Peut-on hacker les inégalités comme on hacke une imprimante ?

Pour écrire Hacking Diversity: The Politics of Inclusion in Open Technology Cultures[1]  (Princeton University Press, 2020, non traduit), l’ethnographe Christina Dunbar-Hester[2]  s’est penchée sur des cultures marginales au sein des mondes numériques, celles des technologies ouvertes. Elle aborde les rapports de pouvoir qui se jouent autour des dispositifs technologiques, et la capacité de ces communautés à transformer la société en s’appuyant sur ces derniers. En filigrane, la chercheuse pose une question essentielle : sommes-nous prêt.es à redéfinir les rapports de pouvoir qui régissent la manière dont les technologies s’élaborent ? Un texte proposé par Anne-Charlotte Oriol (@Toutetlereste).

Selon l’historien Leo Marx (2010), “la technologie est un domaine unique pour la libération des énergies politiques. Dans l’imaginaire populaire, on lui confère le pouvoir d’initier le changement”,  Christina Dunbar-Hester considère pour sa part que les “communautés des technologies ouvertes” (open technology communities), basées sur un engagement volontaire de leurs membres, “constituent un laboratoire pour répondre aux inégalités sociales” (P. 3).

De 2011 à 2016, elle s’est donc plongée dans ces communautés – principalement nord-américaines et européennes – dont les membres considèrent que logiciels, matériels et autres artefacts devraient pouvoir être modifiés, réinterprétés et refaçonnés sans restriction (p. 6). Ces communautés interagissent principalement en ligne – dans le cas du FLOSS, free/libre/open-source software[3]  – ou dans des lieux physiques – dans celui des hackerspaces[1].

La continuité de ces communautés liées aux technologies ouvertes avec le milieu de la tech est évidente. Plusieurs aspects leur sont tout de même spécifiques, en particulier le fait que la participation à ces communautés se fonde sur un engagement volontaire des membres, contrairement aux modalités de participation dans le monde de l’entreprise ou l’enseignement supérieur. Pour l’ethnographe, bien que l’on retrouve aujourd’hui un discours sur la “diversity in tech” dans l’ensemble du secteur, il faut distinguer les contextes où ce discours est corrélé à un objectif instrumental (accroître le profit de l’entreprise par exemple) de ceux où il résulte d’engagements intentionnels des membres. Elle considère que c’est dans ces seconds que les combats pour une plus grande diversité sont les plus sincères et, potentiellement, les plus transformateurs.

Les communautés FLOSS et les hackerspaces se distinguent par un certain nombre d’aspects, mais partagent certaines caractéristiques. Elles s’inscrivent dans une généalogie commune (celle de l’informatique, des hackers et des geeks) ; se conçoivent – et sont souvent présentées – comme le camp vertueux et responsable des technologies et se fondent sur l’implication volontaire de leurs membres. Leurs démographies les rapprochent aussi puisqu’on y rencontre principalement des hommes, blancs, ayant fait des études universitaires longues, en emploi, financièrement aisés. Bien que cette tendance tende à évoluer au profit d’une plus grande représentativité, elle reste aujourd’hui encore largement majoritaire (en France aussi d’ailleurs).

L’autrice s’est plus particulièrement intéressée aux personnes qui, dans ces communautés, militent pour plus de diversité. Des préoccupations qui font écho à des mouvements sociaux plus larges, comme #MeToo ou #BlackLivesMatter. Elle ne donne pas de définition théorique du terme “diversité” mais adopte le point de vue des acteurs et actrices qu’elle étudie. Pour bon nombre de ces personnes, promouvoir la diversité s’inscrit dans une démarche émancipatrice – en termes politiques, et pas seulement par rapport aux technologies – et pose la question de la justice sociale dans la société.

Pour ces acteurs et ces actrices, une telle démarche doit être intersectionnelle, c’est-à-dire s’attaquer à des inégalités conjuguées en déconstruisant et en combattant les multiples formes d’oppressions et de discriminations (liées à la classe, la race et le genre notamment) que subit un individu ou un groupe social. Il s’agit par exemple de se demander si promouvoir plus de femmes dans la tech est un réel effort d’inclusion si les femmes que l’on cherche à inclure sont diplômées, blanches et valides ou, en poursuivant le raisonnement, qui décide et selon quelle norme de qui peut être inclus.e ou non.

L’intersectionnalité est un outil d’analyse et d’intervention introduit dès les années 1970 par des féministes lesbiennes noires (déclaration du Combahee River Collective de 1977[4] ) puis théorisé par la juriste Kimberlé Crenshaw[5]  en 1989 en lien avec les discriminations subies par les femmes noires et pauvres aux Etats-Unis. Cet outil vient questionner des rapports de pouvoir existants et en rebattre les cartes. En effet, pour les militants et militantes, il ne s’agit plus de se positionner par rapport à une norme qui a été définie sans nous, mais  de définir des normes collectivement et sans exclure d’autres personnes ou communautés. C’est évidemment plus politique qu’un hashtag à la #womenintech (que l’on voit fleurir depuis plusieurs années autour d’événements tech notamment) et éminemment plus complexe à mettre en oeuvre. C’est aussi sensiblement plus transformateur même si la polysémie et la mobilité du terme “diversité” permettent parfois des appropriations superficielles de ces combats.

Flash-back

Adopter une approche prenant en compte les rapports de pouvoir et chercher à les rééquilibrer rend nécessaire la compréhension de ce qui les a construits et ce dont ils sont les héritiers.

Pour comprendre les enjeux, les motivations et les pratiques actuels, l’autrice commence par un  retour sur l’histoire du mouvement hacker et des mythes qui l’entourent. Les pratiques comme les termes associés à ces communautés ont une histoire plus longue que celle de l’informatique.

Le terme “geek” par exemple avait une connotation négative associée à l’idée de bizarrerie ou de faiblesse jusqu’aux années 1950 avant d’être associé à l’idée de maîtrise, en particulier technique et technologique dans la seconde moitié du vingtième siècle. La maîtrise technique dont font preuve les “geeks” est telle qu’elle peut être associée à de la sorcellerie ou de la magie.

Etre « geek », c’est également être capable de démontrer une capacité à prouver que l’on maîtrise la technique. Cette maîtrise, reconnue par les pairs, met l’idée de méritocratie au centre de la culture geek. Or l’idéal de méritocratie entre en contradiction frontale avec d’autres approches plus inclusives dans ces communautés, sans parvenir à masquer la volonté persistante de maintenir un ordre social inégalitaire.

La valorisation de la maîtrise technique s’est par ailleurs déployée à travers des dynamiques de compétition représentatives d’une norme masculine dominante et contradictoires avec l’idée d’une diversification inclusive puisqu’elle se fonde sur la volonté de se distinguer, laquelle passe par une mise à distance des autres (les femmes, les personnes racisées…). 

On pourrait aussi revenir sur le fait que les communautés des technologies ouvertes se sont arrogées les termes de “hacker”, et pour partie celui de “maker”, enracinant ainsi une vision techno-centrée de ce qu’est le hacking et le “faire” plus largement.

Un hack, nous dit le philosophe Mathieu Triclot, c’est “une combinaison ingénieuse, une invention à laquelle personne n’avait encore songé”. En faisant le lien entre le hack et la “révolution informatique”, l’ouvrage de référence du journaliste Steven Lévy[6] , L’éthique des hackers (en anglais: Hackers : Heroes of the Computer Revolution), a largement contribué à construire l’image du hacker masculin, blanc, éduqué et espiègle… une image que les concernés ont jusqu’alors peu questionnée et qui s’est donc imposée de manière quasi normative – d’autant qu’il leur a associé une “éthique” qui leur confère une aura de vertu. L’ouvrage de Lévy est passionnant, mais il est situé (bien qu’il ne le dise et ne l’analyse pas) et fait de la masculinité, du parcours universitaire et de la blanchité des normes implicites.

History revisited

Pour Dunbar-Hester, “une généalogie renouvelée du hacking inclurait le hacking féministe [autant que] des pratiques et des praticien.nes qui ont jusqu’à présent été exclu.es des récits hégémoniques” (P. 154).

C’est le cas des populations Afro-Américaines. L’historien des techniques Rayvon Fouché a montré comment “le sens du bricolage et de l’invention par les Afro-Américains a été circonscrit par le racisme” (P. 37). Il faut comprendre, nous dit Christina Dunbar-Hester, que si les premiers hackers – dont les activités flirtaient avec la légalité puisqu’ils s’adonnaient au phreaking[7]  – n’ont pas été considérés comme des menaces pour l’ordre social, c’est parce qu’ils étaient blancs. Dans le même temps, les créateurs et inventeurs noirs, eux, ont vu leur ingéniosité déniée, minorée ou, pire, être utilisée pour les criminaliser.

Aujourd’hui encore, faire preuve d’ingéniosité technique quand on est racisé.e ne vise pas à démontrer son caractère subversif mais à trouver une forme de légitimité. Pour les membres de  la classe moyenne supérieure blanche en revanche, pas besoin d’être assimilés à la société majoritaire et la tendance était plutôt à la distinction voire au renforcement de son statut de dominant social (via les canulars codifiés et ciblés qui ont fait la gloire des hackers). Dans un registre similaire, la chercheuse Lilly Nguyen[8]  a montré comment le hacking avait été utilisé pour que le Vietnam s’insère dans la techno-culture globale, et non comme la stratégie de distanciation ou de transgression auquel il est attaché. L’historien David Bell (2003) parle d’ “outsiderhood” comme privilège” pour évoquer la masculinité geek, ce qui résonne avec les exemples précédents, soulignant l’utilisation du hacking comme modalité d’intégration et non de distinction.

En revisitant l’histoire de ces communautés techniques, l’autrice déconstruit l’image de personnes opposées au système consumériste capitaliste dont jouissent ces communautés des technologies ouvertes. Elle rappelle que l’inscription des communautés hackers dans la lignée du DIY (Do It Yourself) peut être considérée comme “un projet de propriétaires de banlieue qui, dans l’après-guerre, voulaient insuffler un peu de “production autonome” dans leurs pratiques de consommation” (Gelber 1997), projet qui ne remet pas en cause le système consumériste.

Enfin, ce détour historique souligne leur démarche d’affirmation de leur singularité par leurs pratiques de loisirs domestiques (sans être assimilés à des ménagères régnant sur le domicile). Il faut par ailleurs avoir une certaine affinité avec la technique pour se consacrer à des activités de bricolage, de bidouillage et/ou d’informatique sur son temps libre…. et avoir du temps libre au demeurant.

Une lecture renouvelée de l’histoire des technologies, y compris ouvertes, aurait aussi pour intérêt de replacer les questionnements sous-jacents sur la justice sociale dans un cadre plus large, englobant l’ensemble des activités liées au secteur des technologies.

La politologue Virginia Eubanks a ainsi montré que beaucoup de femmes, et notamment de femmes racisées, travaillent dans le secteur informatique sans que cette expérience de l’informatique ne soit émancipatrice pour elles, du fait de la précarité, la faiblesse des revenus et la surveillance qu’elles subissent (P. 143). C’est par exemple le cas des chaînes d’assemblage dans l’industrie électronique qui emploient 80 % de femmes dans des conditions difficiles, précaires et dangereuses d’après lerapport publié en 2017 par le réseau IPEN[9]  (réseau international pour l’élimination des polluants organiques persistants).

Or “en militant pour plus de femmes, une prise en compte plus large de la notion de genre, ou plus de personnes racisées dans les communautés des technologies ouvertes, les militant.es négligent le fait qu’il y a un sous-prolétariat à l’échelle mondiale dont le travail permet concrètement la puissance productive des technologies ouvertes” (P. 20)[2].

Une critique décoloniale des systèmes technologiques est donc nécessaire pour mener une véritable entreprise d’inclusion qui ne se fasse pas aux dépens des travailleurs – et des travailleuses surtout – des pays des Suds globaux. Cette critique ne peut être qu’anti-capitaliste, or les militant.es pro-diversité en Occident ne sont pas tou.tes aussi politisé.es ni parfois même outillé.es pour s’attaquer à ces problématiques.

Les militants et militantes de la diversité au sein de ces communautés se retrouvent pris entre le fait d’être convaincu.es du potentiel émancipateur du hacking – et de l’informatique – d’une part et celui d’être confronté.es à une communauté peu réceptive quand elle n’est pas hostile à ces efforts d’ouverture et d’inclusion. Deux tendances s’opposent : celle de la “masculinité technique” des premiers aficionados des ordinateurs d’un côté, et celle de nouvelles catégories radicalement différentes nées de la démocratisation de l’informatique de l’autre (elle évoque ainsi dans le livre les communautés queers, racisées ou encore féministes).

L’ambition des militants et militantes pro-diversité s’inscrit dans un cadre plus large que celui des communautés techniques. Ces personnes s’intéressent à la technologie mais souhaitent s’y impliquer en défendant les principes auxquels elles sont attachées d’une part, et en s’assurant d’en faire un safe space[10]  d’autre part. Cela passe par différentes modalités d’intervention qui, comme les terrains où elles se déploient, sont nombreuses… Christina Dunbar-Hester, qui analyse longuement ces exemples d’interventions, souligne la faiblesse de leur impact au regard des enjeux qu’elles se proposent de combattre.

Impact faible en effet, car si bon nombre de militants et militantes souhaiteraient déployer des actions plus “offensives”, c’est le pragmatisme qui l’emporte du fait du contexte plus général des communautés majoritaires qui, lorsqu’elles ne sont pas franchement hostiles à ces revendications, sont tout de même éloignées de ces préoccupations intersectionnelles. Les actions qu’elle a pu observer consistent alors souvent en discussions via les mailing listes ou les forums dédiés ; interventions lors de conférences ; objets matériels souvent expérimentaux ; performances artistiques alternatives ou la promotion de codes de conduite…Par ailleurs, l’autrice observe que les militants et militantes doivent présenter leurs revendications de manière beaucoup plus édulcorée quand iels répondent à des appels à projet pour pouvoir déployer des actions de sensibilisation ou d’inclusion.

Au vu des difficultés pouvant être rencontrées lorsqu’il s’agit de faire évoluer leurs communautés, certain.es activistes vont choisir de créer leurs propres espaces. Dans la communauté des hackerspaces, cela va prendre la forme de nouveaux lieux affichant clairement leur inclusivité portés par un ou plusieurs groupes sous-représentés tout en intégrant les codes des communautés majoritaires[3].

Bien que parmi ces activistes, certaines personnes formulent des critiques sociales profondes, la plupart sont également “politiquement agnostiques” – comme l’a montré l’anthropologue Gabriella Coleman au sujet des communautés hackers – au-delà de la volonté de permettre aux catégories sous-représentées dans le monde de la tech d’y accéder (ce fameux “potentiel inutilisé”). Les rapports au politique sont en effet divers et complexes dans ces communautés, couvrant un spectre allant des libertariens aux anticapitalistes.      

Si les militants et militantes pro-diversité font preuve d’ “initiatives admirables pour répondre, au sein de leurs propres sous-cultures à des problèmes sociétaux plus larges que sont l’inéquité sociale et la ségrégation [iels] se retrouvent presque immédiatement pris dans des dilemmes enchevêtrés quant aux manières de prendre en compte les différences sociales au sein des communautés des technologies ouvertes” (p. 223).

Le fait que l’engagement des membres de ces communautés soit volontaire est un de ces dilemmes. Cette modalité d’engagement permet en effet de faire émerger des “espaces utopiques où les gens ne bricolent pas seulement des objets techniques mais la réalité sociale” (P. 240).  Mais l’engagement volontaire peut aussi représenter une difficulté non négligeable lorsqu’il s’agit de faire bouger les lignes, que ce soit du fait des valeurs qui les sous-tendent ou parce qu’il est moins évident d’influer directement sur les manières dont les personnes s’associent dans un contexte volontaire, par opposition aux relations plus formelles imposées dans des cadres institutionnels.

La question de la représentation est aussi prise au coeur de tensions diverses. Une meilleure représentativité est en effet souvent considérée comme un premier pas vers des communautés plus inclusives. Parce qu’elle permet à la fois de donner à voir à qui est dedans, et de donner envie à qui n’y est pas encore d’en être, elle est souvent investie et promue par les militantes. Si la représentation est un enjeu majeur, elle est limitée dans sa capacité d’empowerment considère Dunbar-Hester à la suite de travaux dans les champs des études sur le post-féminisme et la critical race theory. La participation et la consommation de technologies déterminées par un ordre social excluant ne rime pas avec un changement de la répartition des pouvoirs ou une évolution des statuts sociaux (P. 146).

Comme souligné par Sara Ahmed[11] , “ajouter de la couleur à la blanchité d’une organisation confirme la blanchité de cette organisation” et il faut plus qu’ajouter des personnes de groupes minoritaires pour faire évoluer une organisation (et les rapports de domination qui la structurent). Sarah Ahmed considère que l’attention à la diversité est un leurre qui tend à détourner l’attention des véritables enjeux de justice sociale.

Se pose alors la question de l’échelle, qui semble être le point limitant le plus la capacité de ces initiatives à répondre à ces problématiques plus larges de justice sociale. Le hack, en tant que modalité de résolution de problèmes, a montré sa pertinence pour régler des problèmes techniques dans des environnements techniques d’une certaine taille. Il n’est en revanche pas l’outil le plus adapté pour régler des problématiques sociétales tenaces. Des “bricolages marginaux” ne permettront pas de transformer des “édifices technologiques qui ont d’abord été construits pour ”consolider les positions des élites et des puissants” (P. 242). En somme, l’approche même du hacking n’est pas la meilleure manière de régler des problèmes sociaux tenaces et il ne s’agit pas seulement de faire preuve d’ingéniosité pour redéfinir les rapports de pouvoir et faire progresser la justice sociale. L’autrice considère en revanche que la capacité de certains militants et militantes à diffuser une analyse sociale des enjeux de diversité dans la tech est tout de même importante et mérite une attention particulière (P.5). Cela commence par le fait de nommer les choses (antiracisme, féminisme, anticolonialisme) pour redéfinir la manière dont on analyse les cultures tech. Puis cela implique une critique exhaustive des rapports de pouvoir et de domination, y compris à l’échelle internationale. Ici le rôle des militant.es des communautés des technologies ouvertes est crucial car iels sont en position d’élaborer cette critique, leur engagement étant volontaire, non affilié à une institution et non contraint par un cadre professionnel.

Alternatives et francophonie

Difficile de ne pas penser, au fil des pages du livre, aux mouvements des communs, écologistes, tiers-lieux, makers ou aux techno-critiques. Dunbar-Hester nous invite à des réflexions plus larges sur les modalités d’action, certes, mais aussi sur les cadres de celles-ci. Pour qui se considère comme “activiste”, s’il est louable de s’attaquer aux problématiques de diversité dans ces cercles relativement militants et s’il est utile de penser des modes d’actions percutants, cela ne peut être fait qu’au prix d’un questionnement plus profond des causes structurelles des différentiels de participation et de représentation, et donc des rapports de pouvoirs structurant ces milieux. Ce qui invite nécessairement à questionner ses propres privilèges (et en tirer les conséquences le cas échéant).

Le livre de Christina Dunbar-Hester s’inscrit dans la lignée d’ouvrages passionnants et percutants sur les enjeux de justice sociale dans la tech en langue anglaise. On pense à Payal Arora sur les usages numériques dans les Suds globaux (dont Irénée Régnauld parlait ici[12] ), Sareeta Amrute sur les travailleurs indiens du secteur IT en Allemagne[13]  ou encore Ruha Benjamin (voir le récent billet d’Hubert Guillaud sur Internetactu[14] ) et Safiya Noble sur les biais racistes des algorithmes[15] , Virginia Eubanks sur le renforcement des discriminations sociales par les algorithmes ou Sarah Davies sur les dynamiques d’inclusions et d’exclusion au sein du mouvement maker[16] . Non seulement aucun des ouvrages de ces autrices n’a été, à ce jour, traduit en langue française mais, surtout, aucun ouvrage en langue française aussi pointu sur ces questions ne me vient à l’esprit lorsqu’il s’agit de questionner les technologies d’une perspective intersectionnelle.

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Les revendications des militant.es féministes et anti-racistes – entres autres – s’inscrivent dans un mouvement plus large de luttes contre les discriminations et pour la justice sociale. Ces revendications feront bouger les communautés des technologies ouvertes comme elles font bouger les lignes ailleurs dans la société. Ces communautés techniques en revanche ne seront pas les agents de transformation sociale qu’elles prétendent être si elles n’incluent pas ces aspirations égalitaires dans leurs pratiques et leurs combats.

Christina Dunbar-Hester, Hacking Diversity: The Politics of Inclusion in Open Technology Cultures, 2020, https://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691182070/hacking-diversit

Anne-Charlotte Oriol s’intéresse aux enjeux socio-politiques posés par le numérique et prépare une thèse en sociologie sur le mouvement maker en Seine-Saint-Denis.


[1] Elle définit les hackerspaces comme qu’elle définit comme des “espaces de travail collaboratifs où des personnes intéressées par l’informatique, les travaux manuels et d’autres types de fabrications se retrouvent et travaillent ensemble.” (P. 2)

[2] Elle évoque ici les travailleurs et les travailleuses des industries informatique et électronique dans les pays du Sud global où l’on retrouve la majorité de la chaîne de production de ces secteurs.

[3] comme le recours aux sigles récursifs – comme ce makerspace californien géré par des personnes racisées et paritaire dont le nom est “Liberating Ourselves Locally” ou LOL.

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