Nietzsche contre les transhumanistes : de l’art de mourir correctement

Dans la première partie de ce billet, je vous parlais de Humaitech, cette société qui ambitionne de « prolonger la vie » grâce à la fusion d’organes artificiels et d’informatique. Ce projet soulève un certain nombre de questions existentielles que le prisme de la philosophie peut nous donner à éclaircir, attelons-nous à cette tâche avec Nietzsche. 

Transhumanisme et philosophie : esprits, corps et outils chez Nietzsche et Descartes

Comme beaucoup de sociétés, Humaitech fait appel à des ambassadeurs (ou influenceurs) pour répandre sa bonne parole, ce qui est plutôt pertinent dans le domaine du transhumanisme, sujet à de nombreuses controverses. Pour l’un de ces ambassadeurs, B.J. Murphy, les technologies associées au transhumanisme (les fameuses NBIC) sont absolument comparables à la roue, en cela, elles ne seraient que des extensions du corps imparfait de l’homme : des outils. C’est évidemment plus complexe que cela.

En effet, si la technique (puis la technologie, qui elle-même fusionne techniques, sciences et processus industriels) a « augmenté » l’humain dès son origine, elle doit aussi le projeter dans un devenir. Pour assurer cette projection, l’homme effectue des allers-retours constants avec la technique, il se constitue ainsi comme individu singulier dans la société (on dit alors que l’homme s’individue). Ces allers-retours avec la technique, ce sont autant d’appropriations artistiques, juridiques, environnementales et culturelles de cette dernière. L’idéologie transhumaniste ne propose pas de solutions pour gérer ce processus d’individuation : elle n’envisage que la rupture pure et simple dans le devenir humain, elle est une disruption. Son modèle est celui de la concurrence des corps : une fuite en avant vers un surplus constant de productivité sans repères qui court-circuite la réflexion, la volonté, le bien commun.

Dans un article qu’il publie sur la plateforme Medium, le blogueur déclare également que l’humanité en chacun de nous n’est que « spirituelle », le corps n’aurait rien à y faire :

« (…) keep in mind that the human mind is all there truly is of which makes us human in the first place » 

La logique Cartésienne (le célébrissime cogito) ici poussée à l’extrême part du principe que la pensée ne procède pas du corps. Ce dernier ne serait qu’une enveloppe superflue, vieillissante, substituable. En somme, l’âme existerait en tant qu’entité à part, un peu comme un MP3 sur un CD vierge. L’erreur de Descartes devient l’erreur des transhumanistes. C’est contre cette logorrhée sans finalités que Nietzsche s’insurge. Pour lui, le corps est ancré dans le réel, il se fait ambassadeur de l’âme dans la perception qu’il donne du monde. Ainsi, il remonte dans les régions les plus hautes de l’esprit :

« Rien de bon n’est jamais sorti des reflets de l’esprit se mirant en lui-même. Ce n’est que depuis que l’on s’efforce de se renseigner sur tous les phénomènes de l’esprit en prenant le corps pour fil conducteur, que l’on commence à progresser. »

Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux

Plus loin dans son texte, B.J Murphy définit le corps humain comme du « papier-mâché organique ». La vieillesse serait quant à elle « un défaut » des organes, programmés pour l’obsolescence au contact d’environnements destructeurs, une idée qui revient souvent. Pour palier ces graves déficits de mère nature, rien de plus simple : il suffirait de transférer un esprit humain dans un corps robotique, Abracadabra ! Pour ce qui concerne la grand projet civilisationnel qui supporte le tout, il tient en une phrase : 

« With synthetic organs, aided by A.I., the longevity of our species will become nothing more than a mere choice of each individual » 

Ici, on nage littéralement en pleine science-fiction. Avant de considérer le prolongement de la vie par des machines comme un service disponible pour tous, il s’agirait de commencer par faire de même avec l’ensemble des médicaments et techniques médicales disponibles sur le marché. Et quand bien même, le projet transhumaniste ne peut décemment pas être comparé à un hypothétique vaccin contre le paludisme ou un traitement définitif contre le SIDA. Les transhumanistes ne veulent guérir aucune maladie, sinon la vanité de quelques-uns. 

Le transhumanisme est un conformisme

Quand on soulève le tapis de la pensée magique transhumaniste, on retombe sur une fable bien connue : un forme de conformisme tout à fait moderne. En effet, le folklore marketing des transhumains n’est pas bien loin de celui des vendeurs de crèmes anti-rides ou des pilules contre le vieillissement (Ray Kurzweil lui-même en avale une cinquantaine par jour). Chez Humaitech comme chez Initiative 2045 (lire le billet précédent), les avatars robotiques en vitrine sont conformes aux canons de beauté du moment : silhouettes élancées, peau resplendissante, regard profond. Vous me direz, quitte à changer de corps, autant éviter d’être petit, moche et et gros.

A gauche, la gentille robote de la série Real Humans,
à droite, la Homepage du site Internet Humai. La réalité rejoindra-t-elle la fiction ?

fiction et réalité

Nous méritons probablement mieux que cette vision étriquée de nos individualités. Ce qui fait de nous des humains, c’est justement nos singularités, nos imperfections. Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, la singularité que promeut Ray Kurzweil à travers le transhumanisme n’en est pas une. C’est tout l’inverse. La logique transhumaniste embarque une part d’eugénisme (peut-être malgré elle, et selon les courants de pensée). Elle exclut de fait les erreurs, les déviations, les bifurcations (mentales et physiques) qui font le terreau des génies. Oui, les génies ont souvent cette part de folie et de différence qui les hisse au sommet de la pensée humaine. La santé fragile de Nietzsche en est sans doute la preuve la plus flagrante. Et encore une fois, un des éléments au centre de sa pensée se dresse comme un phare dans le nihilisme transhumaniste :

« Deviens qui tu es. » 

Pour Nietzsche, génie à la santé précaire, il faut cultiver en chacun de nous ce qu’il y a d’unique. L’uniformité, c’est la stérilité. À quoi bon faire comme tout le monde, si tout le monde peut le faire ? La seule voie de l’accomplissement personnel est la quête du singulier. Pour devenir qui tu es, il faut cultiver ce qu’il y a en toi de plus particulier, d’idiosyncratique. Les transhumanistes peuvent donc revoir toute leur stratégie marketing. 

Le transhumanisme va-t-il faire de nous des moutons ?
Dessin de Camill

moutons

Mille ans de malheur

Malgré ces arguments en béton armé, certains humains continueront à se prendre pour des Dieux. Et pour cause, dans un monde occidental perturbé, l’idéologie transhumaniste apporte une réponse forte à un besoin de transcendance, et probablement à une peur du vide. Le gouffre de la vie éternelle surgit donc comme un salut renouvelé de l’âme, une Sola Gratia scientifique qui met les hommes à genoux devant la puissante divinité informatique.

Aveuglés par ce flash lumineux, les transhumanistes semblent oublier que l’humanité n’est pas tout à fait assimilable à du code informatique. Prétendre que le mental peut être réduit au traitement binaire, c’est faire du rase-mottes dans l’échelle de la pensée. Les processus qui génèrent du sens à partir des données informatiques (dits processus de discrétisation ou de grammatisation) négligent une infinité de caractéristiques jugés inutiles : l’homme n’est pas entièrement réductible à de la donnée.

À ce titre, Yves Citton, théoricien de la littérature, signale que cette numérisation à tous crins de nos subjectivités fait écho aux délires science-fictionnistes dans un immense malentendu :

« Nous faisons comme si les flux de courant électrique d’influx nerveux, de bits informatiques et d’influence médiatique se superposaient plus ou moins parfaitement, parce qu’il participeraient d’une même mystérieuse substance commune (l’ « information »). »

Qui plus est, quand bien même une partie d’une personnalité se retrouverait collée sur du silicium, on peut légitimement se demander comment elle occuperait l’éternité. La vie des Dieux vaut-elle la peine d’être vécue ? Une fois de plus, Nietzsche peut répondre à cette question. Pour le philosophe, il s’agirait de « mourir au bon moment ». Bien qu’au cours de sa vie, il n’ait pas toujours eu le même rapport à la mort, Nietzsche finit par penser que l’absurdité des derniers instants implique le choix du moment de sa propre mort. Ainsi, la mort devient un témoignage de la vie, et on devrait pouvoir décider quand la faire entrer en scène, (y compris en se suicidant). Cette réflexion en dit probablement autant sur le personnage de Nietzsche lui-même, (accablé toute sa vie par ses problèmes de santé), que sur la portée philosophique d’un tel raisonnement, notamment sur la religion catholique. Dans tous les cas, elle nourrit encore aujourd’hui les controverses concernant l’euthanasie libre et consentie, Nietzsche disait à ce titre :

« Le malade est un parasite de la société (…) une fois atteint un certain état, il est inconvenant de vivre plus longtemps » 

Crépuscule des idoles ou Comment on philosophe avec un marteau

Si une telle pensée renvoie directement à l’idéologie transhumaniste, c’est parce qu’elle constitue en creux la fond de la pensée Nietzschéenne : si la mort est inévitable, parfois accidentelle et inexorablement nécessaire, alors il faut célébrer chaque instant de la vie pour construire le bonheur. Cette assertion, c’est l’ « Eternel retour » Nietzschéen. La notion d’éternel retour est aussi centrale qu’elle est floue dans la philosophie de Nietzsche, mais elle revient plus ou moins à ceci : « Vis chaque instant de ta vie comme si tu allais le revivre pour l’éternité ».

À certains égards, le transhumanisme répond au choix du moment de la mort, puisqu’il est aussi le choix du prolongement de la vie. Mais quand il devient synonyme d’immortalité, alors il est une fuite en avant, prolongeant l’éternelle insatisfaction de moments qui ne seront pas renouvelés, puisque le couperet de la mort n’arrive jamais.

Vivre mille ans, pourquoi pas, mais pour éviter de vivre mille ans de malheur, il faudra sûrement choisir de mourir plus tôt. C’est à dire au bon moment.

La fin de la mort est l’ennemi du bien

Partons du principe que quelques organes de substitution seront un jour accessibles à une petite majorité d’occidentaux, tout comme peuvent l’être une greffe de rein ou une transfusion sanguine. Personne ne s’en plaindra, si tant est que les systèmes de santé fonctionnent toujours à peu près correctement.

Tout en haut de la pyramide sociale, nous aurons probablement cette extrême minorité richissime dont la vie sera prolongée pour quelques siècles. Soit, ce n’est que l’extension d’un état de fait aujourd’hui constaté : les riches vivent mieux. En revanche, le danger de voir arriver des milliardaires robotisés (bon, là on est clairement dans la spéculation), c’est de voir l’environnement changer à la faveur des besoins (ou non besoins) de cette minorité. Je m’explique : non seulement cette minorité exclura de fait le reste de la population, mais il est probable que par dessus le marché, elle ne se soucie plus guère de la santé des écosystèmes naturels propices au développement de la vie organique, reléguée au second plan.

À cet effet, la société Humaitech rassure ses ouailles en prétendant que le corps robotique de demain « consommera moins » que celui d’aujourd’hui, il y a fort à parier qu’il soit également plus résilient face à des environnements pollués :

« A Humai body will use less resources than we do today and fundamentally change industries such as agriculture and renewable energy for the better. » 

L’argument est aussi logique que controuvé. À quoi bon nettoyer l’atmosphère de ses particules fines et autres crasses carboniques, si on peut me greffer de nouveaux poumons tous les cinq ans ? Le transhumanisme se veut cette « réponse aux soucis de l’humanité », mais ne traite que les effets sans s’attacher aux causes, en cela il est une forme de « solutionnisme » et de forçage technologique (qui consiste à penser que la technologie est à même de résoudre les problèmes qu’elle génère). 

Ainsi, conserver une certaine éthique du corps c’est produire une éthique de l’environnement. Nous sommes indissociables du milieu qui nous constitue en tant que singularité biologique et mentale (notre cohérence avec notre milieu, recouvre la notion d’individuation vue précédemment, elle-même issue de la philosophie de Gilbert Simondon).

Nous ne faisons que traverser l’espace-temps

Nous ne faisons que passer, quiconque pense le contraire a cédé à la démesure. Le vilain péché d’Icare, l’hubris, est le mal de ce siècle. Les quelques-uns qui s’accaparent l’innovation n’ont de valeurs que celles de leur propre égotisme. « Les valeurs doivent limiter les outils » disait Ivan Illich, dont la pensée reste tout à fait actuelle et nécessaire.

Rien n’échappe à l’usure du temps, pas même un corps robotique, encore moins le mental de ceux qui pensent que la vieillesse n’a pas de sens. Il est d’ailleurs insupportablement paradoxal de voir que les civilisations en recherche d’une prétendue sagesse s’acharnent à penser que cette dernière siégera dans une enveloppe charnelle éternellement adolescente, supposément dénué de l’expérience du temps. Ainsi, c’est le risque d’un véritable cauchemar qui nous pend au nez : la formation d’une élite de personnes âgées dans des corps juvéniles.

Dans la grande course au délire transhumaniste, il faudra probablement constituer des gardes-fous. Cet avenir est hautement hypothétique, mais s’il est possible, il adviendra. J’ai l’intime conviction qu’en technologie, ce qui peut être fait finit toujours par l’être, le XXème siècle nous l’a prouvé maintes fois.

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