P(a)nser la société du numérique. Conversation technocritique avec Ariel Kyrou

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Ariel Kyrou est journaliste, essayiste et directeur associé de la société Moderne Multimédias. Fortement investi dans les controverses et projets relatifs à la question du numérique, il forme avec d’autres intellectuels un écosystème technocritique qui a le vent en poupe.

Auteur de plusieurs ouvrages, dont un récent avec le philosophe Bernard Stiegler sur l’automatisation et l’emploi, Ariel Kyrou nous avertit que la modernité que nous empruntons risque « d’endormir notre raison » et propose de « créer des dispositifs de conscience » pour reprendre la main sur cet avenir qui nous échappe parfois. Ces réflexions sur la chose numérique, Ariel les partage sur le site internet Culture mobile, dont la mission est de penser la société du numérique. Avec un tel sous-titre, je ne pouvais pas manquer de rencontrer le personnage pour échanger autour de nos intérêts communs. Cette conversation fut l’occasion d’aborder les ramifications économiques, sociales et spirituelles que génère la technologie et sa petite sœur numérique sur nos vies de citoyens et d’humains.

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Ariel Kyrou aux utopiales

Ce billet est un résumé de l’échange que nous avons eu avec Ariel Kyrou, la retranscription complète est téléchargeable au bas de cette page. Des passages audio extraits de l’entretien sont également disponibles au cours du texte et en fin de billet. Pour aller droit au dialogue, l’intégralité de l’enregistrement est disponible sur SoundCloud.

 < Saisir la technologie, avant qu’elle ne nous saisisse complètement >

Les réflexions autour de la technique et plus récemment autour du numérique ont traversé les âges avec en filigrane une invariante : ce qui nous prolonge est susceptible de nous asservir. Qu’on lui prête ou non un jugement moral, la technologie affecte indéniablement nos modes d’existence. Ainsi, de Jacques Ellul à Evgeny Morozov, philosophes et essayistes ont pu décrire un environnement aussi bien émancipateur qu’au service d’idéologies cachées.

En effet, difficile de rater l’ampleur qu’ont pu prendre certaines sociétés dans ce qu’il est coutume d’appeler l’ « innovation ». Ariel Kyrou est un de ceux que cette mainmise sur le progrès agace. À l’évocation de ces mondes technophiles qui « mangent du marketing comme un nouveau bonheur », sa fibre critique se réveille. Et c’est bien de cela dont il s’agit : de critiquer l’« obscurantisme high-tech » qui conjugue notre appétit pour le futur avec l’aliénation de celui-là même. Sans tomber dans une béate remise en question de l’inévitable tout-numérique, Ariel prévient que la technologie doit d’abord permettre de construire des voies progressistes. Et quand on lui demande si le combat contient une part de fantasme, il appelle à la vigilance :

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Ariel Kyrou, vue d’artiste

« Croire qu’il y a une adéquation systématique et rigoureuse entre l’idéologie de la Silicon Valley et ce que les gens en font y compris aux USA où visiblement ça marche mieux qu’ailleurs, ce n’est pas vrai. »

Pourtant, ladite Silicon Valley, notamment via sa « Singularity University », semble bien partie pour suivre les rails d’un solutionnisme technologique à tous crins, considérant ainsi que les problèmes de l’humanité se résoudront grâce aux start-ups, dans un monde dérégulé. Face à cela, Ariel Kyrou et d’autres intellectuels ont décidé eux aussi de plancher sur la création d’un institut ouvert à tous : la Contre-Université du Numérique. [Extrait audio sur la contre-université du numérique].

< Les sciences sociales pour penser le technoscepticisme >

C’est avec l’économiste Yann Moulier-Boutang, Bruno Teboul de chez Keyrus ou encore Bernard Stiegler qu’Ariel Kyrou est en train de faire naître la première université qui vernira les enseignements techniques d’une couche techno-critique. Humanités, science-fiction, cinéma sont autant de sentiers qui permettront de former des ingénieurs conscients des enjeux techniques à venir. Le postulat est simple : regarder le film Matrix est une façon de parcourir Platon, lire de la science-fiction est un moyen de déjouer une certaine mythologie techno-marketing.

« Former à la technologie sans former à la critique de cette dernière est pour nous totalement destructeur. (…) il faut systématiquement coupler l’enseignement des techniques et du management avec un enseignement de l’ordre des sciences sociales, de l’ordre de l’éthique, de l’imaginaire, de la culture. » 

Des évidences, rétorquera-t-on. Pas tant que ça. Si les formations techniques se veulent de plus en plus professionnalisantes et « proches du marché », faut-il risquer pour autant de les éloigner des problèmes humains, avant tout culturels ? À ce titre, les défis des ingénieurs de demain sont immenses : ils devront contribuer à la construction de l’économie du savoir et à l’essor de ce monde non-entropique ou « néguentropique », c’est-à-dire soucieux de l’impact que l’homme a sur son environnement et conscient des interdépendances qu’il noue avec son milieu technique. [Pour écouter l’extrait audio sur Bernard Stiegler et la Néguentropie – cliquez ici].

La Contre université du numérique, contre pied à l'université de la singularité

La Contre-Université du numérique, contrepied à l’université de la singularité

Mais pour ça, il faut préalablement reprendre conscience de ce milieu technique. À l’heure où la technologie s’efface de plus en plus comme une sorte de magie, tout l’enjeu sera de réinjecter du sens et de la visibilité dans le « milieu associé » : cet environnement technique qui fait l’homme et réciproquement décrit par le philosophe de la technique Gilbert Simondon. Ce sens nouveau, ce sont les fameux « dispositifs de conscience » décrits par Ariel : l’esprit critique, le prisme des sciences humaines.

< Quand la technologie s’efface, elle nous efface >

La science-fiction nous avait prévenus, de Minority Report à Matrix les objets s’animent d’eux-mêmes, les humains les subissent. Dans le monde réel, Eric Schmidt, ex-patron de Google déclarait récemment qu’Internet était voué à disparaître et que ça serait formidable. Une telle déclaration fait œuvre de prophétie auto-réalisatrice. Comme beaucoup, Ariel Kyrou a connu les débuts du web et constate à quel point il prédomine aujourd’hui : il est devenu presque invisible, coule comme de l’eau dans tous les interstices de nos vies.

« Ce qui est assez clair est que ce qui était une technologie qui s’ajoutait aux autres et pouvait éventuellement les remplacer est devenu l’infrastructure du quotidien. »

« L’enjeu de savoir « où va le web » aujourd’hui est un enjeu de société » ajoute-t-il. Et donc une question politique. Si les technocritiques se défendent de ne parler qu’à une gauche dont la définition serait d’ailleurs totalement galvaudée, il revendique pour sa part à cent pour cent la filiation : « la question est bien de construire ce monde où tout le monde peut apprendre et transmettre des savoirs toute sa vie, quand on est de gauche, ces objectifs sont à la base même de tout ». La droite ne se prive pas de revendiquer la même chose, mais encore une fois, la dichotomie serait galvaudée. Désormais, il y aurait ceux qui optent pour la croissance économique et l’emploi à tout prix, et il y aurait les autres.

Penser en technocritique, ce serait donc penser un monde où la technologie sert le savoir et la culture avant l’impératif économique. Difficile de déterminer quelle est la part d’utopie dans ce que nous pourrions définir comme un techno-militantisme. Mais qu’on partage ou non l’analyse d’Ariel Kyrou, il faut bien admettre que le combat est engagé pour savoir qui tiendra les rênes d’un futur tout-numérique…

L’intégral de la conversation, téléchargeable :

Pour écouter les extraits audio par thématiques (à retrouver sur Soundcloud)








2 comments

  1. En somme, la techno d’accord, mais faut voir pour quoi faire… ?
    Jusque là, on est d’accord. Mais Orange, pour qui travaille Mister Kyrou, prend-t-il réellement du recul sur ces questions ? Ah ah ah.

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    • Petite attaque gratuite, mais qui pose une question intéressante. 100% des activités de monsieur Kyrou ne sont pas dédiées à Orange, me semble-t-il. Sur la contre université du numérique, B.Teboul est également affilié à une entreprise privée (Keyrus). Personnellement, je n’ai pas d’a priori et je présume la bonne foi de ces personnes. Je crois difficile de constituer un écosystème numérique – même critique – en se passant des acteurs privés qui font aussi partie du jeu. L’indépendance, c’est une autre histoire, si tu vas sur culture mobile regarder les interviews, tu verras qu’à aucun moment la parole n’est bridée. Tu me diras, tant qu’elle ne dérange pas vraiment, pas de raison de la brider… Alors, s’agit-il d’antrisme ou bien d’une stratégie marketing qui consiste pour Orange et consorts de faire entrer la réflexion pour la récupérer ? Je ne saurais pas te dire, sans doute un peu des deux. Mais c’est aussi comme ça – pas seulement – que le monde change, non ?

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