tout à l’inverse, de chercher ce que souhaite dire l’auteur en réinvestissant le sens des mots dans son ontologie propre, laquelle est en l’occurrence passablement différente de la notre. Ce qui pose de fait la question de l’identité, et en ce qui concerne Ellul, s’oriente naturellement sur la question de sa foi et de sa spiritualité, qui nous est perceptible par ce qu’il a laissé comme documents à ce sujet, et qu’il nous livre explicitement comme clé de son œuvre.

            En effet, je crois que ce serait de ne prendre d’Ellul que ce qui nous convient confortablement: interrogations et perspectives qu’il apporte sur la technique. De dire qu’elles sont pertinentes, et pour autant de ne pas chercher à se demander depuis quel lieu cognitif, depuis quelle identité, est-ce qu’il est possible à l’être humain qu’il était de penser ces interrogations et de les dépasser en les articulant avec autre chose. Il serait pour le moins suspect – mais évidemment pas impossible, j’en conviens – que quelqu’un d’aussi clairvoyant sur beaucoup de points manque à ce point de pertinence et de précision sur d’autres qu’il énoncerait sur un ton égal: avec force conviction, et en les indiquant comme clé de lecture de son oeuvre. Tout en lui me semble indiquer le contraire, celle d’un esprit vif, attentif, indépendant.

            Ce que je prétends, c’est finalement ce qu’il dit lui même dans son interview de 1980 que tu mentionnes et que j’ai écoutée depuis – merci pour le lien ! – : son œuvre est un tout, et la partie philo/socio est indissociable, par dialectique, de la part spirituelle et théologique. Il insiste d’ailleurs lui-même beaucoup sur cette cohérence, incitant chacun à développer sa propre réflexion sur ces sujets.

  2. C’est inexact d’affirmer qu’il ne critique pas le capitalisme. Dans son cycle sur la révolution, il aborde le sujet et propose des alternatives au système actuel, et notamment un modèle de revenu de base ! En fait, on peut considérer que le capitalisme est envisagé comme une technique, un modèle de gestion du marché économique, et que c’est en ce sens qu’il est intégré à la critique globale du système technicien en tant que méga système.

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    • Merci pour cette remarque que j’attendais évidemment. Je n’ai pas lu le cycle sur la révolution (c’est prévu, il y a beaucoup de choses à lire…) cependant j’ai un peu creusé cette question de critique du capitalisme comme technique, et je pense ne pas me tromper en disant qu’Ellul, à aucun moment, n’a vraiment adopté un parti-pris marxiste dans le sens rapports de force entre capital et travail. Pour lui, il s’agit avant tout de décrire une relation (un conflit) entre homme (capitalistes, travailleurs, tous) et technique. Et donc dans l’absolu, nous serions tous dans de petites querelles galvaudées en ne comprenant pas que quelque chose de supérieur dirige tout. Je ne dis pas que cette lecture n’a pas son intérêt (surtout quand on voit des syndicalistes défendre ardemment des modes de productions néfaste sous couvert de protection de l’emploi), cependant je trouve dommage de balayer d’un revers de main la théorie de la valeur et l’importance de la plus-value (et par extension la lutte des classes). Ce que je veux dire ici, c’est que chez Ellul, il n’y pas vraiment de place pour une critique du capitalisme comme un rapport de force entre travailleurs et propriétaires. Mais cette conversation avait débuté à d’autres endroits, et si tu as quelques références sur le sujet je les prendrai avec plaisir (j’entends, une dialectique entre Marx et Ellul).

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      • Il ne balaie pas Marx, au contraire, il l’élève. Son analyse reprend les postulats et la méthode de marx, pour arriver à la conclusion que le capital n’est plus la force motrice de notre société, mais plutôt la technique. D’ailleurs les régimes communismes n’ont pas su non plus résister à la technique. Ca ne prouve rien en soi, je l’admets. La lutte des classes continue, même si les technocrates ne sont pas réellement une classe en soi.

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        • « Il l’élève », oui si tu adhères à sa phénoménologie, c’est peut-être plus facile de combattre des concepts que des gens faits de chair et d’os. J’ai du mal à voir « le système technicien » comme quelque chose qui émanerait de l’Homme et pas (quand même un peu) d’une classe, ou au moins d’un groupe d’individus qui a des intérêts à défendre. Les deux coïncident, et ceux qui ne font pas partie de cette classe cèdent au confort, c’est certain (peu importe les régimes comme tu le soulignes).

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  3. Ta référence à Damasio me fait penser que si tu cherches l’inspiration, une petite chronique de lecture de La zone du dehors, ça le ferait grave. Très visionnaire sur les formes de gouvernement (écrit dans les années 1990 si je ne m’abuse), le dégénérescence gestionnaire du politique et le rôle que la technologie peut y jouer. Mais : mêmes impasses selon moi qu’Ellul sur la dénonciation de la Technique aliénante. Bref, il y a matière à digression je pense ;)

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    • Alors sur l’immense (paraît-il) Damasio, le créneau est déjà pris par un copain ici : http://saint-epondyle.net/blog/2012/12/14/alain-damasio-la-zone-du-dehors/
      Il en a écrit pas mal sur l’auteur.
      Quant à moi, et bien pour être très transparent, je me suis essayé plusieurs fois à Damasio et je n’ai jamais vraiment accroché (la zone du dehors est dans mes toilettes depuis 8 mois, et je sais que je vais m’attirer les foudres célestes des fans en disant ça). J’ai même essayé cet été de renouer avec lui en lisant quelques nouvelles, dont certaines m’ont plu, mais je ne suis pas devenu totalement fan pour autant. D’autant qu’il se réclame de Deleuze et que j’avoue rester un peu perplexe (remarque ça serait logique, on ne comprend pas non plus grand chose à Deleuze hein ?).

      Donc sur les « mêmes impasses » je suis pas trop en mesure de réagir mais je veux bien des compléments ! :)

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      • Je ne dirais pas « immense », mais le bouquin en question est intéressant (et je ne connais rien à Deleuze pourtant !). La chronique qu’en fait ton pote est pas mal, même si à mon avis elle passe trop vite sur ce qui fait (à mon humble avis) l’originalité du bouquin, les formes que prennent les techniques de contrôle. Je te laisse un extrait que j’avais noté, un dialogue entre le héros et le Président de Cerclon : il lui dit à peu près tout ce que j’ai toujours rêvé de dire à Michel Sapin.

        « Gestion ! Gestion ! Vous en avez la gorge encombrée ! Soixante-treize ans pour devenir le chef de sept millions de citoyens et votre seule fierté est de savoir gérer ! Un bon petit gérant, voilà, qui tient la boutique de l’Etat, fait des sourires à ses clients et surveille bien que personne ne vole à l’étalage. Regardez-vous : c’est ça l’aboutissement de trois siècles de démocratie ? Un petit gérant prudent accorché au faible pouvoir que lui accordent encore les ploutocrates ? […] Vous et votre gouvernement d’illettrés qui mettez un chiffre sur chaque chose et une caméra derrière chaque homme libre, vous avez perdu jusqu’au sens de la grandeur. Vous voulez survoler Saturne avec vos réacteurs rognés ? Vous ne décollez pas du sol, l’envergure d’un drone… Toute une économie de la petitesse, du calcul, du moindre risque que vous osez appeler « gouverner ». Mais vous ne gouvernez plus, plus rien : vous gérez… A peine vous agitez-vous encore sur les écrans comme des marionnettes usées et contrites. Gouverner… On dirait que vous n’y prenez aucun plaisir. »

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        • C’est assez fort comme passage, dommage que ça reste de la littérature (enfin, « reste », c’est déjà pas mal hein). Par contre si tu dis ça à Sapin en face à face, il risque de te faire claquer le string quand tu lui tourneras le dos. Méfie-toi.

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