Pourquoi le déploiement de la 5G ne suscite-t-il aucun débat de société ?

1G, 2G, 3G, 4G… 5G. Le « réseau du futur » illustre à merveille cette célèbre citation de Paul Valéry : « L’homme sait ce qu’il fait, mais ne sait pas ce que fait ce qu’il fait ». Les techno-utopistes sont tout feu tout flamme devant son arrivée imminente, sur fond de guerre froide technologique entre les Etats-Unis et la Chine. Même liesse dans la presse, ravie de nous expliquer comment ça marche, ce que ça va changer et pourquoi 5, c’est bien mieux que 4, pour vous, pour vos enfants, pour la planète. C’est peut-être vrai, peut-être pas. De toute façon, personne ne vous demande votre avis.

La 5G est la petite sœur de la 4G. Avec un débit 10 à 100 fois supérieur à l’ancienne génération (certaines sources avancent même 1000 !), elle est l’infrastructure de l’internet des objets (IoT). C’est grâce à elle que nous pourrons connecter nos maisons, nos villes (et nos campagnes !), nos réfrigérateurs, le collier du chien ou ce T-Shirt qui peut vous sauver la vie. Evacuons d’entrée les habituelles remontrances qui prennent le débat en otage : oui, la 5G ouvre aussi la possibilité de pratiquer la chirurgie à distance. Oui, la 5G permettra de piloter ces fabuleux véhicules autonomes qui parcourront paisiblement nos villes enfin libérées de toute pollution atmosphérique. A condition bien sûr, de bénéficier d’une bonne assurance santé, d’abandonner tout espoir de revoir fleurir les déserts médicaux faute de politique publique adéquate, et de croire contre toute preuve tangible que l’automatisation de tout permettra de réduire d’au moins autant notre consommation énergétique, quand bien même les quelques rares études un peu sérieuses sur la question font état d’une explosion sans précédents des usages numériques dont les effets sur le climat nous éloignent à pas de géant des objectifs de l’Accord de Paris[1]. Rassurons-nous, il suffira de rouvrir quelques centrales nucléaires[2], elles qui font de la France un pays si vert sur l’excellent Electricity Map. Excellent, mais qui n’intègre pas à ses calculs le coût carbone de tous nos appareils électroniques Made in China où nous n’avons fait que déplacer nos polluants.

Certes, il y a ça et là de la place pour quelques controverses. Le New Yorker par exemple, pointe timidement les aléas cyber-sécuritaires, tout en espérant que les Etats-Unis n’utilisent pas la 5G pour surveiller la population comme c’est le cas en Chine. Car c’est bien connu, la technologie, c’est juste ce qu’on en fait. Plus méchante encore, la Suisse où un moratoire demande à ce que toute la lumière soit faite sur les impacts sanitaires d’un tel déploiement. En 2017, 230 scientifiques de 40 pays rédigeaient le « 5G Appeal » et y dénonçaient le manque d’étude sur les aspects environnementaux. Un appel repris par Reporterre qui s’alarmait du déferlement de millions de nouveaux appareils, le parc actuel n’étant pas encore compatible avec la nouvelle norme. Du côté des intellectuels, les habitués de Thinkerview Philippe Bihouix, Jean-Marc Jancovici et l’économiste Gaël Giraud ne cachent pas leurs craintes, ce dernier a d’ailleurs soutenu sans ambiguïté la liste européenne « Urgence écologie » menée par le philosophe et ancien vice-président de la Fondation Nicolas Hulot, Dominique Bourg, qui préconise tout simplement d’ « abandonner la 5G » (proposition 39, avec un score de 1,82%, son combat est loin d’être gagné). L’astrophysicien Aurélien Barreau quant à lui, prend une volée de bois vert suite à un Tweet inquiet dans lequel il dénonce notre incapacité structurelle à dire « ça suffit, nous n’avons pas besoin, pas envie, de cette débauche insensée ; nous refusons cette idée létale suivant laquelle tout ce qui est technologiquement possible doit être effectivement réalisé, pour la jouissance mortifère de la consommation pure ». Et encore, il ne parle pas des nombreux satellites qui devront être envoyés dans l’espace pour soutenir le réseau.

Du côté des pouvoirs publics, rien de très original, le secrétaire d’Etat au Numérique Cédric O doit « réussir le passage à la 5G », Bruno Lemaire s’assure que ce déploiement garantira la sécurité du pays et l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST) lance une consultation avec des experts tous plus experts les uns que les autres. On regrette que la question climatique n’ait pas vraiment figuré à l’ordre du jour (je dois avouer que je n’ai pas regardé la totalité des dix heures de discussions – mais vous non plus – je constate seulement l’absence de scientifiques experts de ces questions). Pourtant, on sait bien qu’à une augmentation de puissance, correspond une augmentation de l’usage plus que proportionnelle, c’est le fameux « effet rebond », et force est de constater qu’il n’est aujourd’hui absolument pas traité. Avec un tel débit, un film de deux heures pourrait être téléchargé en moins de quatre secondes, quand on sait que Netflix consomme 15% de la bande passante internet mondiale, un léger vertige nous saisit.

Cependant, s’il fallait résumer la situation, hormis quelques Khmers verts inaudibles, tout va bien madame la Marquise. Un nouveau marché s’ouvre et avec lui toutes les perspectives de bonheur, de croissance, d’emplois. En France, on ne sait pas encore combien mais aux Etats-Unis, on nous en promet 22 millions et une « quatrième révolution industrielle » – ça faisait longtemps – parce que bien sûr, les trois premières c’était la panacée. Et oui, ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire, pas les luddites. Pour ajouter au tableau, I’MTech nous assure que la 5G sera une technologie « moins coûteuse en énergie », même si les défis sont grands, voyez plutôt : « la 5G devra supporter dans les dix prochaines années une augmentation de trafic de données d’un facteur 1000, avec une consommation énergétique réduite de moitié par rapport à ce que les réseaux consomment aujourd’hui. Le challenge est donc grand, puisqu’il s’agit d’augmenter l’efficacité énergétique des réseaux mobiles d’un facteur 2000. » On croise les doigts, vraiment.

Je sais, lorsqu’on critique l’introduction d’une nouvelle technologie, on passe forcément pour un obscurantiste, un rigolo, un forcené de la bougie voire même, un australopithèque en mal de grotte. Rien de nouveau sous les ondes, les luddites eux aussi étaient discrédités par leurs propres syndicats. Le progrès, ça ne s’arrête pas. Les critiques subissent un autre affront de taille : on les réduit souvent aux seules questions sanitaires, que l’on s’empresse de résoudre à peu près, tout en balayant d’un revers de main les autres considérations plus philosophiques qui devraient nous interroger. Par exemple, le rapport au temps, à la consommation, aux autres. Des questions que l’on ouvre volontiers avec quelques livres de philosophie qui font bien sur l’étagère (par exemple Hartmut Rosa, auteur de « Remède à l’accélération ») mais que l’on s’empresse de refermer dès qu’il s’agit de réellement revoir nos modes de vie[3]. Conséquence : il est probable que vous en lisiez plus sur le fait que la 5G puisse faire « chauffer les antennes des insectes », les éventuels risques de cancer ou d’électro-sensibilité (qui n’ont fait l’objet d’aucune validation scientifique jusqu’à présent), que sur les effets sociaux et environnementaux réels d’un tel déploiement. Si je devais faire un pari tout à fait personnel, je dirais que la 5G ne créera pas de problèmes de santé directs, pas plus en tout cas que ce que les technologies actuelles peuvent représenter comme risques. Je dirais même que c’est se tromper de combat.

C’est peut-être surprenant, mais le véritable combat est en fait démocratique. Quand des journaux titrent en toute décomplexion « Ce que la 5G va changer pour vous: on récapitule », c’est que par définition, vous n’avez rien vu passer de cette nouvelle norme qui va effectivement reconfigurer votre quotidien. Or en démocratie, les citoyens devraient avoir leur mot à dire sur ces sujets très structurants, sans doute plus directement. Je ne reviendrai pas sur les nombreux moyens institutionnels qui existent déjà pour cela et qu’on se rassure, il ne s’agit pas de faire passer une telle décision par référendum. Je n’essaierai pas non plus, de nouveau, de convaincre le lecteur que les citoyens ordinaires, pourvu qu’on les mette dans les bonnes conditions, sont tout à fait capables de produire des recommandations de très grande qualité, de l’avis même des experts. En l’occurrence, celles-ci pourraient interroger la pertinence de bénéficier de forfaits illimités, alors que les usages vont exploser. On pourrait également discuter fiscalité : comment éviter un monumental gâchis de métaux rares, alors que nous allons devoir renouveler l’ensemble de la flotte de mobiles français ? Des Fairphones plutôt que des iPhones, ça ne va pas « sauver la planète », mais c’est sans doute moins pire. Enfin, si la 5G est inévitable pour des questions géopolitiques, de santé, de handicap, on pourrait aussi convenir de la limiter à ces usages afin d’éviter une flambée du reste des consommations sans lesquelles nous vivons très bien (vidéos de chats et compagnie, bientôt en 4K et en réalité virtuelle).

Soyons honnêtes, il est tout à fait illusoire de croire que nous pourrons ralentir en accélérant tout. La vitesse, quand elle optimise ce qui ne marche pas, ne fait que nous rendre plus dépendant d’un système technique qui, en soi, fait aussi partie du problème. Il est sans doute possible que dans certaines circonstances, la 5G puisse nous aider à réellement réduire notre facture énergétique. A vrai dire, je n’en sais rien. Vous n’en savez rien. Les experts n’en savent rien. Et quand bien même une personne saurait tout, aurait toutes les réponses, rien ne dit que son grand projet pour l’humanité fasse réellement consensus, car nous n’en n’avons pas parlé, car nous n’avons aucun réel projet sinon la technologie elle-même.

Irénée Régnauld (@maisouvaleweb)

PS : je ne suis évidemment pas experts des réseaux de télécommunications, même si j’ai eu le grand plaisir de travailler pas loin de cinq années très agréables dans cette industrie. Que les experts répondent, rassurent s’ils le souhaitent, en gardant à l’esprit qu’eux non plus ne sont pas impartiaux ni particulièrement qualifiés pour évaluer les implications sociales et politiques d’une technologie.

[1] Oui, cette phrase est un peu longue. Je ne mets pas dans le même sac les véhicules autonomes et les autres usages, type streaming. Autre précision : je ne suis pas fondamentalement contre les véhicules autonomes, juste partisan d’une réelle politique publique très incitative à l’endroit du co-voiturage et très regardante quant aux éventuels effets rebonds qui pourraient découler de son introduction dans le paysage urbain. Par exemple, il est très difficile de dire si BlablaCar est réellement intéressant d’un point de vue énergétique. Il est donc permis aussi d’en douter pour les véhicules autonomes, et cela quand bien même ils sont électriques.

[2] C’est quand même mal parti

[3] A ce propos, The Shift explique que « Réduire l’empreinte énergétique et environnementale du Numérique passe par un retour à une capacité individuelle et collective à interroger l’utilité sociale et économique de nos comportements d’achat et de consommation d’objets et de services numériques, et à les adapter en conséquence afin d’éviter l’intempérance. »

PS : en Italie, des mouvements citoyens s’organisent contre l’arrivée inattendue d’antennes 5G à proximité des habitations. Les associations défendent le droit de « ne pas être pris pour des rats de laboratoire » (ironie, ce même argument était utilisé par les habitants de Toronto pour lutter contre le projet Quayside sous l’égide de Google).

6 comments

  1. Comme disait Kris de Decker – http://www.internetactu.net/2015/12/01/avons-nous-besoin-dune-vitesse-limitee-sur-linternet/ – notre infrastructure technologique est le reflet de notre modèle de développement économique. Remettre en cause le déploiement de la 5G consiste à remettre en cause le projet de société capitaliste que la technologie accompagne tout à fait servilement depuis bien trop longtemps. En posant la question des limites, de Decker fait passer la question technologique à ses enjeux écologiques, sociétaux et politiques. Prendre la question technologique sous cet angle nécessite de la regarder alors sous ses aspects éthiques – et plus encore moraux. Est-ce que ce déploiement de technologies extractivistes et carbonées pour échanger plus encore de vidéos de chatons et de selfidéos en vaut la chandelle ? Il y a peu de chance, malgré les promesses d’usages formidables qui l’accompagneront (télémédecine pour ne citer qu’un exemple auquel tout le monde concédera des vertus, mais qui ne représenteront qu’un pouillème des échanges). C’est l’une des question que pose Bihouix dans ses livres. C’est celle que posait aussi Paul Ariès et Dominique Bourg – http://www.internetactu.net/2012/01/12/usages-mesusages/ : celle de l’usage et du mésusage. Avec toute la difficulté à caractériser la limite entre le mauvais usage et le bon (et pour qui ?).

    Peut-être que la bonne manière de poser le problème pourrait-être de se dire en quoi la 5G apportera-t-elle du progrès social ? Est-il nécessaire de développer des technologies qui soient plus rapides que nous (j’ai besoin de voir un film, mais ai-je besoin de recevoir un film de 2h en 2s. alors qu’il me suffit de le recevoir dans sa durée ?…). Un autre moyen est de parvenir à mieux mesurer l’impact social des technologies (et ethicOS, que tu évoquais dans un billet précédent, une première brique pour le faire – même si nous sommes encore bien dépourvus d’outils pour ce type d’évaluation). Une autre manière de freiner pourrait être de dire : comment améliorer la 4G sans passer à la 5G (améliorer les techniques de compressions, etc. : faire mieux avec moins) ? On pourrait aussi définir des durées de vies des composants (qui devrait être les plus longues possibles…)…

    Mais ces critiques, aussi sensées qu’elles puissent être, dans la compétition technologique et capitaliste, sont inaudibles. Comme le disait Socialter dans un article qui évoquait l’interdiction des smartphones – http://www.socialter.fr/fr/module/99999672/806/interdire_le_smartphone_au_nom_de_lcologie_pourquoi_est_ce_un_tabou – « sous le règne du marché libéral, toute innovation qui génère du profit est commercialisée, peu importe ses conséquences écologiques ». Et le progrès technique paraît encore et toujours à tous, le progrès (et ce d’autant plus qu’il permet de l’accomplir, économiquement parlant). La défuturation nous semble encore très loin.

    La seule chose qui semble pouvoir y mettre un terme, c’est le coût du futur. C’est quand le cout des ressources, de l’énergie et de leur exploitation va devenir trop élevée pour être possible. La 5G finalement n’est pas assez chère (enfin, pour les centres des hypervilles). Oui, tu as raison, nous ne pourrons pas ralentir en accélérant tout ! Mais pour ralentir, il faut soit y être forcé (fin des ressources), soit s’y refuser (ça commence : https://www.lemonde.fr/campus/article/2019/04/16/une-perte-de-sens-totale-le-blues-des-jeunes-ingenieurs-face-au-climat_5450927_4401467.html ), soit appuyer tous ensemble sur le frein (ça va prendre un peu de temps). Et pour cela, il faut effectivement changer de paradigme : c’est à dire arrêter de croire que la techno pour la techno est un projet de société. Et la soumettre non plus à l’économie, mais à l’écologie et à la démocratie (et y soumettre aussi nos économies).

    Même si nous n’en savons pas grand chose, il est fort probable que la 5G ne nous aide pas à réduire notre facture énergétique (ni ne soit un moteur de progrès social). A défaut de savoir, il est probable, que, comme le dit Bihouix, la sobriété reste la meilleure boussole que nous ayons. A priori, la 5G n’aura pas cette vertu !

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  2. La question n’est pas celle-là. La question est pourquoi la science et la technologie est à quelle fin?

    La civilisation industrielle dans son ensemble est néfaste, morbide et destructrice.

    La question n’est pas de savoir si cela apportera ou non un progrès social.D’ailleurs qu’est-ce que le progrès? Et qu’est-ce que le progrès prétendument social?

    Il n’ y a qu’une réponse à votre question. La science et la technologie sont indissociables du pouvoir, de la domination et de la civilisation totaliataire du capitalisme.

    Tout sera réalisé si cela peut apporter plus de pouvoir, de puissance.

    L’économie c’est valoriser et accumuler. Point barre. Le reste n’est que dérisoire. Qu’importe les moyens, il faut la fin.

    On nous fera toujours accepter le changement parce que c’est prétendument pour notre bien; pour une meilleure vie. Alors que ce n’est que pour nous dominer, nous exploiter et nous aliéner.

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  3. Pingback: Khrys’presso du lundi 3 juin 2019 – Framablog

  4. Pingback: De la technocritique aux technoluttes ! | InternetActu

  5. Enfin un article sur la 5G qui creuse la question, qui va au fond des implications d’un tel déploiement. Habituellement les articles s’en tiennent à un « c’est peu probable que ça cause le cancer donc allons-y joyeusement ».
    Bravo et merci.

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