Et si on fermait tous les data centers ?

Le lancement de Stadia, la plateforme de jeux vidéo de Google « à la Netflix » suscite autant d’émerveillements que de critiques. Alors que gamers se félicitent de pouvoir jouer sans consoles, d’autres s’inquiètent du coût énergétique d’un tel service qui promet des images en ultra haute définition. Le « cloud gaming » comme on l’appelle, risque de bien vite rattraper les plus grandes plateformes de streaming qui occupent jusqu’à 15% de la bande passante d’internet. Les data centers eux, croissent de 9% par an et ne cessent de cracher leur C02 dans l’atmosphère… Tout ceci n’est pas durable, mais a bien lieu. D’aucuns diraient qu’il suffirait de tout fermer, de tout arrêter, pour nous sauver d’un inéluctable effondrement : une décision aussi séduisante que dogmatique. Mais après tout, rien n’empêche d’imaginer un tel scénario : et si on fermait tous les datas centers ?

Disons-le franchement, l’exercice relève de la science-fiction. Deux bande-dessinées ont d’ailleurs scénarisé la fin d’internet tel que nous le connaissons : l’angoissant Bug d’abord, où Enki Bilal nous projetait en 2041 dans une société qui déraille alors que tout s’arrête. Dessaisie de sa mémoire virtuelle, l’humanité part à vau l’eau : on compte 30 000 suicides « psycho-traumatiques » liés au manque de connexion. La même année paraissait l’excellent The Private Eye : un saut de puce en 2076 dans un monde où toutes les données personnelles ont été exposées au grand public avant qu’internet ne crash complètement… Rassurons-nous : l’imaginaire peut tout mais la réalité, elle, reste solide. Vraiment ? C’est oublier un peu vite que dans une grande majorité d’Etats, fermer le robinet numérique relève en théorie de la formalité : « 133 des 196 pays du monde vivent avec un «risque grave» ou un «risque conséquent» d’être complètement coupés d’Internet. » Alors, peut-on vraiment dormir tranquille ? Qui prendrait le risque inconsidéré d’éteindre tous les data-centers ?

Préparons le terrain pour une telle décision, par exemple en France. Cela pourrait commencer par quelques chiffres. Ceux du Think-Tank The Shift par exemple, qui explique que chaque année, la quantité de données hébergée en ligne croît de 40%. Puis un autre rapport récemment publié par l’ADEME, qui rappelle que les géants du numérique ne portent pas un véritable discours sur la « sobriété énergétique et numérique nécessaire pour rester sous la perspective d’une augmentation des températures planétaires de 1,5°» Ne nous voilons pas la face, les data-centers sont d’abord ceux des américains. L’hexagone reste un petit joueur et c’est justement dans ce paradoxe que se glisse le pire des scénarios : dans le combat à mort pour la souveraineté numérique, l’assemblée a voté l’année dernière une loi pour réduire la fiscalité énergétique afin d’attirer des gros data-centers. En voilà un choix cornélien : « lutter et polluer » ou « être sobre et perdre la guerre commerciale ». La réalité n’est pas si binaire bien sûr. Mais imaginons tout de même que le sujet finisse par devenir un sujet, et que quelque événement historique vînt nous pousser vers la seconde option.

Je n’irai pour ma part qu’en 2027 quand, par un étrange hasard électoral, Nicolas Hulot est propulsé Président de la République Française au sein d’une majorité alliant la gauche de la gauche et le GJR (pour « gilets jaunes réunis »). Alors que les millionnaires effarés commencent à fuir le pays, Pablo Servigne, auteur de Comment tout peut s’effondrer, prend le poste de ministre de l’écologie avec dans sa besace la mission suivante : « faire de l’effondrement une politique publique émancipatrice ». Il fait voter une loi interdisant le streaming puis, de fil en aiguille, oblige les sociétés du numérique à relocaliser leurs données dans des cloud pair-à-pair locaux ou directement dans les smartphones des utilisateurs. Une mesure parmi de nombreuses autres dans le champ de l’écologie. Les réactions ne se font pas attendre : les salariés d’Orange et d’OVH descendent dans la rue pour défendre leurs emplois, le lobby du nucléaire martèle que ses centrales ne contribuent pas au dérèglement climatique et Laurent Alexandre se fend d’un nouveau livre « Les nouveaux Khmers verts vont-ils tuer la démocratie ? » co-écrit avec Claude Allègre et Marion-Maréchal le Pen. La France s’emballe sur le réseau social Mastodon, Twitter ayant été de fait fermé : « un mal nécessaire » pour Juan Branco, ancien conseiller juridique de Julian Assange, devenu Ministre de l’économie et de la justice financière.

En l’espace de quelques années, la société se reconfigure autour d’usages plus sobres, mais la grogne reste vive. Sur les Champs-Elysées – fermés à la circulation depuis en 2029 pour devenir le premier tiers-lieu de France dédié à la permaculture – les anciens cadres de la Défense viennent crier leur mécontentement : ils réclament de meilleures conditions de travail dans les champs et la semaine de 8 heures de Netflix – une entorse à la tyrannique réglementation anti data-centers. Le gouvernement lâche du lest en 2031, par la voix du ministère de la planification technologique qui accepte de rouvrir le service à la condition que les données soient hébergées sur les serveurs décentralisés de Framasoft, entreprise nationalisée pendant l’été. En l’an 2032, alors que des DVD gravés de films américains s’échangent sur le marché bio de la place de l’Etoile, la France a totalement décroché de la compétition internationale. Américains et Chinois renoncent à conquérir « ce pays de bouseux », pour reprendre les termes de Melania Trump, fraîchement élue Présidente des Etats-Unis qui n’ont pas fini de s’enliser dans la xénophobie. En Californie cependant, on scrute avec attention l’hexagone où fleurissent les entreprises « low-tech ». Côté IA, travailler sous contrainte a conduit les chercheurs à redoubler d’ingéniosité pour créer des systèmes ne nécessitant pas des masses de données stockées sur des serveurs polluants. Utilisés à petite échelle, ces logiciels sont co-construits avec les habitants au cours de réunions publiques souvent perturbées par des manifestants pro-croissance…

On pourrait aller loin de la sorte, avec entre les lignes les mêmes éternelles questions. Celle de la temporalité d’abord : changer tout, oui, mais à quel rythme ? Une transition douce est-elle seulement possible alors même que l’ensemble de la communauté scientifique nous demande de réduire notre train de vie d’un facteur 4 ? Le mode de vie ensuite : fermer un data-center n’a de sens que si on le remplace par autre chose, et qu’on l’inscrive dans un récit au moins aussi puissant et mobilisateur. Le rapport de l’ADEME, trace à ce titre quelques lignes intéressantes dans sa partie 5 : « Des initiatives citoyennes, publiques et des infrastructures numériques alternatives ». Sans aller jusqu’à appuyer sur le bouton Off, autorisons-nous à penser que d’autres infrastructures numériques sont possibles et que l’avenir n’est pas tout tracé. Après tout, les data-centers d’aujourd’hui sont peut-être les mines de charbon de demain.

Irénée Régnauld (@maisouvaleweb)

2 comments

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  2. Je ne pense pas que nous soyons obligés d’en passer par des interdictions. Surtout que justement aucune politique ne changerait réellement : en coupant les services américains, les entreprises françaises seraient juste heureuses d’échapper à tout concurrence et en profiteraient pour faire n’importe quoi, c’est historiquement ce qui se passe. Avoir une économie contrainte et conduite par un pouvoir central ne changerait rien parce que structurellement, le capitalisme, l’industrie et l’état-nation, c’est la même chose.
    La seule vraie alternative c’est un cloud basé sur des solutions P2P et du matériel individuel, du réseau maillé, du stockage dispersé et redondé… etc. Et en fait je pense que ça suffirait si les FAI soutenaient cette logique en proposant du matériel préconfiguré et sécurisé. C’est l’auto-hébergement qui est structurellement indélocalisable.
    Alors en soi ça ne règle pas tout, mais déjà ça réoriente de nombreux usages et de nombreux services, ça permet après d’y ajouter une politique. Mais ce que nous savons c’est qu’aucune volonté, ni chez nos élites politiques ou économiques, ni dans la population, ne semble aller dans le sens de la décentralisation, du dépassement des structures profondes de l’industrie, du capitalisme et de l’état-nation. Si les comportements suivent bien cette logique, il faut réussir à les porter comme projets en soi puisque les discours ont plutôt tendance à adopter des postures de prohibition à ce niveau (alors ça prend la forme de la protection du copyright par exemple, mais c’est la posture en question est bien plus générale et plus forte).

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