Les milliardaires sauveront-ils la planète ?

milliardaires et écologie

A lire la presse, on conviendrait presque qu’un miracle scientifique viendra un jour nous extraire du trou carbonique dans lequel nous avons plongé. En effet, les initiatives privées sont nombreuses et semblent s’accorder sur une nécessité commune : enrayer le réchauffement climatique. Du moins en apparence.

Assurément, les milliardaires aux solutions magiques sont souvent bien intentionnés, en tout cas au début. Puis la dure réalité les ramène aux fondements de ce pour quoi ils sont là, ce qui n’inclut pas prioritairement de préserver l’environnement.

Dans son ouvrage This changes everything, Naomi Klein dresse plusieurs portraits critiques de milliardaires philanthropes, de quoi se demander si la place accordée à ces nouveaux « grands hommes », est justifiée par une quelconque réalité, ou s’il s’agit juste du symptôme d’une société malade d’un nouveau paradigme qui les érige en « sauveurs » dont nous aurions tant besoin.

La grande frime des milliardaires

Les raisons pour lesquelles les milliardaires lancent des opérations pour le climat sont nombreuses : racheter son âme en agissant pour les autres, créer une campagne marketing de grande ampleur, lutter contre l’ennui, etc. Les 3 exemples qui suivent donnent un aperçu des initiatives de nos amis les très riches :

Number one

Le Fancy PDG de Virgin, Richard Branson. Richard a eu une révélation suite à quelques minutes passées avec Al Gore. Il s’engage en 2006 à investir 3 milliards de dollars (oui, 3 milliards) dans la recherche d’un biocarburant. En parallèle, notre barbu promet 25 millions de dollars a qui saura inventer une machine capable d’extraire le CO2 de l’atmosphère pour  « Continuer à vivre une vie assez normale, conduire nos voitures (…) voyager en avion ».

Résultats : 300 millions de dollars auront été dépensés sur les 3 milliards prévus. Le concours aura essentiellement généré des recherches orientées vers la création d’appareils capables de capter du CO2 pour le remettre dans des processus d’extraction carbone et « creuser plus profond ».

Number deux

Tom Steyer est un ancien Golden boy de Wall Street reconverti dans la lutte contre le réchauffement climatique. Le milliardaire a fait fortune dans un fonds spéculatif qu’il a créé en 1986 et nommé « Farfallon » comme l’archipel éponyme infesté de requins. A l’heure qu’il est, il possède encore des parts dans de nombreuses mines de charbon qui prendront leur retraite dans une trentaine d’années.

En 2014, Tom Steyer, soutien farouche de Barack Obama et du parti démocrate (c’est dire s’il est écolo), consacre 74 millions de dollars aux élections mi-mandat. 74 millions : un vague coup d’éolienne dans l’eau face aux frères Koch, les milliardaires libertariens du Kansas proches du Tea Party à la tête d’un conglomérat pétrochimique qui leur vaut une fortune s’élevant à 42 milliards de dollars. Après tout, le climato-scepticisme n’est qu’une question de business.

Number trois

Bill Gates, le sympathique homme à lunettes le plus riche de la planète. Difficile d’exclure chez lui un réel engagement tant l’homme est apprécié par tous. A part être l’homme le plus riche du monde, la vie de Bill se résume à dépenser énormément d’énergie pour promouvoir ses technologies miracles partout dans le monde.

Géo-ingénierie, réacteurs révolutionnaires ou barrière pour stopper la chaleur du soleil, les projets de Gates sont autant de recettes de sorciers qui sapent totalement les incitations à réduire les émissions de CO2. « L’utilisation de produits chimiques pour modifier le climat est une porte de sortie nécessaire en cas de crise aggravée » déclarera-t-il, faisant fi des risques avérés pour l’environnement, les hommes et les récoltes.

On notera que toutes ces initiatives s’inscrivent dans le système sans y toucher, à ce titre, le chirurgien français Laurent Alexandre parle de « Philanthro-capitalisme ». Ainsi, la charité dont ces milliardaires font preuve revient peu ou prou à perpétuer les caractéristiques du modèle actuel et les privilèges qui y sont rattachés (consommation effrénée pour les pays du nord, extractivisme forcené dans les pays du sud).

Ces réponses inquiétantes à la crise climatique poussent le XXIème siècle dans sa glissade sur la dangereuse pente d’un « solutionnisme technologique » tel que théorisé par Evgeny Morozov, dont vous retrouverez les thèses résumées dans ce billet. Selon ce dernier, prétendre que tous les problèmes de l’humanité pourront être résolus par la technique relève du fantasme car lesdits problèmes sont souvent issus de la technique elle-même.

Evgeny Morozov

Evgeny Morozov

Naomi Klein s’inscrit dans ce courant quand elle déclare que « l’un des mythes les plus malsains de la culture occidentale (…) est la croyance selon laquelle la technologie peut sauver l’humanité des conséquences de ses actes ». On pourrait remplacer technologie par milliardaire.

Le mythe des grands Hommes : qui produit réellement le progrès ?

Nul besoin de se pencher longtemps sur la question pour comprendre que ce qui génère cette passion pour les hommes providentiels et leurs solutions magiques n’est autre qu’un dilemme classique dans l’histoire de l’Histoire.

Le désir pour les grands Hommes est un schéma permanent qui souffre de plusieurs interprétations. En outre, savoir s’ils sont à l’origine du progrès ou s’ils sont seulement l’émanation de l’air du temps est une question éminemment politique. En effet, quand Karl Marx enseigne que les masses font l’histoire, Hegel explique que les grands personnages sont des figures inévitables dans la production d’évènements historiques.

Ceux qu’il nomme les « héros » ont dit-il « (…) voulu et accompli une chose juste et nécessaire (…) qu’ils ont compris parce qu’ils ont reçu intérieurement la révélation de ce qui est nécessaire et appartient réellement aux possibilités du temps ».

Ainsi, les «  héros » modernes seraient les figures actives du progrès. Ceux-ci sont aujourd’hui au premier plan d’une mise en scène qui les érige en Mythe : l’« Entrepreneur-prophète » acteur principal du changement ayant eu une « révélation ». Celui-ci aura d’avance sa place au Panthéon et méritera la reconnaissance éternelle de la patrie devant le militant, l’artiste, l’ingénieur ou encore l’homme de lettres. Dans l’imaginaire collectif, ce changement de paradigme a d’autant plus diminué la considération à l’égard des salariés et des masses qu’on ne les considère plus comme des acteurs du progrès, comme expliqué ici.

Hegel

Hegel

A cet égard, s’il est difficile de ne pas considérer le rôle prépondérant de Bill Gates dans le domaine de l’informatique il serait encore plus illusoire de penser que sa contribution aurait existé sans les dizaines d’années de brevets divers et du fourmillement d’évolutions technologiques passées. Ajoutez à cela un climat économique favorable et l’équation du succès devient vite beaucoup plus complexe. De la même manière, l’empire d’Elon Musk aurait eu du mal à voir le jour sans les substantielles subventions de l’État américain.

La grande frime des boîtes « technos »

On pourra rétorquer que les milliardaires sont loin d’être les seuls entrepreneurs à même de prendre le virage écologique. Vrai, on ne parle que trop peu des innombrables PME ou groupes qui se sont lancé dans ce créneau.

Ainsi, en matière de technologie, les grands transporteurs, industriels, équipementiers et autres fournisseurs de services comptent sur les innovations récentes pour optimiser leurs coûts (notamment logistiques) via des objets connectés (capteurs installés ou collés sur les emballages, palettes ou pièces usinés). Une des conséquences de ces optimisations est l’économie d’énergie.

L’internet des objets (ou IoT pour « Internet of Thing » souvent rebaptisé « Internet of Everything ») est sans conteste la prochaine étape qui reliera les « choses » comme Internet a relié les individus. Grâce à l’IoT, les fonctionnements et processus des entreprises gagnent en fluidité et en propreté en réduisant les temps de transport et de traitement. Cependant, ces entreprises agissent isolément ou optent pour des synergies propres à leurs activités sans remettre en cause le modèle qui les fait vivre, quoi de plus normal.

Le futur du web et la prise de conscience écologique planétaire se résume-t-il a un bout de plastique collant ?

Le futur du web et la prise de conscience écologique planétaire se résument-ils a un bout de plastique collant ?

Ainsi, une entreprise comme DHL est capable d’une gestion fine et optimisée de ses stocks mais ne se pose pas la question de ce qu’elle transporte, ça n’est pas son métier. D’ailleurs ses investissements ne sont pas motivés par un réel souci de l’environnement mais par un pur besoin d’optimisation financière. Dans cette optique, il est clair que le progrès technologique n’est pas une politique mais juste un moyen parmi d’autres d’entrevoir le futur. Concrètement, cela signifie que nous ne pouvons ni ne devons nous satisfaire de ces initiatives qui sous couvert d’offrir des solutions partielles, renforcent et nourrissent le problème.

En conclusion

La dépendance aux énergies fossiles est la douleur de l’humanité. A ce titre, le récent rapport du GIEC rappelle  que la production d’énergie, miroir de la consommation, (…) est « le premier grand responsable des émissions de gaz à effet de serre ». 

Face à cela les États patinent et le monde du Business n’est que trop mou pour véritablement solutionner le problème. Si Naomi Klein soulève bien la question, les nombreuses critiques dont elle est l’objet ne doivent pas être ignorées. En effet, appeler au soulèvement des masses et à la constitution de mouvements militants organisés n’est pas une mince affaire.

Par ailleurs, le capitalisme sauvage désigné comme unique responsable de la crise climatique peut sembler relever du raccourci. C’est la brèche dans laquelle s’enfonce Terence Corcoran du Financial Post qui regrette ce passage en force de Naomi Klein et signale que la domination de l’homme sur la nature n’est pas qu’une affaire de business puisqu’elle naît avec la Genèse. Cependant c’est bien le seul argument valable qu’il déploie à son encontre.

« Ms. Klein, Mr. Rifkin and others would have us believe that turning nature into an extractable resource to improve human life is a function of dastardly capitalist plunder and an affront to Mother Earth ».

Quoi qu’il en soit, ni lui les les milliardaires qu’il défend en creux n’auront décidé d’opter pour la mesure et la décence dans la consommation. Aucun n’osera non plus remettre sur la table les questions tabous sur la mondialisation, les règles antidémocratiques de l’OMC et le dogme de la croissance.

Reste à savoir dans cette affaire si le peuple demeure caché et soumis aux lumières divines des grands hommes ou s’il agit comme un souffleur dans la grande scène théâtrale historique. Dans tous les cas, compter sur de nouvelles interventions divines tient du fantasme. Naomi Klein tire la sonnette d’alarme en déclarant que « Nous ne pouvons plus nous permettre de perdre dix autres années à fonder nos espoirs sur des attractions d’une telle insignifiance ». 


PS : Je ne quand même pas cloturer ce billet sans rappeler qu’Hegel avait également déclaré que  « Les grands hommes sont suivis par un cortège jaloux qui dénonce leurs passions comme des fautes ». 

A méditer.

2 comments

  1. On entend rarement la précision sur la dualité « capitalisme sauvage » et « croyance judéo-chrétienne » d’une nature s’offrant à l’asservissement. Je ne pense pas que Naomi Klein l’oublie pour autant, mais qu’elle veut surtout insister sur la dangerosité actuelle des projets fous de géo-ingénierie. Elle presse au plus « concret » dirons-nous, ce qui est compréhensible aussi.

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  2. Oui, on y fait rarement référence et l’apport critique de Terence Corcoran est carrément limité, mais je voulais éviter de faire une tribune à la gloire de Klein sans tempérer un peu ses propos. Honnêtement, son bouquin est une belle expérience mais sans réel contenu théorique ni prospectif, plutôt une liste d’opérations plus ou moins réussies qui tendent à montrer que oui, on peut se battre contre des multinationales, en tout cas localement. Cependant, l’activisme n’est pas un programme, si elle pose les questions de fond sur la consommation de masse, pas vraiment de proposition de sortie, j’aurais apprécié un petit pavé sur la décence ordinaire en mode Orwell, enfin bon.

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