NETFLIX Opium du peuple

Netflix opium du peuple

Le leader mondial de la vidéo à la demande est arrivé en France il y a quelques semaines, un laps de temps suffisant pour réaliser à quel point le numérique grignote nos vies. Confort indéniable, accès facilité à un catalogue infini; les humains aiment décidément qu’on leur raconte des histoires à la chaîne.

Mais où va le Web fait dans le complotisme et pose aujourd’hui la question de l’apport de Netflix à la civilisation. Et ouais.

Paris, Novembre 2014. Temps pourri, le ciel descend presque aussi bas que les balcons Haussmanniens. Pas de perspectives dans les allées polluées de la ville. Même les arbres sont devenus gris. Le contexte est idéal pour glander sans complexe sur le canapé, d’ailleurs le droit sacré à la procrastination fait son chemin dans les esprits débordés des hommes et des femmes de notre temps.

Miracle, au lieu végéter devant Drucker ou un énième programme débile de M6 à l’envers, on peut désormais s’abonner à Netflix. Attention, ce billet n’ira pas remplir la pile d’articles portant sur l’addiction aux séries, sujet éminemment banal qui n’aurait pas sa place ici. La critique est évidemment bien plus fine et part d’un constat simple:

-Presque- tout le monde est unanime concernant Netflix: c’est génial. Et si tout le monde trouve ça génial, c’est qu’on se fait forcément avoir quelque part. Enquête.

 

Netflix, la Matrice à 7,99€ par mois

J’ai sans doute la critique facile, je suis français après tout. M’estimant déjà sacrément atteint en matière d’abonnements et logiciels en tous genres, je n’en garde pas moins un mini goût amer à chaque fois que 30 secondes me séparent de l’épisode suivant. J’ai déjà suffisamment chauffé le canapé et je frissonne à l’idée d’aller chercher la tablette connectée au Chromecast pour appuyer sur le bouton STOP.

Pas le temps de la réflexion, trop tard, le générique commence et m’emporte dans le flot des noms qui défilent, des balles qui sifflent, des morts qui mordent, des verres de Whisky qui descendent, etc. Une montée de dopamine, un flux radieux m’envahit. Comment pourrais-je continuer à vivre sans suivre les destins de Rick Grimes, Heinsenberg, Jon Snow ? A en croire le psychologue Michael Stora: « Tout objet de plaisir peut devenir une addiction » mais regarder de bonnes séries ne nuit pas tant que le lien social n’est pas brisé par l’activité.

Qu’à cela ne tienne, Exit la culpabilité. Toutefois, une fois l’écran éteint, je me sens un peu comme en sortant du Macdo. Relents de Coca, mains qui collent et déjà mal au bide. Parallèle intéressant s’il en est, je reste convaincu qu’après le fast-food, l’Amérique étale sa graisse culturelle sur le monde à coups de séries et surtout de modes de consommation récurrents.

Manger, dormir, regarder des séries, pour oublier que le monde est injuste et que nous sommes gouvernés par des requins incompétents qu’on aime admirer dans la peau de Frank Underwood (l’impétueux politicard véreux héros de House of Cards). C’est tellement grotesque que ça pourrait être vrai, Netflix est la métaphore de notre syndrome de Stockholm, notre pilule bleue à nous, bien réelle. Tellement réelle que les scandales de House of Cards deviennent plus intéressants à suivre que ceux du (des) gouvernement(s), la guerre au JT en jette beaucoup moins que les machettes découpant les zombies de Walking Dead, les nano-biotechnologies traînent des pattes devant les super pouvoirs des Heroes. Bref, Netflix, c’est notre monde en beaucoup plus fun, beaucoup plus fort.

Allez-vous avaler la pilule?

Tu prends la pilule rouge, tu restes au pays des merveilles et je te montre jusqu’où va le terrier

Soft Power et boule de gomme

Soit, en payant les 7,99€ par mois, j’ai fait le choix de zapper le lapin blanc, son tunnel, ses merveilles. J’ai gobé la pilule bleue, et me voilà plongé malgré moi dans les fantasmes américains, les délires américains, la sociologie et l’histoire américaine.

Rien à faire, Netflix, HBO et leurs petits copains sont tous américains. Ils sont le Soft Power made in USA, et comme disait l’autre: « Oncle Sam, c’est toujours un succès ».  A travers leurs séries, les États-Unis nous transmettent un ensemble de valeurs, Netflix se positionne en cheval de Troie dans ce fouillis de scénarios devenus l’art dominant de notre époque.

Art dominant, transgressif, anxiogène. Si Netflix me jette au visage les Friends, ex-trilogies du samedi et séries comiques des années 90, c’est avant tous les shows des années 2010 et après qui cartonnent. Les derniers nés de l’oncle Sam ont tous en commun ce fond angoissant et paranoïaque. Si dans les années 90 le rire faisait vendre, les séries d’aujourd’hui entretiennent un climat apocalyptique symptomatique d’une société en déclin, et la peur fait vendre.

Selon Marjolaine Boutet, auteure de Les séries télé pour les nuls, First, 2009, « Les séries sont de plus en plus rapides et addictives, il faut retenir le public. Les séries sont des produits destinés à vendre de la publicité, il faut retenir et intéresser ».

En effet, le cinéma américain s’est assombri, James Bond est un alcoolique au profil hyper psychologisé frisant la schizophrénie et loin du Sean Connery des années 70. Batman a opté pour une voix de fumeur, une personnalité beaucoup plus appuyée évoluant dans un monde gangréné par des méchants plus proches des terroristes islamistes que des simples fous furieux maquillés. 

L’ambiance globale n’est pas en reste:

  • Guerres bactériologiques (Utopia, made in UK pour le coup)
  • Alcoolisme en milieu publicitaire (Mad Men)
  • Fantasme Texan visant à repartir de zéro dans un monde hostile (Lost, The Walking Dead)
  • Corruption à tous les étages (House of Cards)…

La liste des fléaux contemporains est très présente dans ce nouvel art et en dit long sur les ça et surmoi occidentaux. Est-ce vraiment un scoop? Bien sûr que non, le cinéma a cette double qualité d’être émancipateur et prophétique, à défaut d’être toujours artistique.

Et puisqu’on en parle, je ne peux pas m’empêcher de faire référence à ce troisième volet-navet de la série des Batman: Batman Forever (1995), dans lequel le grand méchant magnifiquement interprété par Jim Carrey parvient à placer dans tous les foyers américains une sorte de boîte connectée qui centralise en un étrange flux vert l’énergie des cerveaux qui y sont reliés. Il s’approprie ensuite le flux comme une puissante drogue.

Tu vois ce que je vois?

T’es totalement capté, drogué, tu sais ça?

A grand renfort de Big Data, Netflix fait mieux que tous les autres. La question n’est plus de savoir ce que j’aime, mais ce que je crains, ce qui me terrifie. Moi je dis que s’il devait y avoir quelque chose dans ce flux vert, ce serait peut-être ça: nos habitudes de consommation, nos données personnelles, nos fantasmes et nos angoisses.

Batman Forever, les méchants vous pompent

Batman Forever, les méchants vous pompent la cervelle

C’est bien connu, la télé rend bête, violent et gros. Netflix et ses copains brisent le cliché en offrant un véritable choix. L’objectif: capter l’audience et augmenter le temps passé à consommer des séries, la belle affaire.

Si l’industrie Hollywoodienne est maintenant dans nos salons, je croyais pouvoir conserver a minima la liberté de choisir ce que je regarde, mais même ça, il me l’ont pris. Voyons comment:

Mais où est passé notre libre arbitre?

« Tu regardes quoi comme séries? Faut vraiment que tu regardes celle-la, puis celle-là, puis celle-là. Nan nan nan nan tant que t’as pas vu celle-là t’as rien vu. Laisse tomber tout le reste. »

Pas de socialisation sans références communes, plus de discussions ni de conversations à la machine à café (un peu d’emphase n’a jamais fait de mal et le sujet s’y prête). Avoir Netflix, comme avoir une carte bancaire, deviendra un prérequis pour faire partie de la bonne société, des bons réseaux. Nos propres goûts, le bouche à oreille, c’est l’illusion du choix qui nous est vendue car nous ne sommes plus totalement maîtres du flux qui passe devant nos yeux. En effet, 75% de ce que nous regardons est déterminé par des algorithmes. Plus précisément et selon une étude Médiamétrie: « (…) le choix du film ou du programme n’est généralement pas prévu à l’avance : 57% des « VODistes » effectuent leur choix lorsqu’ils sont connectés à la plateforme de VOD, et le plus souvent dans la section « nouveautés ».

« We know what you played, searched for, or rated, as well as the time, date, and device. We even track user interactions such as browsing or scrolling behavior ».

Alors, nos actions sont-elles dictées par des patterns, des modèles de comportements établis au fil des données centralisées par les fournisseurs ? Moi, vous, eux, sommes-nous de la statistique brute, de la chaire à série, les victimes consentantes d’un nouveau type de panem et circenses moderne et digital ?

Et bien nous n’en sommes pas loin, j’irai sans problème reconnaître qu’un abonnement Netflix se justifie par la qualité du contenu, certes. Néanmoins, force est de constater que le modèle est avant tout un impératif économique, la porte grande ouverte au placement produit, du pain béni pour vendre de manière récurrente tout et n’importe quoi à n’importe qui.

Netflix et ses copains signeront peut-être la fin de la pub, ils l’enroberont d’un joli paquet nommé scénario. Et le marketing aura alors atteint son paroxysme: nous raconter de belles histoires, de vraies histoires, des histoires sur nous-même.

Voilà

J’espère sincèrement avoir apporté de la paranoïa à la paranoïa, je vous encouragerai au passage à éteindre votre téléviseur de temps en temps et à reprendre une activité normale, poursuivre le lapin blanc. Mais il est peut-être sur Netflix, allez savoir.

Cela étant dit, il faut bien admettre que je ne suis pas doué pour les conclusions et pour le coup, je ne savais vraiment pas par quelle citation terminer cet article, donc j’en ai mis deux. On va encore dire que je radote en balançant du Huxley, mais j’y tenais et comme ça j’assure un minimum de cohérence. On mettra un philosophe juste avant, histoire de faire semblant d’être intelligent (c’est scientifiquement prouvé).

« Bénie soit une religion, qui verse dans l’amer calice de l’humanité souffrante quelques douces et soporifiques goûtes d’opium spirituel, quelques goûtes d’amour, foi et espérance ».

Moses Hess

Neil Postnam, comprendre Huxley

Neil Postnam, comprendre Huxley

PS : Il faudra aussi que je diagnostique plus sérieusement mon aversion pour les listes, les séries et tout ce qui représente une suite d’actions consécutives (voir 10 raisons de ne plus lire les articles qui font des listes).

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