La jeune fille et l’algorithme, Paul Defourny

En voilà un titre ! Mais ne nous y trompons pas, sous cette poétique annonce se cache un pamphlet qui tient plus de la révolte que de la douceur de vivre. En effet, La jeune fille et l’algorithme, de Paul Defourny, est d’abord ce cri de frayeur, ce poing brandi contre ce que Marc Dugain avait appelé « la dictature invisible du numérique ». Si la critique est acerbe, le ton moqueur est assumé, pas de diplomatie, ni de faux semblant pour convaincre… Paul Defourny n’y va pas avec le dos de la cuillère, et c’est appréciable, même si le trop plein d’émotion a aussi ses revers.

« Chère Allégorie »

Allégorie, c’est cette jeune fille assise dans un bar, absorbée par son téléphone. Vous pourriez être elle. Noyée dans le numérique et plus ou moins inconsciente de l’être. Paul Defourny le déplore; il voudrait ouvrir le dialogue, croiser les regards. Mais pour ça, il faudrait lui expliquer ce qu’il en est de ce « royaume du faux » dans lequel elle croit vivre et tisser des liens.

Un air de « c’était mieux avant » souffle clairement sur ces quelques pages. Dans un échange qui tient plus du soliloque que du dialogue à proprement parler, l’auteur part en croisade avec les armes de la colère contre l’empire des nouvelles technologies : celui qui nous trace, nous épie, nous asservit et nous marchandise selon des logiques purement utilitaristes. Ces logiques, elle émanent de pouvoirs financiers, politiques et techniques qui nient leurs visées idéologiques, c’est d’ailleurs le propre des dominants, que de se présenter comme neutres, voire en recherche du bonheur commun.

Pas d’excuses, peu de nuances, le tableau de Defourny est obscur. Son Allégorie, c’est la réponse à la populaire et non moins naïve Petite Poucette de Michel Serres : ode à cette enfant imaginaire éprise de liberté, que le numérique accompagnera dans sa vie future. Ici, le ton est différent :

« Chère Allégorie, votre terroir, votre seul horizon, ce sont désormais vos écrans ».

Ces procès qui vacillent

La fille et l’algorithme est un triple procès. D’abord au système, ou plutôt au « milieu » numérique tel qu’il semble avoir muté selon Defounry : insidieux, cupide, armé. Un procès à Allégorie, la fille du bar : naïve, « asservie à ses prothèses informatiques ». Enfin, un procès que l’auteur se fait à lui même, à en vouloir au monde entier, peinant à prendre parfois les pincettes nécessaires à tout processus de conviction.

Car le registre ne sert pas toujours le propos. Ironie, moquerie, La fille à l’algorithme en prend pour son grade. Tout le monde, en fait. En ce sens, l’auteur écrit peut-être aussi pour lui même, voulant mettre noir sur blanc les abus de Google et consorts en matières de fiscalité, de confidentialité. En matière de projet de civilisation. Ce qui le rattrape, c’est sa lucidité et son autocritique, quand Paul Defourny se décrit comme un « vieux réac parano », alors on comprend que son fond est bon, même s’il est parfois rustre.

En parcourant la « tentative de bibliographie » de l’ouvrage, on saisit que ce ton n’a rien d’étonnant. Comme un Bernanos outillé des concepts elluliens, Defourny conjugue son dégoût du vide de la modernité avec une analyse des faits. Il convient de dire que ces faits sont parfois exagérés, étirés dans leur essence jusqu’à des situations qui n’existent pas (non, on ne voit pas des Google Glass partout, ni des brosse à dent connectées dans toutes les bouches). C’est là la grande délicatesse du travail critique : défaire les prêcheurs de rêve comme Kurzweil sans pour autant rejoindre les vendeurs d’apocalypse. Un véritable exercice d’équilibriste qui prend parfois le risque de trébucher sur des assertions telles que : « Google est aujourd’hui l’une des plus épouvantables matérialisations du Mal Absolu ». 

Toute la question est de savoir quand lire ce livre

Comme tout bon pamphlet, son succès dépendra de son acuité. En allant aussi loin, Paul Defourny aurait presque intérêt à voir s’échouer nos rêves numériques sur les rives de ses incriminations. Mais il écrit d’abord pour prévenir du danger, de l’effondrement qui, s’il a lieu, fera dire à l’auteur « je vous avais prévenus ! ».

En effet, nous n’avons plus d’excuses, et cela même s’il manque clairement à cet ouvrage la pédagogie que l’auteur cède à l’émotion. La définition d’un algorithme par exemple, n’intervient que tardivement et finit en queue de poisson, c’est ce qui «  s’apprête à (…) réduire votre capacité d’autonomie, à restreindre encore le champ de votre liberté par l’accroissement de votre dépendance et de votre aliénation ». Ici, l’auteur ne dit rien d’autre que ce qu’assène Philippe Vion-Dury quand il accuse ces mêmes algorithmes d’aller contre l’autonomie héritée de l’esprit des Lumières…

Pour autant, un algorithme n’est pas qu’une machine à asservir, et les armes de l’esprit comme cet ouvrage ne fondent pas à elles-seules les alternatives. Tristan Nitot par exemple, en a tracé les contours dans son livre Surveillance, les libertés au défi du numérique, comprendre et agir. Décidément, la pensée a plus que jamais besoin d’actes.

Pour se procurer le livre, rendez-vous à la librairie L’Attrape-Coeurs, 4 place Constantin Pecqueur, 75018 Paris.

Voir aussi, le débat du Mouton Numérique sur les algorithmes

Des algorithmes, des Moutons et des hommes (débat, Mediaschool Paris)

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