Designer pour renoncer : remettre en question notre conception de l’innovation et du projet

Je reprends ici un article de M. Leroy et E. Sas, de La Boussole des designers, (deux étudiantes en design UX à l’Université de Technologies de Compiègne, qui questionnent le rôle du designer dans les enjeux liés à l’Anthropocène). Elles reviennent ici en détails et de façon très pratique sur le travail mené par Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin, dans le cadre de l’initiative Closing Worlds. Les trois auteurs viennent de publier Héritage et fermeture. Une écologie du démantèlement, aux Editions divergences.

En 5 secondes, kézako ?

  • Les innovations technologiques proposées pour résoudre des problématiques environnementales semblent générer leur déplacement plutôt que leur disparition
  • Afin de sortir de ce cercle vicieux, il faut apprendre à renoncer et, par conséquent, repenser notre manière de concevoir
  • Les chercheurs Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin de l’initiative Closing Worlds étudient la question du renoncement et proposent des outils pour concrétiser leur pensée

***

Qu’est-ce que la cosmologie du projet ?

Le projet

Dans les cultures occidentales modernes, l’anthropologie du projet est « projective », c’est-à-dire que nous projetons des actions sur le monde. En faisant cela, nous faisons proliférer des existants sans stabilité ontologique. Le projet nous pousse constamment à ouvrir, faire advenir, créer des choses.

« Les acteurs commencent à questionner le fait que derrière l’impossibilité de déclencher une vraie politique écologique il y a une impossibilité conceptuelle qui est liée au fait de ne pas pouvoir penser autrement que par le projet. » Diego Landivar

On se demande alors : le projet est-il un invariant anthropologique ? Le retrouve-t-on dans toutes les sociétés et tous les collectifs ? Comment les collectifs renoncent-ils à des projections ?

Vers une logique non expansive

Dans Histoire de Lynx, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss présente l’idée que certaines cosmologies indigènes sont « non expansives ». Elles laissent une place à la cosmologie des autres (humains, non-humains) mais également à ce qui n’est pas encore advenu.

Cette logique s’oppose à la cosmologie projective dans laquelle nous vivons. Le sociologue et théoricien politique Aníbal Quijano démontre dans son article Coloniality and modernity/rationality que la cosmologie rationnelle moderne est étroitement liée à la cosmologie coloniale, on peut ainsi parler de cosmologie de l’occupation. Ainsi, la colonialité n’est pas qu’une affaire d’occupation matérielle du monde, c’est aussi une opération épistémique.

Le propre de la nature humaine n’est donc pas de se projeter. Il existe bien d’autres manières de penser le monde. Cela nécessite de sortir de notre paradigme. Pour Diego Landivar, la première étape du renoncement c’est de savoir qu’il existe ces autres collectifs qui ne sont pas constamment dans la projection.

Comment se dé-projeter ?

Le protocole de renoncement

« Un protocole de renoncement est une stratégie conduite par une organisation publique ou privée dans le but d’aligner ses activités sur les limites planétaires et la disponibilité locale et viable de ressources matérielles » — Diego Landivar 

Ce sont d’abord des méthodes d’enquête sur les impasses stratégiques dans lesquelles les organisations publiques et privées se trouvent face à l’urgence climatique et la catastrophe écologique.

Le protocole de renoncement n’est pas un outil de gestion. C’est avant tout un moyen d’ouvrir la réflexion sur ce qu’il est possible d’ouvrir et de fermer. Il permet d’aider à répondre à la question : à quoi sommes-nous prêts à renoncer (et dans le but de maintenir quoi) ?

  • Exemple du mode opératoire de l’initiative Closing Worlds

Dans son intervention Les protocoles de renoncement — Redirection écologique des organisations, Diego Landivar présente un exemple de protocole de renoncement mis en place par l’initiative Closing Worlds :

  1. Pré-diagnostic sur les incompatibilités écologiques de l’organisation
  2. Choix d’un ou plusieurs « dossiers » par l’organisation, sur lesquelles elle peut expérimenter un protocole de renoncement
  3. Première phase d’enquête pour identifier les attachements et les dépendances autour de l’entrée choisie
  4. Organisation d’un« atelier métrologique » pour définir les indicateurs permettant de bien qualifier et mesurer les attachements en présence (indicateurs financiers, écologiques, anthropologiques)
  5. Dessin d’une« cosmographie des attachements » afin de représenter les relations de dépendances des différents acteurs impliqués dans le protocole
  6. Production d’une « synthèse de contrainte »qui recense l’ensemble des contraintes et freins techniques (juridiques, administratifs, financiers)
  7. Création d’une comptabilité de la redirection écologique afin de définir un outil de pilotage et de suivi du protocole. Cette comptabilité incorporera les indicateurs d’attachements et de dépendance des entités humaines mais aussi non humaines (espèces, milieux, géographies, impacts géologiques, biodiversité, cycles, disponibilité des ressources)
  8. Mise en place d’une« stratégie de sécurisation des trajectoires » dans le but de designer les mécanismes assurantiels et d’accompagnement pour les personnes ou collectifs impactés par le protocole
  9. Définition d’une« stratégie de déploiement technique » pour organiser techniquement le protocole
  • Exemple de la fresque du renoncement

Diego Landivar a également développé le principe de fresque du renoncement, en collaboration avec Victor Ecrement. La fresque est un atelier qui a pour but d’aider des collectifs à imaginer les activités auxquelles ils pourraient renoncer.

L’objectif est de permettre aux différents participants de saisir la complexité du processus de renoncement et d’arbitrage écologique à travers la description d’une activité de plusieurs manières. Ce processus se déroule en 5 étapes présentées sur le site officiel de la fresque du renoncement.


Exemple de fresque du renoncement – templates à retrouver sur le site officiel

Reverse design

Pour penser le reverse design, il faut commencer par comprendre son inverse. Diego Landivar prend pour exemple le conteneur. Ayant largement contribué à la mondialisation, c’est un objet représentatif de la logique expansive.

Comment pourrait-on designer une puissance qui irait vers la déconstruction ?

L’exemple du conteneur : objet représentative de la logique expansive

Derrière la matérialité du monde se cache des réseaux complexes d’humains et de non-humains. Si nous souhaitons rapetisser le hors sol d’infrastructures capitalistes pour les ramener à des échelles plus cohérentes par rapport à nos limites planétaires, nous devons disloquer ces réseaux. Nous sommes alors à rebours du conteneur.

Visuel proposé par Diego Landivar : du hors-sol vers une échelle plus cohérente

  • Quelques exemples

Pour lutter contre la pêche intensive en mer Méditerranée, deux stratégies ont été mise en place. La première priorise la sauvegarde des écosystèmes en déposant dans les fonds marins des blocs de béton qui permettent aux poissons de se protéger des filets. Plus engagée, la seconde pourrait être qualifiée de “design de freins” puisqu’elle consiste en la création de dispositifs qui détruisent les filets.

Du design d’objet pour protéger les poissons

En second exemple nous pouvons parler du “design d’instances” qui consiste à changer le statut d’une infrastructure de manière à ouvrir la possibilité à ce que le réseau d’humains et de non-humains qui la soutiennent puisse être réorienté. C’est par exemple le cas d’infrastructures urbaines qui sont transformées en communs. Retrouvez l’intégralité des exemples proposés par Diego Landivar dans cette vidéo

Conclusion / réflexions

De nombreuses disciplines contribuent à la cosmologie projective dans laquelle nous vivons : la politique, le droit, l’art, le design… Cependant, les travaux de l’initiative Closing Worlds sont d’autant plus pertinents pour les métiers de la conception puisqu’ils leur permettent de repenser la manière dont ils opèrent habituellement. De nouveaux courants du design semblent émerger, à la croisée entre volonté d’encapacitation et désir de frugalité.

Aller plus loin

Principales sources

  • Intervention vidéo de Diego Landivar — Anthropologie du projet (lien)
  • Intervention vidéo de Diego Landivar — Protocoles de renoncement (lien)
  • Intervention vidéo de Diego Landivar — Reverse Design 1/2 (lien)
  • Intervention vidéo de Diego Landivar — Reverse Design 2/2 (lien)

Références complètes de l’article

Pour contacter la Boussole des designers : boussoledesdesigners@gmail.com

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