Ivan Illich 2.0. Dissidence dans la pensée numérique

Ivan Illich numérique

Qu’il fascinent ou qu’il agacent, les dissidents ont leur place dans la grande conversation sur l’état du monde et de nos modes de vie. Ivan Illich est l’un deux. Décédé en 2002, le penseur était et restera un des plus fervents critique de la société industrielle. S’y référer aujourd’hui, c’est à la fois faire honneur à une pensée précise et à une imagination forte, notamment concernant l’utilisation des moyens techniques à disposition.

Ivan Illich développe notamment la notion de « monopole radical » pour expliquer comment certains outils et technologies excluent toutes autres sortes de pratiques plus lentes en imposant des usages et des modes de consommation. Il propose une série de réponses à travers le concept de « société conviviale » qui replace l’homme au centre de la relation avec la machine.

« la société conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil » 

La convivialité est également le titre d’un de ses ouvrages. Après relecture, j’en retiens quelques passages qu’il me semble pertinent de remettre en cohérence avec l’environnement industriel numérique contemporain. Il faudrait évidemment aller beaucoup plus loin pour prétendre faire le tour de la pensée d’Illich, mais ces quelques fragments sont déjà de bonnes occasions de le réactualiser en réfléchissant un peu…

Limiter les outils, produire des valeurs :

« une société qui définit le bien (…) par la plus grande consommation de biens et de services industriels mutile de façon intolérable l’autonomie de la personne. Une solution politique de rechange à cet utilitarisme définirait le bien par la capacité de chacun de façonner l’image de son propre avenir. Cette redéfinition du bien ne devient opérationnelle que par l’application de critères négatifs. (…) Une telle entreprise collective limiterait les dimensions des outils afin de défendre des valeurs essentielles (…) : survie, équité, autonomie créatrice. (P31)

Et aujourd’hui ?

Difficile de comprendre ce que seraient des « outils limités » dans le cadre du numérique. Pas simple non plus de définir des technologies « défendant des valeurs ». Ce qui est sûr, c’est que la question mérite d’être posée et le défi relevé. Certains optent pour la création de chartes éthiques sur les nouveaux produits, d’autres de privilégier la création humaine dans le rapport à la machine, pour ne pas en devenir l’esclave. Il y a encore du travail.

De l’allongement de la durée de vie :

« La réduction souvent spectaculaire de la morbidité et de la mortalité est due surtout aux transformations de l’habitat et du régime alimentaire, et à l’adoption de certaines règles d’hygiènes toutes simples » (P16)

Et aujourd’hui ?

En concentrant notre attention sur le potentiel des objets connectés, les robots chirurgiens ou encore le transhumanisme, nous ratons l’essentiel de ce qui pourrait être fait pour le plus grand nombre. Nous nous focalisons sur des actes certes impressionnants mais relativement isolés et dont l’impact pour la majorité des habitants de la planète est presque nul (comment ça, le progrès ne ruisselle pas gracieusement vers ceux qui en ont besoin ?). Au delà des fantasmes technologiques, il y a une réalité, celle de l’accès à l’eau, à l’éducation, à un air respirable et à tout un panel de pratiques qui pourraient réduire les épidémies et allonger l’espérance de vie.

Ivan Illich, lanceur d’alertes à la manipulation :

« J’entends seulement définir des indicateurs qui clignotent chaque fois que l’outil manipule l’homme, afin de pouvoir proscrire les instruments et les institutions qui détruisent le mode de vie convivial ». (P34)

Et aujourd’hui ?

Longtemps j’ai pensé à créer un détecteur à Bullshit téléchargeable comme un add-on sur un navigateur. Il s’activerait dès que l’utilisateur visiterait un site mal classé sur l’échelle de la qualité. Il paraît que c’est le travail de Google, mais je n’y crois plus vraiment. En attendant, on a inventé la douche qui change de couleur quand trop d’eau est dépensée inutilement, ou encore la prise électrique qui couine quand les appareils restent en veille et polluent pour rien. C’est un début.

Pour une société de makers :

« Mais l’outil peut aussi être l’objet d’une sorte de ségrégation; c’est le cas lorsque des moteurs sont conçus de telle sorte qu’on ne puisse y faire soi-même de menues réparations avec une pince et un tournevis ». (P46)

Et aujourd’hui ?

On pourrait dire qu’acheter un Mac Book ou un iPhone revient à acheter une voiture dont le capot serait scellé. C’est aussi le cas pour la majorité de nos appareils multimédia. Les constructeurs ont toutes les bonnes raisons de continuer ce genre de pratiques, surtout à l’heure où l’obsolescence programmée commence à être régulée. En attendant, des initiatives comme Phonebloks ou Fairphone permettent de monter, démonter et faire un peu « vous-même » votre smartphone. Bientôt peut-être, les Makers feront des voitures !

Contribuer aux médias ou subir les médias :

« Il faut choisir entre distribuer à des millions de personnes, au même moment, l’image colorée d’un pitre s’agitant sur le petit écran, ou donner à chaque groupe humain le pouvoir de produire et distribuer ses propres programmes dans les centres vidéo ». (P62)

Et aujourd’hui ?

En réalité, on pourrait dire qu’on fait les deux. Des YouTubeurs aux adeptes du temps de cerveau disponible, le paysage médiatique est varié. Naturellement, ceux-là ne se battent pas à armes égales, et il va sans dire que les créateurs galèrent souvent quand les pitres s’empiffrent et accumulent les euros. Il faudra toujours amuser les légumes.

Le règne politique des machines :

« La bureaucratie de droit s’est alliée à celles de l’idéologie et du bien être général, pour défendre la croissance de l’outil. Bientôt, ce sera à l’ordinateur de décider des idées, des lois et des techniques indispensables à la croissance ». (134) 

Et aujourd’hui ?

De la finance algorithmique à la surveillance de masse, la société fourmille d’exemples où peu à peu, l’outil prend le contrôle d’activités stratégiques et politiques. De là à confier la présidence de la république à un robot, il y a un pas. Mais qui sait, ça ne serait peut-être pas pire.

à suivre…

La convialité, Ivan Illich, Points, Essais

La convivialité Ivan Illich image

2 comments

  1. Maizouvatonmabonnedame
    septembre 21, 2016 at 13 h 46 min

    Le sociologue Alain Caillé s’est emparé du terme convivialisme comme étendard d’une nouvelle utopie politique dont il serait le gourou. Il a même lancé un mouvement avec tout plein d’intellectuels totalement déconnectés des réalités hors de leur petit monde universitaire. Le résultat est très sérieux, très académique, et donne à peu près autant envie d’y adhérer que de faire un bisou sur le front d’Hollande. http://www.lesconvivialistes.org/
    C’est du même acabit de Serge Latouche qui prêche la décroissance alors qu’il n’a jamais touché une bêche ou un tournevis de sa vie.

    Cependant, Caillé partait d’un bon matériel : il a participé à la création du MAUSS, un mouvement d’anthropologues et de sociologues revendiquent l’héritage de Mauss, et qui critique la vision du monde utilitariste héritée du capitalisme. L’étude la plus connue de Mauss porte sur le concept de mana en Océanie. C’est l’âme ou l’énergie dont chaque être, mais aussi chaque lieu, chaque chose, serait investie, à commencer par son histoire propre, sa singularité. C’est une vision animiste, mais aussi réaliste de la vie, à l’opposé de la reproductibilité industrielle, de l’uniformisation et l’anonymat généré par la globalisation. Le Monde serait-il en train de perdre son âme ?

    Au Japon dans les années 30, le mouvement Mingei , influencé par la religion Shinto, s’est insurgé contre cette « désâmisation » du monde en revendiquant un artisanat local fait main. Il s’agissait de produire des objets du quotidien qui soit beaux, simples, fonctionnels, populaires et surtout uniques. Bien sur, le marché de l’art les adore. La moindre assiette de cette époque se vend aujourd’hui des dizaine de milliers d’€.

    Le mana de tout objet est chargé de sa genèse, toute l’infrastructure matérielle, économique et sociale qui a permis sa production. Derrière son design épuré, un iPhone sent le sang et la sueur du Coltan congolais et la poussière toxique des usines-ateliers de Shangaï. Les sandales de cuir que je porte à mes pieds ont un tout autre ADN : c’est Bruno, le cordonnier du village d’à côté qui les a taillées pour moi et c’est Huberte, ma fiancée qui me les a offertes pour l’anniversaire de notre rencontre. La couverture qui réchauffe mon fils la nuit a été cousue par sa grand-mère, qui a utilisé pour cela des chutes de pull de chacun des membres de la famille. Mon beau-père ne jette rien. Dans son atelier, des caisses entreposées dans lesquelles de vieilles chaussures attendent de devenir fourreau ou gaine. Des centaines de tasseaux, triés par essence et par forme, deviendront des parties de meubles, de portes ou bois d’allumage pour le poêle. Rien ne se gaspille. Tout se transforme. Et ce ne sont là que des exemples parmi d’autres.

    Et chez vous, c’est comment ?

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