Philippe Roqueplo : changer le changement technologique

« Les techniques, sauf exception, n’ont pas l’honneur d’intéresser le monde intellectuel. Peut-être parce que leur matérialité même leur confère une redoutable opacité » pose Philippe Roqueplo dès 1983 dans son ouvrage Penser la technique, pour une démocratie concrète (Éd. du Seuil). Le polytechnicien, chercheur au CNRS, pionnier de réflexion sur l’expertise scientifique et la démocratie, défriche une question qui nous colle encore à la peau : pourquoi les choix techniques, si structurants, échappent-ils aux décisions citoyennes ?

Nucléaire, avortement, « télématique » : Philippe Roqueplo nous écrit depuis une époque où le mot « technologie » ne semble pas être doté du même sens. A l’heure actuel, celui-ci évoque plutôt le blougi-boulga numérique : smartphones, réseaux sociaux, intelligence artificielle et compagnie. Mais qu’importe : ces considérations ne changent pas grand-chose au fond du propos. Quiconque interroge les liens entre démocratie et technologie est forcé de commencer par casser le mythe d’un progrès technique linéaire et incontrôlable; En effet si tel fût le cas, à quoi bon chercher à changer le cours de ce qui serait inéluctable ? Il n’y a pas de fatalité, sinon il n’y a pas de débat, affirme Roqueplo qui rappelle que les objets techniques ne tombent pas du ciel : ils sont le fruit de choix humains, ils sont « la pétrification des rapports sociaux qu’il contribuent à la fois à instaurer, à perpétuer et à modifier. » Autrement dit, la technologie n’est jamais un absolu, mais une négociation entre les entrepreneurs, les départements marketing, les concurrents, les réparateurs, les banquiers et même les chefs d’Etats qui se muent en représentants de commerce quand vient l’heure de vendre avions de chasse et centrales nucléaires.

Les machines, elles, sont le lieu majeur de toutes ces négociations. Ce qu’elles caractérisent, c’est selon Roqueplo « les travaux forcés de la nature », ou plutôt de la « technonature » : le monde technique qui nous entoure. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : la technique n’en devient un synonyme nature. Les deux se distinguent fondamentalement dans le sens où la technique puise « ses conditions de possibilité dans la nature, mais non point sa détermination concrète ». Pour le dire simplement, quiconque construit une maison devra le faire en respectant la loi de la pesanteur et les caractéristiques des matériaux employés, cependant, ni la loi de la pesanteur ni les matériaux ne détermineront complètement la maison à construire. La nature conditionne l’évolution technique mais ne l’oriente pas complètement.

Comme Richard Sclove, du Loka Institute, avant lui, Roqueplo pose une autre précision de taille : il convient de ne pas penser les objets techniques séparément les uns des autres, notamment parce qu’ils forment un réseau de liens ténus : « considérer un objet technique isolément revient en fait à le détacher de ses conditions concrètes d’existence. C’est un peu comme si on parlait d’un pied ou d’une main en les considérant isolément. » Exemple : une simple table évoque par sa forme « les planches dont elle est faite, donc la forêt, le tracteur, l’aciérie, la mine de charbon et de fer ». Une bicyclette ne s’envisage pas sans sa longue chaîne de production, si complexe qu’elle devient presque impossible à remonter : « elle est à elle seule une multitude ». Elle est aussi un point de convergence entre plusieurs actions et objets : le cadenas, l’entretien (qui nécessite des outils, de l’huile de graissage, etc.). Tel est le monde de la bicyclette. Le même exercice avec un Smartphone déboucherait sur les mines de cobalt, les data-centers, les câbles sous-marins, les décharges à ciel ouvert et autres conflits géopolitiques pour le contrôle des métaux rares.

Roqueplo n’est pas à proprement parler à ranger dans la catégorie des critiques du progrès. Plus qu’il ne prescrit une société alternative, il questionne les modes de production des technologies et refuse tout compromis avec « ce qui est donné pour acquis ». Sa grande connaissance des systèmes techniques l’oblige en quelque sorte à s’interroger sur leur légitimité plus qu’à ne les penser sous une forme philosophique. Ainsi, il se fait très critique envers Jacques Ellul, penseur de la technique et auteur du Bluff technologique, un des ouvrages majeurs du mouvement technocritique. Sa fronde n’est pas tant dirigée vers l’idéal poursuivi par Ellul que sur sa manière de décrire l’auto-accomplissement d’un destin technique en dehors de tout contrôle humain[1]. Citons ici Jacques Ellul : « La technique est arrivée à un tel point d’évolution qu’elle se transforme et progresse sans intervention décisive de l’homme, par une sorte de force interne qui la pousse à la croissance, qui l’entraîne par nécessité à un développement incessant. »  Roqueplo s’inscrit en faux contre ce genre d’assertion qui tend à expliquer que le développement de la technique est « nécessaire » (au sens philosophique du terme, c’est à dire qu’il ne peut pas être autrement) : « ce n’est pas en disant « qu’il n’y a pas le choix » et que « les résultats s’imposent inexorablement » … ce n’est pas en disant que « la puissance et l’autonomie de la technique sont telles que celle-ci « juge la morale », ce n’est pas ce langage d’autonomie et de nécessité qui conduira à ce « réveil » que J. Ellul entend susciter. »

L’aspect nécessaire du développement technique n’est, pour Roqueplo, pas technique. Ainsi en va-t-il de la bombe A : elle n’est pas le fruit d’une nécessité technique, mais bien d’une époque et d’une situation. De même, la nécessité d’innover n’est pas technique mais bien économique, c’est une des conséquences du « struggle for life » qui caractérise l’économie capitaliste. La soi-disant inéluctabilité du progrès technique est une erreur d’appréciation, elle est plus souvent un moyen d’arriver à une fin : « la victoire militaire, l’indépendance nationale, la survie économique, le plein emploi. » Reste une objection tenace : le sentiment diffus que la seule liberté consisterait à parcourir plus ou moins vite un chemin technologique tout tracé. Une stratégie d’entreprise par exemple, ne consisterait pas à orienter le mouvement des techniques, mais à « s’inscrire dans ce mouvement d’une façon telle que, dans un secteur donné, elle soit la première à sortir un produit que sa seule possibilité technique rendrait, en tout état de cause, inéluctable. » En résulterait une course, avec ses gagnants et ses perdants, ses retardataires et ses champions, les derniers bénéficiant d’une rente technologique, les premiers restant condamnés à souffrir de la domination de leurs voisins. Roqueplo convient que l’argument peut faire mouche. Compréhensif, il chausse même les bottes de l’entrepreneur « Comment voulez-vous que je n’automatise pas tel atelier, alors que c’est la seule façon de baisser mes prix de revient et de résister à la concurrence japonaise ? ». Mais de nouveau, il rappelle que ce n’est pas une nécessité technique dont on parle ici, mais bien des incidences politiques du changement technologique. Il y a certes de l’inertie, des financements, des enjeux industriels, mais il reste suffisamment d’espace pour la responsabilité. Entre les deux, nous devrions nous attacher à objectiver les structures qui organisent le cours du changement, une première étape avant de « changer le changement ».

Quant à chercher une raison de s’y atteler, c’est simple : le progrès technique laissé à lui-même serait mortifère, il privilégierait froidement la performance et l’efficacité tout en jetant le discrédit sur les autres formes de progrès. Dans ce monde-là, l’inefficacité est « culturellement coupable » et « le repos n’est valorisé que pour reprendre force ». La technologie rencontrera inexorablement des contradictions internes détruisant ses propres conditions d’existence : problèmes sociaux, environnementaux. Ce seront là les mots les plus durs que Roqueplo emploiera pour caractériser l’évolution technique en tant que telle.

Que faut-il alors, pour réorienter le progrès technique ? En un mot : opposer des forces sociales « qui font violence à la violence qu’impose son positivisme primaire. » Et la société semble y être prête, à en croire les nombreuses remises en cause des technologies modernes – déjà en 1981 (on ne parlait pas de GAFAS et d’évangélistes technologiques illuminés, mais d’« électro-fachisme » et de « nucléocrates » !). L’auteur ouvre alors pleinement la problématique démocratique : « étant donné que la technique impact concrètement nos conditions de vie, il n’appartient ni aux techniciens ni aux technocrates de la définir, pas plus qu’il n’appartient aux maçons, aux architectes ou aux promoteurs de définir eux-mêmes la ville qu’ils construisent. D’ailleurs le problème n’est plus d’avoir des maçons, des architectes et des promoteurs, mais de savoir si la cité qu’ils construisent – si la POLIS de notre société – est une cité viable. La technique débouche sur la politique est doit être politiquement critiquée. »

Les deux conditions à réunir pour rendre cette aspiration concrète sont les suivantes : 1) détecter les forces sociales et les mouvements sociaux susceptibles d’imposer « un changement au changement technologique » et 2) Elucider les connaissances qui permettent d’asseoir une telle stratégie, même localement. Pour mémoire, Philippe Roqueplo participera à la mise en place des conférences citoyennes autour des OGM en 1998, c’est un adepte de la démocratie technique et des sciences participatives. Il livre pourtant dans son ouvrage un constat plutôt amer : la technologie serait un lieu d’abdication du social plus qu’une infrastructure favorisant sa réorientation ou sa remise en cause. L’idéologie du « Fatum technologique » prédominerait, nous soumettant corps et âmes « aux oracles et aux grands prêtres de la technologie ».

Constat amer, mais pas désespéré : la fin du livre ouvre six scénarios de reprise en main du cours des évolutions techniques, mentionnons-en quelques-uns. Il en appelle d’abord à la responsabilité qui incombe scientifiques, tout en en pointant les limites : ceux-ci ne sont jamais neutres, et on ne saurait leur confier les clés de l’avenir sans questionner les conditions dans lesquelles ils produisent le changement. Autre piste : la voie institutionnelle, à travers notamment l’OCDE dont Roqueplo mentionne un rapport datant de 1977 à propos de l’évaluation sociale de la technologie dans le domaine des nouveaux systèmes de transports urbains. Un document qui explique vouloir recueillir l’avis de différents groupes sociaux, promoteurs ou détracteurs d’une nouvelle technique afin qu’ils aient « leur mot à dire dans les décisions relatives à la diffusion et aux applications futures d’une technologie ». Roqueplo se permet quelques doutes : « Leur mot à dire à qui ? Qui les interroge ? Qui recueille leurs réponses ? Est-il possible d’arbitrer entre ces réponses ? Et comment ? » De ce point de vue, les questions sont restées les mêmes, les récentes consultations européennes sur l’intelligence artificielle[2] souffrant des mêmes limites, incapables d’architecturer correctement les consultations… Enfin, Roqueplo s’attarde sur la loi Julia-Labbé relative à la création d’un Office pour l’évaluation des options technologiques » (présenté à l’assemblée le 22 juillet 1976 – rappelons que l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPESCT) est créé en 1983). Celle-ci prévoyait qu’il soit possible de fournir « toutes les incidences physiques, biologiques, économiques, sociales, politiques, d’une option technologique des informations censées être « objectives » et préalables aux « initiatives » parlementaires auxquelles elles s’avèrent nécessaires. » Une intention louable, mais qui semble oublier que l’objectivité n’existe tout simplement pas, même en matière technique et scientifique. Un rappel qui conduit Roqueplo à une autre proposition, basée sur les plaidoiries contradictoires : plutôt que de prétendre à une stricte objectivité, il faudrait organiser la controverse et fournir aux différents publics de véritables moyens d’expression. Ces méthodes ont été utilisées par l’Office of Technology Assessement (OTA) aux USA, et également au Royaume-Uni, via la méthode des « Hearings » : des auditions de différents experts et membres de la société civile par les parlementaires. Cependant, elles souffrent des écueils classiques de la démocratie technique : elles interviennent souvent alors même que des technologies ont déjà émergé et que des décisions irréversibles ont déjà été prises. D’autre part, elles concernent avant tout les technologies sur lesquelles la puissance publique a la main, or nombre d’innovations sont issues du privé. Roqueplo en tire la conclusion suivante, lourde de sens : « un contrôle social de ces technologies constituerait ipso facto, à des degrés divers, un contrôle social des entreprises elles-mêmes », notamment via les syndicats et associations de travailleurs. Seulement, il n’est pas plus facile aujourd’hui qu’il y a quarante ans de demander aux entreprises de livrer suffisamment d’information en amont des innovations pour ouvrir un débat sain autour des options technologiques à venir : les brevets et autres procédés sont protégés par le secret des affaires et conservés hors de portée du regard citoyen. Roqueplo, qui avait adhéré au Groupement des Scientifiques pour l’Information sur l’Énergie Nucléaire (GSIEN), aurait très probablement déchanté devant l’opacité extrême des procédés algorithmiques qui gouvernent aujourd’hui nos modes de consommation et de plus en plus d’aspects de la vie publique…

Pour terminer le chercheur rappelle que le contrôle social des technologies ne doit pas s’arrêter aux grands choix techniques (énergie, transport), mais envisager la multitude de situations concrètes différentes qui évoluent avec la technique. Il compte pour cela sur un tissu social qui pourrait se constituer « en particulier par la convergence de mouvements d’origines diverses : par exemple par celle de certaines forces syndicales, de mouvement écologique et de celui des consommateurs ». A partir de là, il pourrait être relativement simple d’opérer ce contrôle et ces négociations, à trois niveaux. Tout d’abord sur les techniques elles-mêmes (nucléaire ou autre chose), en anticipant les grands choix avant que ceux-ci ne se ferment. Il faudrait pour cela abandonner « le mythe suivant lequel le patronat est novateur, et les travailleurs et leurs organisations sont structurellement rétrogrades ». 
Deuxièmement, il faudrait négocier les conditions d’implantation d’une technologie, c’est-à-dire s’attacher à comprendre comment l’emploi se transforme, si les règles de sécurité sont respectées, etc. Enfin, il conviendrait de vérifier que les effets d’une nouvelle technologie ne seront pas de nature à anéantir les résistances potentielles des travailleurs ni à dégrader leur état de santé (il fait ici référence au « travail posté » (3×8) dont les conséquences sur la santé et le sommeil peuvent être particulièrement graves).

Penser la technique, pour une démocratie concrète est un livre intéressant qui l’air de rien, fait un bon tour de la question, tout en assumant ses quelques limites. Il a l’avantage d’avoir été écrit par un pragmatique, sans parti-pris idéologique trop forts et apparents ni excroissances conceptuelles inutiles. Avec Choix technologiques, choix de société (Descartes & Cie), de Richard Sclove (déjà cité), et (Re)penser la technique, vers une technologie démocratique d’Andrew Feenberg, il viendra compléter la panoplie de références à propos des questions liant choix technologiques et démocratie. Ces allers-retours avec le passé ont bien sûr leurs limites : ce qu’on entend par technologie a beaucoup évolué entre temps, en particulier avec internet, un réseau qui par sa nature structurellement décentralisée produit des services difficiles à appréhender pour nos démocraties. Ils dépassent les frontières, agissent sur toutes les sphères de la vie en même temps et mettent nos désirs d’immédiateté au défi de la disponibilité des ressources planétaires. Cependant, force est de constater qu’à chacune de ces lectures, une étrange sensation de déjà-vu me saisit. Comme si chaque page réveillait une actualité récente, comme si les problématiques soulevées (démocratie en entreprise, climat, modifications des rythmes au travail, etc.) résonnait directement avec notre « technonature » bien actuelle. Les habitués du site n’y auront pas forcément découvert quelque chose d’intrinsèquement nouveau, sinon le réveil d’un auteur (de plus) qui nous rappelle qu’il ne tient qu’à nous d’écrire l’avenir plus démocratiquement.

[1] NB : Roqueplo se prononce tout de même en faveur de la fécondation in vitro et de l’avortement. S’étant notamment opposé aux conclusions de la commission épiscopale de la famille en 1971, il se fait plus libéral qu’Ellul du point de vue des mœurs, considérant que ces techniques n’ont dans l’absolu, « rien d’immoral ».

[2] Ou encore sur les « smart-city », en témoigne l’exemple de Toronto http://maisouvaleweb.fr/toronto-quayside-cite-etat-numerique-etre-democratique/

2 comments

  1. Merci de cette synthèse. Même sentiment que toi… cette impression que la critique techno bégaye, à la fois dans sa critique et à la fois dans les espoirs qu’elle dessine et qu’elle remet à chaque fois sur la table…

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  2. Pingback: Khrys’presso du lundi 11 novembre 2019 – Framablog

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