La « révolution numérique » et la « transition écologique » au service du (pire) conservatisme politique

« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. » (Le Guépard, 1958)

Soixante ans après cette constatation désabusée, « tout reste tel que c’est » politiquement et socialement parlant. Et probablement moins bien, car politiquement et socialement nous assistons à un retour de la société d’Ordres, avec ses oratores (clergé : intellectuels, énarques qui savent tout, hommes politiques qui écrivent des livres à tour de bras, journalistes qui se mettent eux-mêmes en vedette), ses bellatores (ingénieurs en tout genre, du numérique au biomimétique et passant par le climatique, le génétique, la robotique, et tous les arts et métiers en -ique) et ses laboratores (qui oscillent entre le désespoir du chômage de longue durée ou du RSA, et celui du burn out et du stress permanent, jusqu’aux dirigeants des entreprises qui ont peur des actionnaires). Sans parler de cette lie de l’humanité, qui vient échouer sur nos rivages, plus morts que vifs. Même dans la Grèce xénophobe et dans la Rome impériale on n’en était pas là.

Un texte de Michel Juffé, philosophe.

Commençons par la « révolution numérique »

« Les écoliers d’Istres ont un futur d’avance » lisait-on dans Éducation interface n° 2, printemps 1997. La Sybille de Delphes n’eut pas mieux parlé : que peut bien signifier « un futur d’avance » ? Rien, même si on comprend que les élèves de cette charmante ville des Bouches-du-Rhône disposaient d’ordinateurs de bureau personnel (des Mac) douze ans après leur apparition sur les bureaux des entreprises. En 1970, la télévision scolaire (analogique) avait aussi « un futur d’avance » : 10 ans après plus personne ne parlait de la télévision comme outil scolaire. En revanche, en France par exemple, on peut à présent capter plus de 500 chaînes gratuites. Pour quoi faire ? Rien. Pourtant, que n’avons-nous entendu durant des décennies sur les mass-médias, les paradis et les enfers qu’ils nous promettaient, sur la télévision interactive (et tous les Big Brothers qu’elle nous apportait), tout cela pour aboutir à la… télésurveillance et les indigents souvenirs de famille tournés au caméscope.

– Ah oui, mais vous n’avez rien compris : le numérique c’est une vraie révolution, comme il n’y en a pas eu depuis l’invention de la machine à vapeur et du chemin de fer. C’est encore une révolution des transports, qui abolit le temps (ou le comprime fortement), les distances et accroit démesurément la sphère marchande (comme en 1840-1870).

Avec Jules Verne on faisait le tour du monde en 80 jours, maintenant on le fait en 80 heures (en tant que touriste), en 80 minutes (sur catalogue) et en 80 secondes (en cliquant sur le www). Quant à la sphère marchande, en termes de transactions de biens et services, celles-ci ont sans doute été multiplié par mille depuis 15 ans. Quant aux transactions financières, avec les blockchains[1], au lieu d’attendre deux longs jours pour être payé, on met quelques secondes.

Deux ingrédients donc : la très grande vitesse (pas comme le TGV qui ne roule que deux fois plus vite que les TER), l’abolition des distances (pas plus que le téléphone, mais sur plusieurs millions de connexions à la fois). A quoi il faut ajouter une forte sécurité… prétendue (à l’aide de cryptages, de mots de passe, de verrouillage, de sauvegardes multiples). En réalité, les problèmes de sécurité des transactions s’accroissent à la même vitesse que ces transactions.

– Oui, mais, bon, ce n’est pas que ça la révolution numérique : en plus de la vitesse de traitement, de l’ubiquité et de la sécurité des échanges, c’est aussi :

  • Une très grande puissance de calcul; un superordinateur de nationalité chinoise, a franchi pour la première fois sur notre planète la barre des 100 pétaflops (1017 flops) en 2016. Cet ordinateur a été décoré de l’ordre de l’Excellence. Il vient d’être dépassé – le 10 juin 2018 – par le Summit d’IBM : 200 pétaflops. La Chine a émis une protestation auprès de l’ONU. Le superordinateur chinois a menacé de se suicider. Ceci dit, à quoi ça sert ? A la modélisation (climatique, chimique, physique, financière), à la cryptanalyse et à humilier les joueurs de Go.
  • Un traitement en très grande quantité de données plutôt homogènes : médicales, assurantielles, archéologiques, textuelles. Homogènes, car même si on demande à un ordinateur d’établir des corrélations, il le fait bêtement. Si on lui ordonne de corréler des choux, des carottes, des lapins, des billets de banque, des éoliennes et des traders mis en prison… il le fait. Alors que l’être humain « le plus hébété » (disait René Descartes) refusera de procéder à une telle ânerie, même sous menace de torture : on a sa dignité.
  • Une programmation fine de choses très variées : gestion de stocks, de flux, d’idées, de connaissances, de modes de consommation (aliments, vêtements, footballeurs, personnel politique). La médecine de précision permet de recueillir une très grande variété de données et de les comparer, afin de savoir précisément de quel cancer souffre tel patient, avec le « portait moléculaire » de telle ou telle tumeur. En revanche, il n’arrivera jamais que des machines analysent et prédisent l’évolution de la santé globale d’un individu, car les facteurs en jeu sont hétérogènes et liés à de très nombreux événements (évolution de l’« environnement ») et peu modélisables. Et qui dit « pas de modèle », dit « pas d’algorithme ». L’informe, le polymorphe, le métamorphe… échappent à la révolution numérique. Les poètes et les écrivains ne seront pas tous au chômage, même s’ils écrivent à l’aide d’ordinateurs qui numérisent leurs phrases (mais pas leurs frasques).
  • Les algorithmes. Gérard Berry, professeur au collège de France, les définit ainsi : « Un algorithme, c’est tout simplement une façon de décrire dans ses moindres détails comment procéder pour faire quelque chose. Il se trouve que beaucoup d’actions mécaniques, toutes probablement, se prêtent bien à une telle décortication. Le but est d’évacuer la pensée du calcul, afin de le rendre exécutable par une machine numérique. » (http://sparticipatives.gforge.inria.fr/film/)

Un algorithme ne va jamais nous dire comment vivre, que faire, que choisir en situation ouverte, mais comment exécuter un programme d’actions, quel qu’il soit, s’il est mécanisable, dans ses moindres détails. Et s’il manque un détail, il cale. On peut mettre en algorithme le tissage mécanique, la résolution de casse-têtes, des recettes de cuisine (simples, sans variantes), un diagnostic médical simple, des profils de consommateurs.

  • Un monde imaginaire d’une inventivité décuplée, centuplée, grâce aux images numériques, et en particulier aux images de synthèse en 360°, dites immersives, qui donnent accès à une « réalité virtuelle », au-delà de la réalité physico-biologique que nous connaissons. Si on ne sait ni lire ni écrire, y compris des images fixes et animées, quel que soit le degré d’immersion et la qualité de la synthèse, on verra ce qu’on voit d’habitude, avec le même système perceptif, mémoriel et imaginatif. Bref, la numérisation des objets et des idées est sûrement un auxiliaire précieux de l’imagination mais ne la fait pas croître. Il suffit de lire les diverses interprétations d’une même fiction pour apprécier le fait que le texte et/ou l’image est le véhicule d’une culture non sa fondation.
  • Un univers de communication planétaire englobant potentiellement 7 milliards de personnes, sur 7,5 milliards (5 milliards de téléphones mobiles début 2018). Facebook compte, en 2018, 2,2 milliards d’abonnés. En y passant le temps qu’il faut on peut avoir des dizaines de milliers d’ « amis ». Si on s’avise d’échanger avec la totalité d’entre eux, les chances d’être lues doivent être de 1/1000e et d’obtenir un commentaire de 1/10.000e (exceptés les « like » qui n’engagent à rien de plus qu’un clic et). Bref on peut retrouver des amis sur Facebook mais très rarement s’y faire des amis. Même remarque pour LinkedIn, dont l’usage principal est d’exhiber un CV avantageux. Pendant ce temps, la plupart des gens ne savent pas où se situent les pays extérieurs à leur région du monde, n’ont pas la moindre idée du régime politique et de la culture de ces pays, alors qu’il est possible de s’informer en détails (grâce aux algorithmes de recherches de Google) de se documenter durant des heures et des jours sur ces pays.
  • J’en dirai peu sur l’« intelligence artificielle » (IA), elle aussi numérique, car j’en ai parlé ailleurs, et m’en tiendrai à une phrase d’un théoricien des neurosciences, Mark Solms : « Même si un système artificiel peut être capable d’autoanalyse [de réflexion sur lui-même], pour qu’il puisse y avoir conscience, le self qui analyse doit être corporel (avec toute l’histoire évolutionniste que cela implique) capable de sensations. » (Le cerveau et le monde interne, PUF, 2015, p. 120). A moins de doter les IA des symbiotes qui nous habitent et des mémoires génétiques, immunologiques, neuronales et culturelles sur lesquelles repose notre conscience, la domination de la planète par les robots n’est pas en vue.

La « révolution numérique » est un bond technique pour les systèmes d’informations et par suite pour la marche des entreprises et des administrations (coût et durée d’interactions en forte baisse), pour les professions qui vont à la pêche d’informations (écrivains, chercheurs), mais au prix d’une très grande fragilité. Le cerveau des mammifères est plus rapide et plus diversifié que les ganglions des insectes, mais plus susceptible d’être gravement endommagé. La « révolution numérique » n’est donc pas l’hyper baguette magique si souvent vantée. Elle ne nous conduit pas au pays des Fées ou à celui des Licornes.

Pourtant, assez subtilement, elle propose d’apporter des solutions à notre deuxième promesse : celle d’un monde décarboné (ce qui veut dire avec moins de CO2 et non moins de carbone, support de toute vie sur Terre), non-pollué, respectueux des vivants, et de modes de vie plus sains car monitorés par divers capteurs et régulateurs (comme pour les coureurs cyclistes ou à pied, qui embarquent presque autant d’électronique que de tenue de sport) : smart grids (pilotage de la consommation d’électricité), objets intelligents, bâtiments intelligents, voitures intelligentes et intelligence humaine augmentée. Être plus écologique et économe en rendant tout plus intelligent.

Qu’est-ce que la « transition écologique »

C’est une transition vers l’intelligence écologique. C’est une « révolution » des modes de production, distribution et consommation, respectueux de l’environnement, de la biosphère, voire de la Terre-mère (Gaïa). L’expression pose déjà un problème : « transition vers quoi ? » On ne peut pas passer sa vie en transit (Lost in Transition) sinon c’est le malaise ou le mal-être permanent.

– Bon, disent les agents du ministère de la transition écologique et solidaire (ceux qui ne regrettent pas l’époque de l’aménagement des territoires et des transports), vous ne voulez rien comprendre ! C’est la transition vers un monde écologique et solidaire ou, pour être plus clair, un monde où toutes les ressources naturelles sont partagées entre tous les humains (solidaire), en respectant animaux et végétaux (encore solidaire), en veillant à maintenir les méta-équilibres des écosystèmes, des biomes et de l’ensemble de la biosphère (écologique).

Pêle-mêle, cela concerne 27 politiques publiques (site du ministère), aussi diverses que l’air, l’aviation civile, les bâtiments, la biodiversité, le climat, l’eau, les déchets, la fiscalité verte, etc. Comme je ne peux pas passer en revue ces 27 thèmes, je vais traiter deux d’entre eux : le climat (phénomènes météorologiques à long terme) et la biodiversité (la diversité et la variabilité des formes et des modes de vie). Je ne dirai rien des aspects techniques pour m’attacher aux processus politiques, qui rendent flagrante la distance infinie entre le discours de la transition écologique (et solidaire) et des pratiques qui n’ont rien de solidaires.

Le climat. On ne parle plus tellement de l’accord « historique » obtenu lors de la COP 21 (XXIe conférence des parties sur le climat, décembre 2015, Paris). Tout simplement parce que cet accord n’a pas été adopté par un nombre de pays suffisant au 22 avril 2017 (date de clôture), à commencer par les États-Unis, la Russie et la Chine. L’eût-il été qu’il n’eut pas engagé à grand-chose. Voyons voir[2] :

  • Il fallait, commence l’exposé des motifs de l’accord, « riposter » à la « menace » des changements climatiques. C’était mal parti, car cela suppose qu’on prenne l’effet (les dérèglements du climat : inondations, sécheresses, ouragans) pour la cause (l’industrie humaine, au sens large du terme). Rien, en effet, n’était dit sur les industries qui menaçent de faire augmenter les gaz à effet de serre, à savoir les transports, le chauffage des bâtiments, l’industrie chimique et l’agro-alimentaire, et leur usage des combustibles fossiles. Qu’on trouve surtout dans les pays dits « développés ». C’est le climat, comme au temps des dieux, qui est menaçant et non les usages inconsidérés de l’énergie primaire, de l’alimentation, des loisirs, etc.
  • Les objectifs n’étaient pas de réduire les émissions mais d’en atténuer les effets, avec cette phrase oulipienne : « Rendre les flux financiers compatibles avec un profil d’évolution vers un développement à faible émission de gaz à effet de serre et résilient aux changements climatiques. »[3] En clair : ne pas trop investir dans les combustibles fossiles et la chimie lourde. On reconnaît quand même, dans un coin de page, qu’atténuer coûterait moins cher qu’adapter. Mais on continue fabriquer des voitures aux moteurs très puissants, à multiplier les offres de voyages touristiques par avion, à surgeler un grand nombre d’aliments, à construire des parcs géants d’ordinateurs, à inciter les clients à consommer sans cesse plus de produits informatiques (les « appli »), à surchauffer leur résidence. En matière de climat, il est prévu (mais non appliqué) de mettre en place une taxe carbone, ce qui revient à dire : « augmentez l’effet de serre tant que vous voulez mais payez d’avance votre quote-part pour les dégâts que cela va occasionner. »
  • Les deux seules choses concrètes que les médias ont retenu sont : 1° Les signataires allaient dépenser 100 milliards de dollars par an, durant 5 ans, et qu’après on verrait. Détail : cette somme figure dans l’exposé des motifs de l’accord mais nulle part dans l’accord; 2° Si tout le monde fait un effort, on contiendra le réchauffement à + 2° C par rapport à 2015. Ce chiffre n’a aucune signification, ne résulte d’aucune étude et fait frémir les climatologues et les statisticiens. Le GIEC, en particulier, ne parle que de trajectoires d’augmentation des températures moyens, d’écarts et de variations multiples – en prenant de multiples précautions. Mais peu importe : rien ne vaut le coup de baguette magique !
  • Les administrations chargées de suivre tout cela auront beaucoup de travail (et devront embaucher) : coordination, coopération, communication, évaluation, etc. Mais aucune instance directrice ne pourra imposer des règles mondiales, alors que pour les choses sérieuses (les échanges marchands) l’organisation mondiale du commerce (OMC) est à la fois observateur, conseiller, contrôleur et policier.

J’ai nommé cela « un accord en trompe-l’œil », et on peut ajouter que mettre l’accent sur le climat (et lui seul – comme ce fut le cas durant plus d’un an et continue pour certains, persuadés que c‘est la « mère de toutes les catastrophes »), c’est l’arbre qui cache la forêt. En parlant d’elle, je vais aborder par la forêt la question de la biodiversité, elle aussi présentée au public en trompe-l’œil, pour que rien ne change.

La nécessité de respecter, de maintenir et de promouvoir la diversité biologique n’est pas qu’une question de protection d’espèces sympathiques (mammifères et oiseaux, quelques poissons) menacées, mais principalement une question de métabolisme de la biosphère. Explication : la vie, telle que nous la connaissons sur Terre, ne subsiste que dans des conditions de température, d’humidité, de taux d’oxygène, de salinité et d’autres paramètres situés dans des limites plus ou moins étroites. Parmi les régulateurs de ces équilibres fragiles : les vers, les insectes et notamment les fourmis, les arbres. L’union internationale pour la conservation de la nature (UICN) publie tous les ans une liste rouge des espèces menacées. Sur les 91.523 espèces étudiées, 25.821 sont classées menacées (admirez la précision !). Sachant qu’il existe sans doute entre 10 et 50 millions d’espèces et qu’on peut discuter longuement pour savoir si les bactéries forment des espèces (sans doute pas) et quelles sortes d’espèces forment les plantes (surtout quand elles se bouturent aisément les unes les autres). Bref, pour l’UICN, parmi ces espèces menacées, 41% sont des amphibiens, 13% des oiseaux et 25% des mammifères. C’est également le cas pour 31% des requins et raies, 33% des coraux constructeurs de récifs et 34% des conifères[4].

C’est oublier que :

  • Non seulement comptent les populations (individus d’une espèce) mais plus encore les communautés (espèces diverses dans un même écosystème) et que le plus important, pour qu’un écosystème ne s’effondre pas est la variété des populations et de leurs interactions.
  • Les arbres (probablement 3.000 milliards) et les forêts qu’ils forment (28% des terres émergées), sont, en plus de leur vie propre, à usages multiples: ils épurent l’air que nous respirons (ils stockent le carbone et certains polluants atmosphériques), contribuent fortement au cycle de l’eau, protègent de l’érosion, évitent les inondations, abritent des centaines de milliers d’autres espèces, fournissent du bois à usages presque illimités (outils, récipients, bâtiments, navires, chauffage, instruments de musique, papier, carton), des fruits, des lieux de repos et de distraction, etc. Or, 130.000 km2 de forêt disparaissent chaque année. Comme la lutte antiplastique est commencée les emballages en carton et en papier vont s’accroître…
  • La biodiversité ordinaire, celle qui peuple nos villes, nos campagnes, nos montagnes, nos cours d’eau et notre littoral, ne fait pas la Une des journaux. C’est la nature au sein de laquelle nous vivons, sans même nous en rendre compte, et sans voir son évolution. Elle compte autant d’animaux non domestiques, de « mauvaises herbes » et de toutes sortes de végétations que de produits des activités humaines. Elle prolifère aussi bien sous les ponts des carrefours autoroutiers que dans les friches industrielles ou les rues des grandes villes. Qui s’en soucie ?
  • Les humains eux-mêmes font parties d’un grand nombre et d’une grande variété d’écosystèmes, étant donné leur grande adaptabilité due aux objets et systèmes techniques de toute sorte. En général, les humains se situent face à la nature et le transhumanisme ne fait qu’exploiter cette tendance. Notre corps – en particulier notre cerveau – passe une grande partie de son temps et une grande proportion de son énergie à se maintenir en vie et en activité au sein de la nature… comme tous les autres animaux : oxygénation, alimentation et excrétion, perception et évitement des obstacles, et ainsi de suite. Qui en a encore conscience ?

Bonnes intentions et enfer quotidien

Nous venons de voir que la « révolution écologique » (très peu de gens parlent des deux à la fois) ont quelques limites et surtout qu’elles ont moins d’impact qu’on le dit – et qu’on le croit – sur les modes de vie, les relations sociales, les choix et créations culturelles. Mais quelle publicité pour les nouveaux commerçants : big data, croissance verte, objets connectés et, pourquoi pas, la promesse d’une post-humanité, qui va effacer tous nos pêchés. En attendant cette révolution culturelle, spirituelle et biologique, nous nous contenterons des cafetières numériques commandées, à cent mètres ou mille kilomètres de distance, à partir d’une montre intelligente, et d’abonnements pas chers à Netflix pour choisir entre des meilleurs séries dont la plupart ne ont que manifestations de violence primaire.

Même si la révolution et la transition promises étaient réellement mises en œuvre, efficaces, performantes, cela ne changerait pas grand-chose, car – les historiens des sciences et des techniques et les anthropologues le savent bien – une révolution technique ne change pas, d’elle-même, un système social ou un régime politique. Ce n’est pas l’imprimerie et les plumes bien aiguisées de Hobbes et Locke, puis de Voltaire et de Rousseau qui ont entraîné la Révolution française, mais la dissociation progressive, au sein du clergé et de la noblesse, entre les obligations (protéger, nourrir en cas de disette, rendre une justice impartiale, contribuer au salut des âmes) et les prérogatives (pouvoir politique, richesse, passe-droits, culture artistique et littéraire, abondants loisirs), au profit de ces dernières. C’était une trahison des engagements et un déshonneur.

Nous voici revenu au point de départ (« tout reste tel quel »). Les Ordres actuels, étaient, au moins depuis 1945, au service du peuple. On créait alors (gaullistes et communistes ensemble) l’école nationale de l’administration, les instituts d’études politiques, le statut de la fonction publique, la sécurité sociale. Peu à peu les « héritiers » (ceux dont la culture familiale donne accès à l’entrée aux grandes écoles de la République) ont transformé ces institutions en marchepied pour des Sénateurs (au sens romain du terme), des Consuls (Premier ministre), des Censeurs et des Questeurs (inspecteurs des finances), et des Souverains Pontife (président de la République). A Rome, avant que ces institutions dégénèrent il était question de « Senatus populusque romanus », le Sénat ET le peuple. Les tribuns du peuple pouvaient bloquer un vote du sénat, et les censeurs pouvaient révoquer les sénateurs (60 d’un coup au IIe siècle avant notre ère). Ce fonctionnement républicain est-il possible dans la France de 2018 ?

Que peut le peuple ? Payer des impôts et des taxes à la consommation, aller voter de temps à autres, s’extasier devant des joueurs de football, faire ses courses à l’hypermarché tous les samedis, gratter des numéros de loterie, avoir un accès difficile aux soins de santé et aux administrations, être mal logé et mal nourri… mais branché sur son ordinateur, sa tablette, son smartphone ou sa télévision, c’est-à-dire devant un écran durant 6 à 8 heures par jour. Cet exercice est le plus souvent solitaire, même s’il s’agit d’échanges de SMS, puisque l’interlocuteur pourrait aussi bien être une machine  (et le sera peut-être bientôt), étant donné la teneur de la grande majorité des échanges.

Pendant ce temps, et aidé par cette anesthésie générale, cette tromperie permanente et ces promesses volatiles, le (pire) conservatisme relève la tête, dans l’Union européenne, sous forme hard (Autriche, Italie, Hongrie, Slovaquie, Bulgarie, Finlande) ou soft (France, Pays-Bas, Belgique), qu’on peut identifier, par quelques traits parmi d’autres :

  • Une politique de chasse aux candidats immigrants ou déjà immigrés, plus ou moins ouvertement proclamée mais toujours mise en œuvre ; en particulier, 12 millions de Tziganes n’ont aucune existence officielle, sans parler des hordes barbares et sauvages qui déferlent d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient… pendant que les États-Unis parquent les bébés mexicains dont les parents « indésirables » sont en prison.
  • Une exploitation sans limites des ressources (atmosphériques, aquatiques, minérales, végétales et animales… et humaines), en dépit des nombreuses conventions et résolutions internationales et intergouvernementales (OIT, ONU, Conseil de l’Europe, Union européenne), les points d’inflexions étant toujours annoncés pour demain (« transition écologique ») mais jamais pour aujourd’hui.
  • Une religion fondée sur des doctrines et pratiques ésotériques (les invisibles « lois » du marché, la valeur « intrinsèque » du progrès technique) et des menaces exotériques (armes nucléaires, drones, renseignement sophistiqué – un aspect « tranchant » de la révolution numérique) ; le peuple comprend bien quel est le bâton (l’arme atomique) mais ne comprend rien à la carotte (les échanges d’actions à la milliseconde).
  • Une fausse science, faite de morceaux disparates de physique, de biologie et d’informatique, alimentant une futurologie de série B (ou plutôt des roman-photo), incarnée par l’IA (robot, mon amour), par la nouvelle alliance entre humains et non-humains (les arbres et moi nous nous aimons), par la jouissance de voitures forcément « suréquipées », par la fréquentation des rayons high-tech des grandes surfaces (mieux que des sex-shops).
  • Un bain culturel quotidien de niaiserie, de bêtise, de tromperie, de publicité mensongère, de mise en vedette de faits divers dont la durée de vie ne dépasse pas les trois ou quatre jours, de spectacles de violence nue, stupide et monotone (quand on s’abonne à Netflix, 90% des films et séries sont de cet ordre), et de jeux vidéo du même acabit.
  • Ce qui facilite – comme la vaseline – un culte de la personnalité outrancier (Trump, Poutine, le Poussah de Corée du Nord), visant à instaurer un pouvoir personnel suprême, qu’il soit constitutionnalisé (Corée du Nord) ou non (États-Unis).

Finalement, que demande le peuple (croient nos dirigeants) ? Du pain (bio) et des jeux (numériques).  Il est servi !

Michel Juffé

[1] La technologie de livres comptables distribués (DLT), utilise un protocole de messagerie distribuée (un « livre comptable ») afin de créer un consensus entre toutes les contreparties et de maintenir un registre partagé à la fois unique et digne de foi. La nature décentralisée de la blockchain permet de valider les transactions par le biais d’un consensus de marché de manière presque instantanée : c’est-à-dire, un règlement immédiat.

[2] Pour une analyse plus détaillée : Michel Juffé, « La COP21 : un accord en trompe-l’œil. Réflexion sur les mécanismes onusiens et la place de la société civile ». Droit de l’environnement, n° 244, 1er avril 2016, p. 142-148.

[3] https://unfccc.int/sites/default/files/french_paris_agreement.pdf

[4] http://uicn.fr/liste-rouge-mondiale/

*Image en tête d’article : Soleil Vert

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