Quand Sadin déclare la guerre au monstre siliconé et à ses sbires

La Silicolonisation du monde d’Eric Sadin, justement sous-titré L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, est un livre au propos majeur, fortement symbolique d’une vague de défiance de plus en plus ample vis-à-vis des startups et autres multinationales californiennes du nouveau continent numérique, dopées à l’intelligence artificielle, à l’Internet des objets, aux Big data et aux délices managériales et consuméristes de l’automatisation.

Il s’agit d’un bel objet, sur le fond et sur la forme, au message fort et cohérent. Une œuvre de combat contre la lente colonisation de nos sociétés par « l’esprit de la Silicon Valley ». Contre son mix destructeur de « volonté de toute-puissance, névrose de l’enrichissement perpétuel et déni de l’imprévisibilité du réel et de la mort » (p. 267).

L’attaque en règle du penseur rejoint la charge plus journalistique de Philippe Vion-Dury, La nouvelle servitude volontaire, enquête sur le projet politique de la Silicon Valley (FYP Éditions), ou le brillant, rigoureux et plus scientifique Cerveau augmenté, homme diminué du philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag (La découverte). Sauf qu’Éric Sadin a abandonné la distance intellectuelle qu’il maintenait encore dans son excellent bouquin de 2009 Surveillance globale : enquête sur les nouvelles formes de contrôle (Climats). L’homme ne transige plus. Il se radicalise dans le sens « néo-luddite » et anticapitaliste de son très bon éditeur, les Éditions de l’Échappée, ou bien d’activistes comme Pièces et Main d’œuvre à Grenoble. Il prône la résistance, le « grand refus », et clame à ses ennemis (en appelant les citoyens à faire de même) : vous ne « dépasserez pas » la limite, « parce que son franchissement va entraîner une quantification généralisée, une marchandisation intégrale de la vie et une organisation algorithmique de la société. »

Eric Sadin

À le lire, il semble qu’on ne peut être qu’avec ou contre lui. Pas de compromis dans sa lutte de « civilisation ». Avec le sérieux de Saint-Just et la grandiloquence d’un pape à l’ancienne, Sadin prend date avec l’HISTOIRE. Exit tous ceux qui, comme lui, tentent de penser aujourd’hui le monde numérique et ses excès : ne sont pas même cités Evgeny Morozov, Bernard Stiegler, Mark Hundayi, Thomas Berns et Antoinette Rouvroy – Fred Turner n’ayant droit qu’à deux notes, mais pas au texte cœur de l’auteur. Ce qui est d’autant plus dommage qu’une lecture attentive de Turner lui aurait évité d’amalgamer les versants politiques et communautaires de la contre-culture californienne, le Free Speech mouvement de Berkeley et les délires pré new age de Palo Alto et d’ailleurs. En revanche, avec grande gourmandise l’essayiste invite à sa table Kant, Castoriadis, Camus, Freud, Marcuse, Bernanos, William James, Lewis Mumford, Pic de la Mirandole, etc.

Depuis sa somptueuse tour d’ivoire, l’ami Sadin opère par raccourcis plus ou moins réussis, réduisant à néant tout ersatz de complexité humaine. Il prive les têtes d’œuf d’Apple, de Facebook ou de Google de toute sincérité dans leur croyance au « village global » de McLuhan, « occultant l’unique objectif, celui de la constitution d’immenses bases de données comportementales » (p. 70). Il associe les prémisses de l’idéologie de la Californie de l’ère numérique avec le « bricolage d’esprit situationniste » (p. 54), sans argumentaire et au risque de faire hurler de rire Guy Debord depuis l’enfer où il enfile les verres de bon rouge. Il parle de « technologies exponentielles » ou de « disruption » sans jamais analyser en profondeur ces termes et leur généalogie.

Enfin, Éric Sadin multiplie les injonctions au « devoir »,  ainsi que les clichés gonflés de certitudes – même s’il justifierait sans doute de la nécessité d’un tel langage pour faire passer son message au grand public. Ce qui donne des réflexions du genre : « Il convient de lever le nez du guidon » (p. 35) ;  « Car on ne bafoue pas impunément l’intégrité humaine » (p. 238) ; ou bien des cris tel celui contre ceux qui s’octroient « la même compétence que celle des journalistes, qui tout de même ont dû suivre des études avant de pouvoir exercer leur métier » (p. 202). Bref, un livre très bien informé, mais qui privilégie systématiquement l’opinion à la quête de connaissance, la déclamation au doute.

Un livre d’opinion, vigoureux, cohérent, au message essentiel mais d’une prétention abyssale – qui nuit malheureusement à sa juste cause. Un livre manichéen, parfait pour les journalistes voulant un « pur » se levant contre ce monde de Big datas, d’objets connectés, d’algorithme et d’IA. Le brillant Sadin dénonce violemment la Silicon Valley, mais n’aime rien tant que cultiver son ego via Twitter ou Facebook. Il se défie des écrans, mais adore se voir et s’entendre lui-même affirmer son « grand refus » dans tous les médias, notamment sonores ou pixellisés. Bref, aussi surprenant que cela puisse paraître : par la grâce d’un titre de livre parfait, d’une posture et d’une formidable énergie, notre penseur du numérique fait du très bon marketing… se voulant pourtant du « contre-marketing ».

Éric Sadin, La Silicolonisation du monde, L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, Éditions L’Échappée, 4e trimestre 2016.

Image en tête d’article : Stelarc : Stretched Skin (Scott Livesey Galleries) : Métaphore de l’extension de l’être humain, peau hybridée à d’autres peaux, mutations, cryogénie et in fine quête d’immortalité. Depuis un tiers de siècle, les performances de Stelarc mettent en scène le corps augmenté par la technologie, d’une main artificielle à une oreille greffée sur le bras pour rester connecté en permanence.

Pour aller plus loin :  Eric Sadin, l’âge de la mesure de la vie, sur Culture Mobile.

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