L’écosystème Start-up : Le crépuscule des dernières illusions

Promis, juré, l’économie numérique devait être un territoire vierge de pesanteur sociale, un écosystème où la contingence de la réussite prévaudrait sur la sacrosainte logique des cénacles endogamiques. Elle devait mettre l’innovation au service du progrès, se penser comme l’avant-garde du monde de demain. Elle devait être progressiste, éclairée permettant aux uns mais aussi aux autres de se hisser en haut de l’échelle sociale. En bref, ce nouveau monde ne ressemblerait pas à l’ancien, celui où sévit un processus de ghettoïsation des classes supérieures dans lequel les femmes, les minorités ethniques, ou encore les personnes victimes de handicaps sont sous-représentées.

Une tribune par Steve Moradel (@Stmoradel), Digital Entrepreneur, cofondateur de Bemersive (@Bemersive) & Engaged (@Engaged). Publiée à l’origine sur Linkedin, reprise ici avec l’aimable autorisation de son auteur

Il est hélas déjà largement établi que dans les écosystèmes de Start-up du monde entier, le profil type du dirigeant est celui d’un homme blanc et trentenaire. La sacrosainte Silicon Valley ne fait pas exception à la règle pire elle en est l’incarnation. Les derniers rapports officiels des grandes entreprises de San Francisco montrent que moins de 30 % de femmes occupent des postes de direction, avec à la clé — comme si cela ne suffisait pas­— des disparités de rémunérations systématiques contre elles dans l’ensemble de l’entreprise. A noter que dans les 150 plus grosses sociétés de la Silicon Valley, seuls 15% des sièges d’administrateurs étaient occupés par des femmes en 2016, soit six points de moins que pour l’ensemble des sociétés de l’indice Standard & Poor’s 500. (1)

Dans ce rapport on apprend également que les personnes noires représentent 1 % des effectifs de la société Uber et les hispaniques 2,1 %, des chiffres à peine à croyables.

Toujours aux Etats-Unis, la part d’employés « noirs » chez Google est de 2 % alors que la population américaine compte 47 millions de Noirs, soit près de 15 % de la population totale…En 2015 le site Motherboard révélait qu’en moyenne les noirs gagnent chaque année 3.656 dollars de moins que les blancs, les asiatiques 8.146 dollars, et les hispaniques 16.353 dollars. Pour ce qui est des postes à responsabilités là encore le constat de l’ inégalité s’impose « Seules trois compagnies – Microsoft, Oracle et Salesforce.com – ont une personne noire ou hispanique au sein du conseil d’administration »  précise le site. Le constat semble d’autant plus chargé de regrets que bon nombre d’études montrent que mixité et diversité sont de véritables vecteurs de croissance pour une entreprise.,

Pour expliquer cette sous-représentation des minorités certains — jamais à court d’imagination — avancent l’excuse de la carence de candidats où entretiennent le mythe du manque de capacité. L’histoire se charge de rappeler le rôle clé joué par les femmes dans l’avènement des technologies numériques, d’Ada Lovelace (premier programme informatique) à Grace Hopper (premier langage de programmation), en passant par Hedy Lamarr (Wi-Fi et GPS)(2). Ou encore celui des noirs avec Larry T. Preston (concepteur de la bande magnétique d’ordinateur), Mark Dean (concepteur du premier PC-IBM) ou encore Henry Sampson (inventeur du téléphone cellulaire).

Les seniors : les grands oubliés du monde des Start-up.

Dans le monde des Start-up, qui érige la jeunesse en valeur de référence quasi-absolue, on y devient vieux plus vite qu’ailleurs et c’est un euphémisme d’écrire que les séniors n’y ont pas ou peu leur place. Pourtant, les oublier revient à se priver d’une source infinie d’expérience, de sagesse ou encore de transmission de savoir et de savoir-faire.

On le sait la création de Startup n’est pas un long fleuve tranquille même si les mythologies y sont nombreuses et se nourrissent de récits d’associations souvent heureuses. En réalité les tensions y sont nombreuses tout comme les erreurs liées à l’inexpérience des fondateurs. Entretenir un capital senior au sein d’une jeune entreprise permet de bénéficier de précieux conseils et ainsi éviter certains écueils bien connus de la vie entrepreneuriale. Ce capital senior peut être également un véritable levier d’amélioration du climat social au sein d’une Start-up en pleine croissance. Nous le savons, quand les générations apprennent à cohabiter elles coconstruisent le meilleur modèle d’entreprise qui soit.

Les loups ne sont pas qu’à Wall Street

Il y a peu la plus célèbre des places financières invitait ses employés à reléguer leurs costumes au placard pour les remplacer par des polos plus décontractés. Si la Silicon Valley semble avoir influencé Wall Street en terme de dress-code, cette dernière semble dans le même temps lui avoir troqué ses vieux travers.

L’étude intitulée « The elephant in the valley  littéralement « l’éléphant dans la vallée » a récemment montré que 60 % des femmes travaillant dans des entreprises de la Silicon Valley ont été victimes de harcèlement sexuel et 39% de celles qui disent avoir été harcelées avouent n’avoir pas réagi par peur de représailles. Dans la baie de San Francisco les accusations pleuvent et cassent un peu plus le mythe ce temple de l’innovation à l’état d’esprit profondément rétrograde et toxique.

Abus de pouvoir, attouchements, remarques sexistes, harcèlement, anecdotes aussi obscènes que déplacées.… ces pratiques semblent profondément enracinées dans l’industrie technologique américaine.

Et la French Tech dans tout ça

Grâce à de nombreuses études on sait depuis longtemps que la mixité dans le secteur de l’économie permet d’augmenter considérablement le PIB d’un pays. Pourtant en France 3 postes sur 4 sont occupés par des hommes dans le secteur du numérique et on ne compte que 9% de femmes entrepreneures même si la Station F fait figure d’exception avec 40% de femmes parmi les Start-ups incubées.

En 2016 le programme d’accélération Numa et le cabinet de conseil Roland Berger établissaient, à travers une étude intitulée 375 Startupers  le profil type du Startuper français en phase de création. Le constat est sans appel et comme souvent — ou toujours— les femmes, les ultramarins et les enfants d’immigrés sont les grands absents. On y apprend que 81% des créateurs de Start-ups sont avant tout des hommes, 60% ont entre 25 et 34 ans, 46% sont diplômés d’une grande école, 32% sont titulaires d’un diplôme universitaire et 4% d’un doctorat.

A la tête des Start-up françaises on ne peut que constater la surreprésentation de profils diplômés d’écoles de commerce et issus de milieux favorisés.

Paulin Dementhon, fondateur de la plateforme de location de voitures entre particuliers Drivy lui-même issu d’un milieu qu’il décrit comme favorisé, admet de son côté que « Depuis qu’internet et les start-ups sont sur le devant de la scène, je constate qu’énormément de boîtes qui se créent le sont par des hommes blancs qui ont fait HEC»

L’étude commandée par la Conférence des Grandes écoles sur le profil des fondateurs des 190 entreprises françaises présentes au CES de Las Vegas en 2015 est elle aussi accablante. On y apprend que 83% des fondateurs Start-ups ont été formés dans les Grandes écoles dans un cursus principal ou complémentaire, 16% ont un diplôme universitaire et… 1% sont des autodidactes sans diplôme! Le diplôme de grande école d’ingénieur ou de commerce est donc devenu la norme de l’entrepreneuriat numérique.(3). Quand on sait que près d’un tiers des étudiants sont des enfants de cadres supérieurs alors que seulement un sur dix a des parents ouvriers, on comprend mieux comment l’émergence d’une nouvelle typologie d’entrepreneurs semble à ce jour impossible.

Le mouchoir de la diversité et de la mixité

Depuis George Orwell on sait qu’il est facile de tordre le sens du langage pour que les événements deviennent conformes à une réalité que l’on souhaite voir exister.

Les entreprises et les pouvoirs publics regorgent d’arguments et d’éléments de langage pour nous convaincre de leur bonne volonté. Ils s’évertuent à chanter les vertus de la mixité sociale alors qu’ils n’y ont jamais véritablement cru. Pour l’écrire vite et sans ambages, le discours sur la diversité et la mixité n’a presque jamais été suivi d’effet et prend sa place parmi les leurres qui jalonnent le monde du travail. Si certaines entreprises tentent d’apporter de réelles solutions pour beaucoup d’entre elles la diversité et la mixité sont devenus un outil de communication qui contribue à leur donner une image positive.

Tout comme a su le faire avant elle l’industrie de l’audiovisuel, l’industrie du numérique a su intégrer les règles du « Diversity Business ». Le carburant de la machine est toujours le même : on crée ici ou là des « programmes diversité », on promeut une femme ou encore une personne issue de la diversité à un poste honorifique. Un novlangue qui anesthésie les mémoires, un cataplasme sur une jambe de bois.

Un univers progressivement confisqué

L’avènement de l’économie numérique n’a fait que mettre un peu plus en lumière le processus de relégation sociale des classes populaires, blanches, arabes ou noires. Comme souvent l’hyper classe économique et intellectuelle « New School » a su saisir les mutations en cours et s’est naturellement convertie à l’économie numérique. Dans son sillage elle a créé comme souvent un modèle inégalitaire en cultivant l’entre-soi et la cooptation.

On le sait, l’infatuation narcissique des plus privilégiés autorise toutes les libertés notamment celle de se dédouaner de toute responsabilité. Nick Cohen, l’éditorialiste britannique a brillement résumé la situation de la façon suivante :

«  L’ancienne société de classe permettait du moins, quand on était en bas de l’échelle, desentir victimes d’une injustice. Aujourd’hui, le système méritocratique nous fait croire que nous sommes responsables de notre situation, quelle qu’elle soit… »

Ce mythe contemporain de la méritocratie numérique s’effrite chaque jour un peu et renforce celui de la citadelle fermée d’un capitalisme néolibéral grégaire et masculin. Si rien ne change fondamentalement, soyons certains que dans dix ans les grands patrons du numériques ressembleront à quelques différences près — l’hipster attitude en plus— aux patrons du CAC 40 d’aujourd’hui.

Tout bien pesé, on peut affirmer que se sont délités les mythes constitutifs d’une certaine vision du monde des Startup, un petit monde qui encourage la généralisation d’un système de reproduction sociale où le grégarisme social est roi.

On nous avait promis que ce nouveau monde ne ressemblerait pas à l’ancien et pourtant il lui ressemble étrangement. Comme je l’écrivais dans mon précédent article n’oublions jamais que là où les inégalités sont trop grandes, il n’y a pas de liberté possible. Car une société juste n’est pas une société égalitaire, c’est une société équitable.

Steve Moradel 

Twitter@Stmoradel

Source:

1— Silicon Valley Le bastion du sexisme ( Les Echos )

2— Le sexisme à l’heure du digital — (L’usine nouvelle)

3— Start-ups: comment la bourgeoisie française a rattrapé la transition numérique (Slate)

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